samedi 14 mai 2016

" Mémoire de fille " ( Annie Ernaux ) : Je est une autre

1345 -


Acheté ce matin  Mémoire de fille  chez mes amis libraires. Si je commence à me laisser influencer dans le choix de mes lectures par les billets d’Assouline, où vais-je ? J’ai honte … (je blague).

Annie Ernaux aura 76 ans en septembre. J’ai quatre mois d’avance sur elle, étant né le 9 mai de cette année-là, la veille du jour où les Allemands passèrent la Meuse à Sedan. L’enfant de la catastrophe, comme je m’amuse à dire.

J’en suis à la page trente, au moment où elle va franchir les portes de la colo. Les premières pages, en forme de méditation, nous pouvons toutes et tous nous y reconnaître. Ce « moi » que nous persistons à vouloir identifier, à des années de distance, à partir de quelques traces mémorielles, incertaines, quelle existence réelle a-t-il ? Je est un autre, il est une foule d’autres, et pourtant, à l’instar d’Ernaux saisissant en elle la présence de cette fille de 1958, nous nous reconnaissons dans cet autre, dans ces autres.

Des pages denses, sobres, lucides, retenues, « tenues », et pourtant l’émotion affleure partout. Quelle maîtrise.

Et pourtant, les lisant, j’ai l’impression d’avoir vécu sur une autre planète. Le Mans n’est pourtant pas loin d’Yvetot. Mémoire de garçon… En la lisant, les souvenirs reviennent. Les discussions joyeuses avec les copains sur les dernières chansons de Brassens. L’intensité violente des journées du 13 mai, les affrontements politiques rageurs. Pour moi, ce ne fut pas  The Golden Gate Quartet , mais Ray Charles. Ce ne fut pas  L’Âge de raison  mais Voyage au bout de la nuit , mais le choc fut aussi fort. J’entends encore Gérard Genette, assis sur le coin de son bureau, nous lisant  Les Chaises , Murphy et  Molloy  ; il avait un soupçon de cheveu sur le bout de la langue, tu parles si je m’en souviens. Les dernières révisions du bac avec Fieschi, le prof de philo, en nocturne, à la terrasse du grand café de la place des Jacobins, et whisky pour tout le monde…

Mais de l’inconvénient de ne pas avoir tenu de journal. Manque d’orgueil ? Du diable si je me souviens de l’endroit où j’ai passé les vacances d’été de cette année-là. Pas dans une colo, c’est tout ce que je puis en dire. Et même, en septembre, l’installation à Paris, où commença pour moi une autre vie, je ne m’en souviens plus très bien, comme chantera, un peu plus tard, Jeanne Moreau. Je m'imagine qu’à la différence d’Annie Ernaux, vivre une histoire d’amour était le cadet de mes soucis, ou du moins, en dépit des désirs qui me tourmentaient, je ne vivais pas cette éventualité comme un projet incontournable, essentiel. Les vrais enjeux étaient-ils donc ailleurs ? Des enjeux de garçon ?

Evoquant l’arrivée de « la fille de 58″ à la colo, elle écrit :

 » Ma mémoire échoue à restituer l’état psychique créé par l’imbrication du désir et de l’interdit, l’attente d’une expérience sacrée et la peur de « perdre ma virginité ». La force inouïe du sens de cette expression est perdue en moi et dans la plus grande partie de la population française. »

Clivage radical, radical divorce. Songeons au Rousseau des Confessions, au Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe , au Gide de  Si le grain ne meurt  : chacun d’eux s’identifie sans effort au jeune homme qu’il a été, reconnaît sans difficulté comme siennes ses pensées,ses attentes, ses émotions. Le texte d’Ernaux nous introduit à une vision radicalement différente du moi. Cette fille qui fut si peu celle que je suis devenue, comment vais-je pouvoir retrouver en moi celle qu’elle fut ?

Quand je revisite mes propres souvenirs, je me pose souvent cette question : suis-je encore celui que je retrouve ici ? Jusqu'à quel point puis-je encore reconnaître comme miens les désirs, les attentes, les préoccupations de ce temps déjà si lointain ? Le sentiment d'une permanence du moi à travers le temps est-il autre chose qu'une illusion ? Oui, je le pense, car  certains désirs, certaines joies, certains émerveillements, certains refus aussi, certaines révoltes, perdurent au fil du temps, et je les reconnais, vifs comme au premier jour, et je me dis : c'est celui que je fus, c'est celui que je suis.

" Donc, Mémoire de fille. C’est ce qu’on veut mais pas un roman, ni tout à fait un journal ou un témoignage. Disons un récit. " , écrit Pierre Assouline.

Manière de se défausser un peu rapidement du problème. Contradictoire, en plus. Si c’est ce qu’on veut, ça peut être un roman. Ce récit pose en tout cas la question du statut de la narratrice. Est-ce qu’elle se confond avec l’auteur, ou non ? Quant à moi,je considère, a priori, qu’on ne doit jamais confondre auteur et narrateur. L’aspect sans doute le plus glauque de l’autofiction réside pour moi dans le jeu assez malhonnête qui se joue entre auteur et narrateur : c’est moi / c’est pas moi. Dans le récit d’Ernaux, il y a ce moment plutôt déplaisant où la narratrice se demande si elle va téléphoner à H. dont elle croit avoir retrouvé, des années après, les coordonnées dans l’annuaire. Si Ernaux raconte ce qu’elle a vécu, il ne doit pas être bien difficile, en fouinant un peu, d’identifier ce H., qui fut prof de gym dans un lycée de Normandie et moniteur en chef de la colonie de S. Plus loin, en guise d'attestation de la réalité de ce qu'elle a vécu, elle nous renvoie aux archives judiciaires britanniques qui doivent conserver la trace de la comparution devant un tribunal londonien de son amie R., accusée de vol dans un grand magasin, et qu'elle contribua à tirer d'affaire en témoignant en  sa faveur. Certes, on n'a pas de raison de soupçonner l'auteur de mauvaises intentions et il lui suffit de changer divers détails  -- noms de personnes et de lieux -- pour brouiller suffisamment les pistes. Et puis après tout, dira-t-on, c'est savie, et elle est libre de la raconter comme elle l'entend. je ne puis cependant m'empêcher de trouver ce genre de déballage quelque peu nauséabond. On sait les suites judiciaires qu’ont entraînées la publication de  L’Inceste  de Christine Angot et le dernier récit d’Edouard Louis. On me dira que, déjà, des personnages influents (Mme d’Epinay, notamment) mis en cause par Rousseau dans ses  Confessions  avaient obtenu l’interdiction des lectures publiques de l’ouvrage par l’auteur lui-même. L'utilité du choix de l'autofiction serait, en somme, une bonne manière  d'éviter les ennuis, en ménageant, comme dit quelque part Christine Angot, "l'ombre  d'un doute".

Ce qui m'a sidéré dans le début de ce récit, c'est l'incroyable naïveté de cette "fille" de 58, qui s'amourache à la passion de ce type qui n'a manifestement d'autre préoccupation que de la sauter vite fait et puis basta. Sa brutalité même, son total manque d'égards et de précautions sont interprétés par elles comme autant de signes du coup de foudre et du grand amour partagé. Il lui faudra des années pour commencer à s'en guérir. S'il me traite comme ça, c'est que je suis belle, irrésistible même, c'est que je vaux qu'on m'aime. Mélange détonant d'orgueil et de niaiserie. Il y a l'ignorance de la vie réelle où son éducation a maintenu cette fille à peine sortie de l'adolescence. Il y a l'ambiance de l'époque. On voudrait croire qu'il n'y a pas aussi une ancestrale tendance féminine à rêver du grand amour comme but suprême de la vie, du prince charmant, qui viendra, qui viendra, elles en sont sûres. Il est vrai qu'à l'époque, Mouloudji présentait ce rêve comme partagé : Un jour tu verras / On se rencontrera. De son côté, Dalida se confie : Mon histoire c'est l'histoire d'un amour , en attendant Patricia Kass , Il me dit que je suis belle. Populaires foutaises ... La drogue du pauvre.

Ce qui me paraît remarquable dans le récit d’Ernaux, c’est la lucidité avec laquelle elle peint l’ambiguïté dans la façon dont son personnage vit ce qui lui arrive : elle le choisit et elle le subit à la fois. D’un côté elle l’éprouve avec joie comme une émancipation et une revanche sur une éducation étriquée (voir sa façon joyeusement cynique d'évoquer ses aventures dans ses lettres à ses amies) ; de l’autre elle entre dans une logique de soumission au mâle-qui-a-de-toute-façon-raison, et se reconnaît dans les poncifs les plus éculés du grand amûr tûjur (l’idéal Dalida). La force du récit d'Annie Ernaux est aussi de concilier l'analyse lucide des errements de cette fille qu'elle a été avec une empathie qui lui fait présenter comme légitimes ses pensées, ses émotions, ses joies. Après tout, dans son aveuglement, il lui est arrivé d'être heureuse ; on ne peut pas lui enlever cela. J'étais complètement à côté de la plaque, mais j'ai été heureuse. L'illusion comme condition du bonheur ?

Est-il normal pour une fille de 18 ans, surtout si elle a eu 18 ans en 58, de nourrir pareil rêve en toc, au risque d'un réveil brutal au contact d'une réalité qui, comme écrit Aragon, parlant d'un autre rêve, "l'entend d'une autre oreille" ? Annie Ernaux semble suggérer que oui, dans ce passage où elle semble regretter d'avoir eu honte, plus tard, de ce rêve :

" Dès que j'entends dans le métro ou le RER les premières notes de la chanson Mon histoire c'est l'histoire d'un amour jouée, quelquefois chantée en espagnol, je suis à la seconde évidée de moi-même. Jusqu'ici -- Proust est passé par là -- je pensais que durant trois minutes je redevenais réellement la fille de S. Mais ce n'est pas elle qui resurgit, c'est la réalité de son rêve, la réalité puissante de son rêve que les mots chantés par Dalida et Dario Moreno étendaient à l'univers entier avant qu'il ne soit recouvert, refoulé, par la honte de l'avoir eu. "

A quoi bon, en effet, en avoir honte ? L'important est de comprendre pourquoi on l'a eu, pourquoi on s'y est identifié si puissamment. Le mot "idéologie" s'applique habituellement à autre chose que des rêves de midinette. Pourtant derrière les paroles de ces chansons d'amour, interprétées à l'époque par Mouloudji, Edith Piaf, Dalida et beaucoup  d'autres, c'est bien une idéologie qui se dissimule, une idéologie dont il vaut de cerner les origines, le contenu et les effets  sur la vie de celles et ceux qui s'y laissent prendre.

Longtemps, la fille de 58 est restée enfermée dans la honte, et doublement. Il y a d'abord eu cette honte vécue pendant cet été 58, honte d'avoir été rejetée par l'homme dont elle était amoureuse, honte d'avoir à subir les quolibets insultants des autres moniteurs et monitrices ; puis, après le choc de la lecture du Deuxième sexe , la honte d'avoir été si stupidement naïve. Un des buts de ce retour sur ces moments de sa vie, c'est, dit l'auteur, de "désincarcérer" la fille de 58 de la honte. Elle y réussit assez bien.

La seconde partie du livre marque les étapes d'une libération intérieure qui aura duré cinq ans : libération des séquelles du désastreux épisode amoureux et sexuel de l'été 58 ; libération du modèle parental de la "réussite" personnelle et sociale ; affermissement d'une vocation d'écrivain. Le livre écrit, l'auteur s'en éloigne déjà : " Déjà, écrit-elle, le souvenir de ce que j'ai écrit s'efface ". Mise à distance d'autant plus saine qu'elle s'avise qu'elle aurait pu l'écrire de bien d'autres façons : " C'est l'absence de sens de ce que l'on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d'écriture ". Du coup, l'acte d'écrire sur soi, par le biais de la reconstitution de ce qu'on a été, apparaît comme une entreprise à poursuivre, work in progress, exploration sans cesse à reprendre de l'expérience vécue et du sens qu'on peut lui donner, ce sens n'étant jamais définitivement fixé de façon univoque.

Trop souvent, les gens enferment leur passé dans une interprétation et une seule ; le ressassement du même et unique sens de leur vie les rassure peut-être mais aussi les appauvrit. C'est cette façon de concevoir son rapport à soi que ce livre récuse. Telle qu' Ernaux la conçoit, l'écriture de soi est  une libération. Il s'agit pour elle de libérer, ou, pour reprendre son expression, de désincarcérer la mémoire,  le sens, l'écriture ; l'auteur elle-même refuse de s'enfermer et de se laisser enfermer dans les textes qu'elle a écrits.

Lisant les dernières pages du livre d’Annie Ernaux, je me disais qu’il y règne un parfum de liberté. Mais — et c’est bien plus beau, et sans aucun doute plus éclairant — ce n’est pas de liberté qu’il s’agit, mais de libération. Les philosophes débattent depuis toujours pour savoir si l’homme est libre. Question sans doute insoluble, et dont la réponse relève au fond de la croyance. Mais, que nous soyons libres ou non, ce dont on ne peut douter, ce qui est abondamment vérifiable dans les faits,  dans l’expérience individuelle comme dans l’expérience historique collective, c'est que nous sommes aptes à vivre des libérations, à travailler à des libérations, à faire advenir des libérations. Et c’est en cela que la lecture de  Mémoire de fille  est tonique et vivifiante.

Dans la vie, se libérer n'est pas forcément ressenti comme une inéluctable nécessité, même sous le poids de contraintes que d'autres que soi jugeraient insupportable ; l'histoire de la condition féminine, celle de l'esclavage, fourniraient des exemples de la capacité des humains à supporter l'insupportable. On peut toujours éluder l’effort pour se libérer, et encore est-il besoin d’une préalable prise de conscience qui fera naître le désir de se libérer. Je suis en ce moment dans une seconde lecture de  Mémoire de fille , sans l’appui du livre, qui a rejoint mes étagères, une lecture rétrospective, "globale", qui me fait comprendre le livre autrement, et sans doute mieux, que je l’ai compris à la première lecture, et il me semble que ce qu’y poursuit l’auteur, ce qu’elle cherche à retrouver, à faire apparaître, c’est la trace, non pas d’une seule libération, mais d’un processus de libérations enchaînées, un peu comme une réaction en chaîne. Nous sommes faits d’atomes et après tout, vivre n’est sans doute pas autre chose qu’une réaction en chaîne amorcée à la naissance, et notre destinée le produit d’une dialectique entre contrainte et libération de la contrainte.


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )



Aucun commentaire: