mardi 10 mai 2016

Un écrivain a-t-il une voix ?

1344 -


Dans un récent billet de sa République des livres, Pierre Assouline évoque une jeune écrivaine japonaise vivant en France, passionnée par la voix des écrivains disparus, qu'elle écoute sur France Culture, "exceptionnel conservateur de voix" selon Assouline. Elle regrette de n'avoir pas enregistré à temps la voix d'un grand-père qu'elle chérissait. Assouline commente :

"Des disparus dont l’absence nous dévaste, nous conservons des images si ténues, des odeurs si fugaces, des écrits si durables, mais leur voix ? Nous pouvons pourtant en rêver tout autant. La présence des morts passe souvent par elle ; de leur vivant, on ne l’écoute pas tant elle fait corps avec eux ; après, elle revient nous hanter si fort qu’elle peut faire corps à nouveau mais avec nous. La voix est la seule partie du corps qu’on ne peut enterrer. "

Vision optimiste. De ce qu’il est convenu d’appeler le « souvenir », si j’ôte la part d’idiosyncrasie et d’interprétation personnelles, celle de la fiction, celle des déformations induites par le passage du temps, que reste-t-il de la « réalité » des chers disparus ? Rien, ou à peu près rien. Ils nous sont aussi inaccessibles que les lointaines galaxies dont nous ne percevons qu’une lumière éteinte voici des milliards d’années. Lumière elle-même déformée, interprétée par son passage dans nos circuits neuronaux. D’ailleurs, si je considère que tout message nous parvient à la vitesse finie de la lumière, ce que je perçois des « vivants », c’est tout comme s’ils étaient morts : d’ailleurs, ils le sont.

Tout dépend de ce qu'Assouline désigne par « nous ». Si « nous », c’est toi ou moi, c’est l’affaire d’une génération. Au-delà, images, odeurs, écrits, voix, à la poubelle du néant tout ça. Voici ce qu’en dit Louis-René des Forêts, dans Ostinato :

" Maintenant que les proches amis ont quitté les planches, qu’au soir de sa vie il s’apprête à leur emboîter le pas, le monde n’est désormais qu’un théâtre d’ombres où lui-même joue d’ores et déjà son rôle de fantôme, comme impatient de figurer avant l’heure parmi ceux dont il n’est parlé qu’au passé, le temps que les générations montantes viennent leur donner le coup de grâce — l’anonymat ancestral, le grand silence de l’oubli. "










 Assouline définit la radio comme "un support fantomatique".  "Ryoko Sekiguchi s'est laissée caresser par des fantômes de voix", écrit-il. Des fantômes de voix, c’est plutôt des ersatz de voix qu’il faudrait dire. On ne peut  pas oublier que toute technique d’enregistrement audio, même très récente, n’est qu’un médium imparfait, qui ne nous restitue les voix humaines que de façon toujours artificielle et infidèle. La voix de pépé, d'Albert Camus ou de quelque défunt que tu voudras, tu ne l’entendras plus telle qu’elle sonnait de son vivant, il faudra t’y faire. il faudra te contenter de toujours médiocres approximations.
 
Assouline franchit un pas de plus lorsqu'il écrit :
 
" On reconnaît un écrivain à sa voix. Il n’est que de le lire pour l’identifier. Un livre d’où elle ne se dégage pas, quand bien même d’autres l’appelleraient style, ton ou petite musique, n’est pas d’un écrivain mais d’un auteur. "
 
Louis-René des Forêts, dans Ostinato, écrit de son côté :


" Cette voix que fausse l’excès de son débit, cette maudite voix contre laquelle on peste : en voilà plus qu’assez ! Quand donc te tairas-tu enfin ! "










Il y aurait donc une voix de l'écrivain ? Mais Louis-René des Forêts parle-t-il ici de sa voix d'homme ou de sa voix d'écrivain telle qu'on peut la capter dans ses textes ? Par ailleurs, dans quelle mesure l’écrivain lucide est-il disposé à reconnaître comme sienne cette voix « que fausse l’excès de son débit », une voix de fausset en somme ?

 " Pour qui s’absorbe dans la contemplation de son propre vide, écrit encore des Forêts, les mots sont autant de facteurs de trouble en ce qu’ils viennent inopportunément donner consistance et du même coup mettre fin à l’état d’inanité où, délesté de leur poids, il éprouvait un sentiment d’heureuse plénitude à n’être rien, tout au plus un simple d’esprit que son cerveau fêlé eût doué d’une sorte de candeur enfantine. Mais à peine se réjouit-il d’y avoir accédé que les voilà qui réapparaissent en force pour lui imposer leurs lois, le ramener contre son gré à cette fausse clarté raisonnante dont n’a que faire un idiot, si tant est qu’on puisse se rendre tel par un décret de la volonté. "

Quand je dis (à mi-voix) ce texte d’une délectable ironie, j’ai bien l’impression, en effet, d’entendre une voix, mais cette voix n’est rien d’autre que la mienne, dont le rythme et les intonations semblent m’être en effet suggérés par le texte lui-même ; mais qui m’assure que cette « voix » ressemble, de près ou de loin, à celle de l’écrivain ? D’autant que celui-ci nous incite à nous défier des mots, qui tuent ce qu’ils prétendent exprimer, qui l’abolissent pour lui substituer leur bavardage : comment y reconnaître la « voix » de l’écrivain ? lui qui ne rêve, au fond, que s’abandonner à sa contemplation silencieuse …









La voix d’un écrivain ? le rêve inaccessible d’un interprète de soi multipliant essais et reprises, tel un chef d’orchestre perfectionniste faisant se succéder sans se lasser les répétitions d’une même cantate de Bach . De son propre texte, l'auteur d'Ostinato écrit :
 
" Qu’on écoute plutôt retentir ici et se déchaîner avec la violence des éléments la pesante musique de l’être en perpétuelle gestation, dont l’énergie agressive tient au fait qu’en butte à des dissonances internes, elle reste toujours perfectible, de même qu’une exécution chorale doit être sans cesse reprise et rectifiée, mais conduite pour finir toute d’affilée d’une main si experte que de la conjugaison de ces voix mal accordées émane et s’affirme au plus haut de la jubilation une foudroyante harmonie . "

De Montaigne à Christine Angot,  les diverses formes d'écritures du moi  nous ont habitués à accepter sans discussion cette idée fausse que, dans un  texte littéraire, c'est la voix de son auteur que nous entendons. C'est sans doute Rousseau qui sera allé plus loin dans ce sens, dans le préambule très oratoire des Confessions : "Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi. "









Prétendre qu'on entend la voix d'un écrivain quand on lit ses textes est aussi absurde, au fond, que dire qu'on entend fredonner Jean-Sébastien Bach en écoutant, par exemple, une de ses suites pour violoncelle seul. On oublie toujours, en effet, qu'un texte littéraire n'est rien d'autre qu'une partition, à laquelle le lecteur-interprète donne existence et consistance, à chaque fois de manière différente. Le lecteur déchiffre la partition du texte comme l'interprète déchiffre une partition musicale.Toutefois, la couleur, la tonalité du discours littéraire sont beaucoup moins contraintes que celles du discours musical, et la marge de liberté du lecteur interprète est, du coup, beaucoup plus large.
 
Prenez dix comédiens aux personnalités différentes. Demandez-leur de dire un texte du même écrivain (Modiano, par exemple): vous obtiendrez dix voix différentes . La supposée "voix" de l'écrivain varie avec à chaque fois avec la voix physique du diseur, avec ses intonations, son rythme et son débit. 
 
Au fond, les gens qui, comme Assouline, croient qu'on peut écouter la voix d'un écrivain en lisant ses textes sont les mêmes qui croient que, d'une façon ou d'une autre, il existe une survie après la mort. D'autres font tourner les tables et d'autres, au cimetière, parlent à leurs chers disparus. 
 





 
 






 

Aucun commentaire: