dimanche 1 mai 2016

" Histoire du silence " ( Alain Corbin ) : un titre mal choisi ?

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Mon ami libraire, conseiller d’ordinaire avisé, m’avait vanté ce livre, « un livre que tout le monde devrait lire », m’avait-il dit. Ma déception a été d’autant plus vive que grande avait été mon attente.
Alain Corbin jouit chez nous d’une solide réputation d’historien des mentalités, assise sur des ouvrages très connus, Les Filles de noce (1978), Le Miasme et la Jonquille (1982), Le Territoire du vide (1990) ou encore Le Village des cannibales (1991). Le titre de ce nouveau livre, Histoire du silence, de la Renaissance à nos jours, faisait espérer y retrouver les mêmes qualités de rigueur dans l’information et dans la réflexion, de finesse dans l’analyse. Il n’en est rien.

C’est peut-être au fond une simple affaire de titre mal choisi. Si l’auteur avait retenu un titre comme Histoires de silence(s), personne n’aurait rien trouvé à redire à ces variations sur le thème du silence, occasion pour un historien vieillissant (Corbin approche aujourd’hui des quatre-vingts ans et a probablement pris depuis longtemps ses distances avec la recherche historique à visée « scientifique ») de se délasser de travaux par trop austères. Après tout, un Paul Veyne s’est adonné sur le tard, lui aussi, à de libres et personnelles méditations.

Il n’empêche que le titre que Corbin a choisi annonce un travail guidé par l’exigence de rigueur historienne qui fait le prix de ses travaux anciens. Elle est, en tout cas, parfaitement absente du présent ouvrage, qui se réduit à peu près à un montage de citations de quelques auteurs que, manifestement, l’auteur affectionne — Jules Barbey d’Aurevilly, Georges Rodenbach, Thoreau, Hugo, Huysmans, Maeterlinck, entre autres — regroupées autour de quelques axes thématiques correspondant aux divers chapitres — « les silences de la nature » , « les quêtes du silence », « la parole du silence », etc — qui pointent diverses convergences des points de vue d’un certain nombre d’écrivains, de philosophes et d’artistes — en l’absence de tout examen sérieux d’une possible évolution chronologique et de toute démarche sociologique solide (hors quelques banals rappels d’observations que tout le monde a pu faire). Pour Corbin, nos sociétés actuelles tournent le dos à une bénéfique quête de silence menée par nos prédécesseurs, mais il se garde bien d’en fournir des preuves indubitables, alors qu'à toute époque, ce n'est sans doute qu'en tournant le dos au silence que les sociétés humaines ont pu se constituer.

Moi qui, comme bien d'autres lecteurs, ai admiré l'originalité de ses recherches et le niveau de ses exigences intellectuelles, j'ai été stupéfait et effrayé de constater à quel point tout cela semblait balayé dans ce dernier livre, comme si son auteur avait cessé d'avoir conscience de ce qu'il devait, moins à ses lecteurs qu'à lui-même. Inquiétante régression. De la lecture de ce livre, on sort, en tout cas, passablement déconcerté, en se disant qu’une véritable histoire du silence  reste à faire, et que cette entreprise, certainement très délicate, demande des méthodes et des moyens autrement plus affûtés qu’un simple recensement des opinions de quelques auteurs connus (à l’exclusion, bien entendu, des autres).

Cette pseudo-histoire du silence entend ne couvrir que la période qui va de la Renaissance à nos jours. Corbin escamote complètement le fait que les humains n’ont pas attendu la Renaissance pour méditer sur le silence ni pour en réguler la pratique sociale. Du reste, il lui arrive, entre une citation de Baltasar Gracian et une autre de Fromentin, de glisser un passage de Lucrèce ou de Platon. Les méditations d’un Loyola ou d’une Thérèse d’Avila sont évidemment dérivées de celles des rédacteurs de la Bible et des Pères de l’Eglise. Ainsi, la coupure ménagée par Corbin paraît tout-à-fait artificielle.

Même si l’auteur nous rappelle que la méditation sur le silence n’est pas réservée aux seuls Occidentaux et qu’elle tient une place privilégiée dans le bouddhisme ou le taoïsme, sa description se limite, sans qu’il prenne la peine de justifier ce choix, à la culture occidentale. Mais, encore une fois, un sérieux souci de méthode et de rigueur semble absent de ce livre ; c’est ainsi que le dernier quart du chapitre intitulé « les silences de la nature » consiste en une suite d’évocations du silence … des villes chez Balzac, Julien Gracq etc.

Pour Alain Corbin, la peinture est, sans doute, par excellence l’art qui met en valeur le silence. On ne l’avait pas attendu pour le savoir et l’on admire son talent pour rouvrir là une porte largement ouverte. C’est dans ce passage du livre que ses choix et ses assertions paraissent aussi aléatoires que péremptoires, et ce qui est dit de l’art d’un Caspar David Friedrich pourrait aussi bien être dit de la production d’un Millet (par exemple). Les interprétations qu’il propose de telle oeuvre d’Odilon Redon, de Georges de la Tour, de Magritte ou d’Edward Hopper ne sont en réalité que des impressions personnelles, qu’on peut ne pas partager. C’est ainsi que, commentant, Gas, d’Edward Hopper, il parle du « silence total de l’immensité texane », alors que le spectacle de cette nuit d’été peut tout aussi bien évoquer au spectateur le bruissement d’innombrables insectes, l’approche bruyante d’un trente tonnes, etc. On pourrait d’ailleurs aisément soutenir, exemples judicieux à l’appui qu’un des objectifs majeurs de la peinture, tout au long de son histoire, est de nous suggérer toutes sortes de bruits ! La Liberté conduisant le peuple, d’Eugène Delacroix, pour ne citer que cet exemple, n’est pas spécialement un tableau évocateur de silence. Le livre revient d’ailleurs à plusieurs reprises, mais trop mollement, alors qu’il s’agit d’une piste particulièrement, intéressante, sur le rapport dialectique qui est celui des hommes au silence. Le silence désiré peut très rapidement se muer en silence pesant, insupportable.

Un des passages les plus curieux du livre est celui où Corbin prétend donner une valeur de preuve à une expérience personnelle vécue dans un musée des Etats Unis : selon lui, le silence régnant dans les salles devrait immanquablement faire mieux ressentir la qualité de silence dégagée par telle oeuvre exposée ; pourquoi pas, en effet, mais on pourrait tout aussi bien soutenir que le léger brouhaha engendré par de nombreux visiteurs peut inciter tel spectateur à une concentration plus grande. C’est personnellement ce qui m’est arrivé plus d’une fois.

Au total, ce qu’on retient de ce livre quelque peu bâclé et, en tout cas, très inférieur aux promesses de son titre, c’est le plateau de citations et de références, essentiellement littéraires, qu’il nous propose, sorte de mise en bouche apéritive, à défaut de nourritures plus substantielles. Si bien que la partie la plus solide de l’ouvrage, c’est à coup sûr sa bibliographie. Incitations à lire ou à relire, ces variations scientifiquement inexistantes atteignent au moins cet objectif.


Additum -

Relisant quelques uns des passages d'auteurs célèbres cités par Corbin dans son livre, je m'avise qu'aucun ne s'intéresse aux conditions physiques et physiologiques de notre perception du silence, étroitement corrélée aux limites de nos capacités auditives. Dès qu'on en prend conscience, leurs considérations, souvent nimbées d'une prestigieuse notoriété, sont ravalées au rang d'illusoires platitudes. Je lisais justement ce livre, assis au rebord de ma crête favorite ; seuls me parvenaient, dans un espace de quelques dizaines de mètres, le bruissement des ramures au-dessus de moi, le pépiement de quelques oiseaux ; de la plaine en contrebas montait le bruit de quelque engin à moteur et, haut dans le ciel, un avion marquait son passage d'un ronronnement continu ; au-delà, et jusqu'à l'horizon borné par les montagnes bleues des Maures, de la Sainte-Baume et des confins marseillais, ne me parvenait absolument aucun bruit, et ces vastes espaces, en effet, pouvaient apparaître comme les territoires du silence. Mais en réalité, il n'en était rien. Le monde, à la vérité, est excessivement bruyant et seules les étroites limites de nos capacités perceptives nous font croire le contraire. On ne peut  célébrer le silence, supposé auguste, des forêts, comme l'ont fait, en toute naïveté, tant d'écrivains romantiques ou assimilés tels, que parce qu'on n'entend pas l'inépuisable cacophonie des multiples bruits discordants qui en émanent. On imagine aisément la déception horrifiée des moines venus quêter le silence dans quelque Trappe s'ils étaient capables d'entendre, venu du cimetière jouxtant l'église, le vacarme d'innombrables insectes nécrophages en train de se repaître des cadavres de leurs frères. Crunch crunch. A coup sûr, les méditations d'un Victor Hugo sur la tombe de Léopoldine en eussent été changées, et le commerce automnal des chrysanthèmes en pâtirait certainement. Notre quête d'un silence intérieur propice à l'élévation spirituelle n'est possible que parce que nous n'entendons pas les multiples bruits de nos organes -- battements du coeur, circulation du sang, froissements divers, etc. -- et le moindre gargouillis intestinal la rend fortement problématique. Défense de péter pendant la prière du soir ...


( Posté par : Onésiphore de Prébois , avatar eugènique agréé ) 

Edward Hopper, Conversation at Night

Edward Hopper,  Gas

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