lundi 4 avril 2016

Sur la mort d'Alain Decaux

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On annonce le décès d'Alain Decaux, à l'âge de 90 ans   (les journaux).


Babal  (dans son journal)  --  Tiens, c'est écrit qu'Alain Decaux est mort.

Angélique Chanu  -- Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu'il est mort ?

Babal  --  Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.

Angélique Chanu  -- Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.

Babal   -- ça n'y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu'on a parlé de son décès. Je m'en suis souvenu par associations d'idées !

Angélique Chanu   -- Dommage ! Il était si bien conservé !

Babal   -- C'était le plus joli cadavre de l'Académie ! Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Alain, il y avait quatre ans qu'il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !

J.-C. Azerty   -- Dites donc, les amis, pour le coup, on n'est pas loin du plagiat éhonté , du détournement de classique. Mais je reconnais que vous connaissez bien le texte.

Babal   -- Pas trop difficile pour moi : j'ai joué M. Smith, naguère. Avec une jeune partenaire qui est aujourd'hui comédienne professionnelle et fait notamment partie de l'équipe des interprètes de Plus belle la vie, la populaire série de Fr3.

Marcel   -- Oui, ben moi, je trouve pas ça drôle. Je trouve même ça indécent, si peu de temps après le décès du pauvre homme, se moquer ainsi ...

Babal   -- Mais notre intention n'était nullement de vous faire rire. C'est vrai qu'à l'époque des premières représentations, la pièce fit scandale et les premiers spectateurs accusèrent l'auteur de s'être payé leur tête en leur infligeant ce texte à leurs yeux délirant. Mais aujourd'hui, avec le recul du temps, la vérité, pas toujours drôle, qu'il contenait se dévoile mieux...

Angélique Chanu   -- ... par des voies indirectes, apparemment fantastiquement éloignées du réel. Mais c'est sans doute là une des tendances les plus originales et les plus fortes de notre littérature du siècle passé, une tendance qu'on retrouve chez un Samuel Beckett, chez un Henri Michaux ou encore chez un Robert Pinget.

Artémise   --  Et cette vérité, ce serait ?

Babal   --  Parmi d'autres, la vérité de notre rapport au temps, dans la perspective de la mémoire ; une mémoire si fragile, si fugace. Dans un an, dans cinq ans, dans dix ans, qui se souviendra d'Alain Decaux, si ce n'est, dans le meilleur des cas, que très vaguement, sans être capable de préciser l'année de sa mort, ni ce qu'il a pu écrire au juste, encore moins les étapes de sa carrière. On me dira qu'ici, Ionesco pousse un peu loin le bouchon, mais sondez un peu la mémoire relativement récente de nombre de nos concitoyens et concitoyennes ayant dépassé les 70 ans, vous aurez des surprises.

Marcel   -- On n'est pas tous gâteux, tout de même ! Je sais de quoi je parle, Je les ai largement dépassés et je me souviens très bien qu'Alain Decaux a souvent causé dans le poste de télé. De quoi, au juste, je ne m'en souviens plus très bien, mais le fait est qu'il y a causé, et plus souvent qu'à son tour.

SgrA°   --  Les vieux comme toi, les gens nées entre 1930 et 1950, se souviennent à peu près de lui, de sa tête et de ce qu'il faisait, mais prends les trentenaires d'aujourd'hui, je suis sûr que le nom d'Alain Decaux n'évoque à peu près rien pour eux.

Angélique Chanu -- Ce midi, à une émission de jeux très suivie, une candidate approximativement trentenaire ignorait complètement l'existence des accords d'Evian ...

Onésiphore de Prébois   -- Cette femme ne doit pas être la seule de sa génération à être incapable de situer dans le temps l'indépendance de l'Algérie, un événement qui a pourtant eu de profondes répercussions sur la société française. C'est fou d'ailleurs comme les références culturelles -- au sens large -- vivantes et efficientes pour les générations des "anciens" deviennent vite obsolètes pour les plus jeunes et s'anéantissent dans l'oubli, en quelques années, quelques dizaines d'années.  D'où l'importance du travail de l'historien, même s'agissant d'un passé relativement récent.

Artémise  -- Il faut dire qu'Alain Decaux, dans la troupe nombreuse de nos historiens, ne campe pas en première ligne. Honnête vulgarisateur ...

SgrA°   --  Honnête mais talentueux. C'est d'ailleurs ce que sont la plupart des historiens connus du grand public, même quand il s'agit de spécialistes reconnus , bardés de diplômes et de références prestigieuses. Ils mettent à la disposition d'un large public les connaissances acquises et, entre eux, le tri se fait en fonction de leur talent d'écrivain, de leur art de raconter, de la qualité de leur intuition et de leur imagination et, bien sûr, du degré de rigueur dans la collecte, le classement et l'interprétation des sources. Mais la valeur proprement scientifique de leurs ouvrages est ce qui compte le moins ; ou plutôt, elle ne dépend pas d'eux, mais d'autres spécialistes, qui oeuvrent en amont, et dont les noms et les travaux n'apparaissent guère que dans les bibliographies qui clôturent les ouvrages des premiers.

Artémise   --  Explique-toi.

SgrA°   --  Je distingue deux domaines du travail de l'historien : celui de la vulgarisation ( sans aucune connotation péjorative ; au contraire, cette tâche n'exclut ni beauté ni noblesse ) qui a occupé un Alain Decaux, qui occupe tout aussi bien, quoique dans un registre plus "savant", un Patrice Gueniffey, auteur d'un récent et excellent Bonaparte ; sa dimension pédagogique, sa place éminente dans la constitution d'une culture collective, sont évidentes ; l'autre domaine, c'est celui de la recherche vivante, qui fait avancer la connaissance, et dont les acteurs restent pour la plupart inconnus du grand public; ceux-là ont recours à des méthodes et à des moyens qu'on peut vraiment qualifier de scientifiques, en archéologie par exemple, ou en épigraphie ; ce sont eux qui fourniront aux premiers (les vulgarisateurs) des matériaux qui pourront être progressivement portés à la connaissance du public.

Onésiphore de Prébois   --  Un public qui en  redemande, apparemment. S'il est un secteur de l'édition sur lequel les libraires peuvent compter pour éviter la faillite, c'est bien celui des ouvrages historiques : biographies, monographies, ouvrages de synthèse, tous ces sous-genres attirent l'attention de lecteurs nombreux. L'histoire, les Français en redemandent, comme le montre aussi le succès des émissions télévisées consacrées à tel ou tel événement, tel ou tel personnage. Hier Decaux, aujourd'hui Stéphane Bern !

J.-C. Azerty   --  La France est sûrement un des pays du monde où l'intérêt pour l'histoire est le plus marqué ; celui aussi où les historiens de professions sont les plus nombreux, les mieux formés aussi. On peut, bien sûr, tirer une fierté légitime de cette situation, privilège d'un pays riche d'une civilisation et d'une culture plus que millénaires. On peut se demander cependant si elle ne comporte que des avantages.

Angélique Chanu   --  Moi, je me demande s'il ne faut pas y voir un symptôme de notre arrogance et de notre pente à nous regarder le nombril. Nous nous passionnons pour des événements et des personnages dont les trois-quarts de l'humanité n'ont jamais entendu parler et dont ils ne soupçonnent pas même l'existence...

Onésiphore de Prébois   --  Il paraîtrait que l'expédition d'Alexandre vers les Indes n'a  même jamais été mentionnée par aucun écrivain hindou ... alors, les amours de Diane de Poitiers avec un de nos Henri (lequel, d'ailleurs, déjà ? ), tu penses si l'humanité s'en tamponne.

Babal   --     Reconnaissons tout de même que, depuis le siècle dernier, les historiens français se sont davantage ouverts sur le monde extérieur, ont fait l'effort de porter sur lui un regard moins ethnocentré ; en témoigne leur façon d'aborder les entreprises coloniales des Français et des Occidentaux.

Angélique Chanu   -- C'est vrai. Vive donc les vulgarisateurs ! Je propose que nous portions un toast à Alain Decaux, en lui souhaitant le meilleur succès et des ventes records dans l'autre monde !

Tous  --  Vive Alain Decaux ! Vive Diane de Poitiers !

SgrA°   --  Et pourquoi pas Diane de Poitiers, ou Louis II de Bavière, ou le coiffeur de Marie-Antoinette. A travers eux, c'est chaque fois un tout petit morceau d'humanité, sans doute, que l'on touche, rien qu'une goutte d'eau dans la mer. Mais s'il est vrai que, comme le dit Sartre à la fin des Mots, un homme est fait de tous les hommes, alors on doit pouvoir retrouver toute la mer dans une seule goutte d'eau. Pour l'historien, beau défi à relever que celui-là ... Pour le romancier, pour le cinéaste aussi, d'ailleurs.

Marcel   --  C'est vrai. Ben Hur, tiens, Ben Hur, hein ... Babylone, comme si on y était.

Angélique Chanu   --  Le plus fort, c'est quand Ben Hur tue Ramsès II d'un coup de massue.

Marcel   --  Pendant la course de chars ? Quand on pense qu'en plus, c'est historique ... Fabuleux !


Eugène Ionesco ,   Jacques ou la soumission   (Gallimard)


( Posté -- collectivement -- par : les mêmes, avatars eugèniques consacrés )

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