dimanche 17 avril 2016

" Ostinato " ( Louis-René des Forêts ) : oasis en zones arides

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Il pense à son adolescence, dans la décennie 50 du siècle dernier. Pas de télévision ; pas d'ordinateur ; pas de portable ; pas de jeux vidéo. Il y avait la radio ; mais elle était loin de proposer une  alternative sérieuse à la lecture qui, pour peu qu'on appartînt à une famille moyennement cultivée et qu'on fît ses études dans un "bon" collège/lycée, restait la distraction favorite. Ses premiers souvenirs de lectures remontent à sa septième année ; c'est l'époque où il a dû lire ses premiers Jules Verne, dans la Bibliothèque Verte ; des lectures souvent passionnées, sources d'émotions délectables, comme celles que lui procura La case de l'oncle Tom, vers ses huit ans. Nuit close, au loin le cri d'un hibou, l'oncle Tom vient de mourir, il sanglote, les coudes sur la table de la cuisine. Depuis, il n'a plus cessé de lire, sans être néanmoins un très gros lecteur, ni un lecteur très méthodique. Il aura plutôt papillonné au gré de ses envies, des occasions, des circonstances, des nécessités de ses études, puis de son métier. Pour lui, la lecture aura été avant tout un plaisir, le plus raffiné, le plus constant des divertissements ; c'est ce qu'elle est toujours pour lui avant tout, et davantage chaque jour, maintenant qu'il se dit que le temps lui est compté. Mais il n'en attend ni salut ni révélation bouleversante, même si ses admirations sont fortes et fidèles. Après tout, ce ne sont que des mots, et qu'est-ce que les mots fixent du réel ? Si peu ...

Il aura fait l'impasse sur bien des écrivains, considérés comme majeurs, ou tout au moins comme très dignes d'intérêt. Sur sa République des livres, Pierre Assouline consacrait récemment un billet à Antoine Blondin, auteur très connu dans la seconde moitié du XXe siècle. Quant à lui, il n'a rien lu d'Antoine Blondin, même pas Un singe en hiver, son livre le plus connu, pas une ligne, même pas ses chroniques sportives, lui qui fut pourtant, adolescent, un grand fan du Tour de France. Il faut dire que, dans le choix de ses lectures, il a longtemps pratiqué le dédain aristocratique : s'agissant des contemporains, en dessous de Duras, Sarraute, Beckett, Pinget ou Claude Simon, il ne daignait pas.

Pourtant, ses lacunes en matière de lecture n'auront pas concerné que des auteurs relativement mineurs, comme Blondin. Il aura longtemps fait l'impasse sur des écrivains considérés comme autrement importants et novateurs. Manque de curiosité, d'envie, paresse ; ou simplement l'occasion ne s'est pas trouvée. C'est ainsi qu'il est passé à peu près complètement à côté de l'oeuvre de Louis-René des Forêts, dont il avait pourtant acheté, il y a de nombreuses années, Le bavard et Ostinato, dans la collection l'Imaginaire de Gallimard. Mais ces deux livres n'avaient pas retenu son intérêt, lui étaient même tombés des mains, il ne sait pas trop pourquoi ; il n'avait pas, comme on dit, "mordu". Jusqu'à ce que -- il y a trois semaines de ça --, faisant le tri dans un stock de revues plus ou moins survolées, il est tombé sur un numéro du Matricule des anges, daté de l'été dernier, et toujours pas lu, qui contenait un hommage à Louis-René des Forêts. Du coup, sa curiosité s'est ravivée, et il a remis le nez dans Ostinato, son dernier livre, publié en 1997, trois ans avant sa mort.

Livre, à vrai dire, inclassable, Ostinato apparaît comme une mise en question des formes traditionnelles de l'écriture autobiographique et sans doute même de la validité de l'entreprise autobiographique. Le je usuel de l'autobiographie est abandonné au profit d'un il qui introduit une mise à distance entre l'écrivant et celui avec lequel, peut-être, à un moment du passé, il a coïncidé mais cet autre n'est plus lui (n'est plus Louis). Rien ne nous assure, au demeurant, que cet autre ne soit pas de pure fiction : la frontière entre écriture autobiographique et écriture romanesque est ici particulièrement floue. Les deux formes entrecroisent leurs avantages et inconvénients respectifs ; ébauche d'autobiographie, ébauche de roman ? Aucune des deux solutions n'est satisfaisante pour un écrivain que sa lucidité critique ne laisse jamais en repos et qui lui inspire sur son entreprise des réflexions pour le moins sévères :

Tout ce qui demandait à être sauvé de l'oubli et qui ne le sera jamais. Que de choses omises pour s'épargner le réveil des vieilles humiliations, l'aveu de sa misère, par répugnance aussi à faire hypocritement de cet aveu un usage propre à renforcer son crédit.  "

On songe à quelques uns de ses contemporains qui n'ont pas hésité à tirer crédit et notoriété de confidences plus ou moins scabreuses. Lui n'aura cessé d'être en proie à des doutes qui n'auront pas peu contribué à raréfier sa production : près de dix ans de quasi silence auront précédé la publication d'Ostinato.

Le texte est écrit au présent, un présent qui rend problématique la restitution d'une chronologie précise, d'autant que manquent presque toujours les repères usuels (noms, dates, événements historiques, indications géographiques etc.). Des détails, des détails ! Cette vulgaire exigence démange ses lecteurs épris de croustillantes révélations, et qui voudrait en savoir davantage sur la nature des relations entre l'écrivain et tel de ses maîtres du collège ou un ami auquel l'unit une dilection passionnée et réciproque.

Surtout, la continuité narrative -- dont les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand sont, dans notre littérature, les modèles les plus célèbres -- est brisée. Il ne s'agit pas de raconter, de proposer coûte que coûte un récit "cohérent", donc mensonger, dans la mesure où ce souci de cohérence conduit surtout à boucher les trous entre deux moments vraiment dignes d'être traités par le langage. Dans Ostinato, il s'agit seulement, en effet, de fixer, dans de brèves séquences fragmentaires, des moments particulièrement intenses, qui ont -- par quel hasard ? -- échappé au naufrage mémoriel.

Car que nous reste-t-il de notre passé, sinon des îlots d'images, de musiques, plus rarement de paroles associées à une voix, presque jamais  de sensations, rares oasis perdues dans de vastes zones arides que L-R-d-F compare à une carte du Sahara :

Comme à consulter un atlas du continent africain, on y voit figurer en couleur bistre l'immense poche qui le partage par le milieu, ce Sahara aux limites topographiques d'autant moins fiables qu'il gagne sans cesse du terrain, rongeant à la manière d'un chancre les vertes régions du Sud, ainsi d'une longue existence où plus les zones arides prolifèrent, plus il devient malaisé de les circonscrire, hasardeux d'en calculer la dimension au moyen de jalons à peine posés que déjà dépassés. Procéder à une évaluation définitive serait aussi vain que de vouloir stopper net la progression du désert.

   Ces espaces stériles aux contours imprécis occupent sur la carte de la mémoire une place si envahissante qu'à moins de mauvaise foi il est impossible de leur accorder qu'une importance mineure, plus encore de n'en tenir aucun compte comme d'une chose inavouable qu'on passerait tout bonnement sous silence. 

   Calme plat. Ne savoir qu'en dire est retomber sous la fascination du vide dont seuls les mots auraient su délivrer, mais comment donner consistance à ce qui par définition en est  dépourvu ? Inconsistance qui s'accorde cependant avec le caractère impersonnel de toute destinée et, dès lors qu'on l'exclut, il s'ensuit que ces parties manquantes permettent à celles dont elles devraient être le complément, sinon d'envahir tout le champ de la vision rétrospective, d'y occuper une place privilégiée sans rapport avec l'exiguïté de leur espace chronologique, ce qui revient à fausser la perspective de l'ensemble, si tant est qu'il importe, par souci d'équilibre, de se conformer au code établi d'une harmonisation factice que les forces les plus vivantes en lui rejettent comme une atteinte à leur autonomie, une servitude insupportable. "

Fixer par le moyen des mots ce qu'on a vécu : l'entreprise apparaît truffée de multiples pièges, surtout  lorsque, comme L-R-d-F, on a placé très haut la barre des exigences auxquelles doit satisfaire tout travail d'écriture sous peine d'imposture. D'où la rareté des textes publiés de son vivant, séparés par de longues périodes de silence.

De la nature de ces exigences, Ostinato propose quelques formulations, comme celle-ci :

Qu'explose à neuf sous la pression irrésistible  des mots toute la lumière de la vie présente et passée comme une moisson en germe va proliférant à travers champ pour y déployer, l'été venu, son opulente chape d'or qui fait glorieusement face et concurrence au soleil.  "

Ne sera pas trop indigne d'une pareille ambition que celui qui aura su préserver en lui l'esprit de l'enfance :

Que jamais la voix de l'enfant en lui ne se taise, qu'elle tombe comme un don du ciel offrant aux mots desséchés l'éclat de son rire, le sel de ses larmes, sa toute-puissante sauvagerie.  "

Cette fidélité indéfectible à ce que l'enfance eut de meilleur, leitmotiv majeur de l'oeuvre, repris ostinato, est la condition pour que reverdissent et refleurissent les mots desséchés, comme dans ces notations :

Petit voleur de poires, pour se déchagriner d'un traitement sans honneur, jouant avec le chien dans la resserre et lui parlant tout bas à l'oreille retournée comme un gant. "  
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Le vent sur la plus haute ligne des marées où roulent comme des dragées les galets gris tigrés de mauve, le vent souverain, sa froide saveur, son souffle fougueux qui vivifie jusqu'à l'os du crâne et des genoux l'enfant à l'écart séduit par les charmes de la mer.  "
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Petit hobereau hirsute aux jambes poudrées de sable se débattant sous la poigne des rustres, les joues en feu éclaboussées de larmes, méchamment renversé et dévêtu comme une fille, le souffle coupé par la déchirante marée de la première semence que fait exploser dans le fourreau de sa paume le grand meneur de la meute qui le tient ferme entre ses genoux mais dont l'oeil piqué comme un bleuet dans les mèches en broussaille adoucit la brutalité du geste.
   Le coude à la hauteur de son visage ébloui et furieux, vacillant plein de trouble au centre du cercle qui s'élargit en poussière et voûté honteusement, la culotte tenue d'une main, filant à cloche-pied tout au fond du sous-bois pour s'y cacher des autres.  "

ça fait du bien par ousque ça passe, hein, saprée p'tite fiotte ! Ce genre de première fois, ça vous a toujours un fort goût de revenez-y.

                                                                        *

Je note plusieurs affinités entre Louis-René des Forêts et Henri Michaux. D'abord une attitude de révolte et de refus envers les "choix" de vie généralement agréés ; la défiance envers les formes usuelles du langage et de la création littéraire ; chez Michaux, elle se manifeste presque d'emblée par une création langagière des plus ébouriffantes et par le rejet du roman ou de l'essai, au profit du fragment et du mélange des genres ; cette révolution formelle, esquissée dans Le bavard, n'apparaît vraiment chez L-Rd-F que dans Ostinato , le dernier livre ; par ailleurs, il resta fidèle jusqu'au bout à une écriture des plus classiques ; chez tous les deux, la passion de la musique ; tous deux, habitués des concerts du Domaine musical, s'adonnent assidument à l'improvisation pianistique ; tous deux se tournent vers le dessin et la peinture ; cependant, ce que je connais des créations de L-R-d-F dans ce domaine me paraît beaucoup moins novateur que celles de Michaux, époustouflantes d'inventivité ; je suis fasciné notamment, par les "pictogrammes" de Mouvements et de Par la voie des rythmes.

Autres affinités : celles avec Cioran, cet autre maître de l'aphorisme et du fragment. De l'auteur de De l'inconvénient d'être né le rapproche un pessimisme dont la radicalité explose, elle aussi, ostinato :

" Premier éclat de lucidité : le cri perçant du tout nouveau-né arraché au rien pour vivre dans le non-savoir et la peur de ce rien où il sera tôt ou tard rejeté sans ménagement comme un propre à rien.  "
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Remplir son contrat coûte que coûte est la juste sanction endurée par qui n'a pas su le rompre à temps.  "
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Il se peut que l'existence, même pour ceux qui affectent de la parcourir d'un pas résolu, ne soit qu'un labyrinthe où tout un chacun tourne en rond à la recherche d'une introuvable sortie, et il y en a une assurément, mais c'est se jeter dans les bras de la mort comme une mouche prise au piège de la toile d'araignée.  "
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L'opiniâtreté, un masque impavide derrière lequel se dissimulent les contorsions de l'esprit impuissant à s'ouvrir une issue.  "
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Mettre le point final à l'inachevable n'est pas affaire de volonté, mais fonction dévolue à la mort, et peu importe le moment où elle viendra l'exercer, encore que par surestimation de ses forces disponibles nul n'en veuille convenir.  "

                                                                          *

Dans la liste de Pour une bibliothèque idéale, l'enquête initiée en 1950 par Raymond Queneau, je note que L-R-d-F n'a mentionné ni le De natura rerum de Lucrèce, ni un seul titre de La comédie humaine.



Louis-René des ForêtsOeuvres complètes, présentation de Dominique Rabaté  (Gallimard / Quarto )


( Posté par : J.-C. Azerty , avatar eugènique invétéré )


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