lundi 27 juin 2016

" Le Fantôme de Canterville " (Oscar Wilde) : l'oscar de la blague à Oscar !

1358 -


Le journal Le Monde a eu l'heureuse idée de relayer l'initiative de son homologue espagnol El Pais de rééditer dans une collection de poche à bas prix une série de chefs-d'oeuvre  d'auteurs anglo-saxons dans le domaine de la nouvelle. Le premier volume, proposé au prix symbolique de 1 euro (texte et traduction + audio-disque), contient Le Fantôme de Canterville, d'Oscar Wilde.

C'est dans cette nouvelle qu'on peut lire un des aphorimes les plus connus de Wilde :

" [...] she was quite English, and was an excellent example of the fact that we have really everything in common with America nowadays, except, of course, language " (page 11 de cette nouvelle édition).

La tentation était trop forte ! l'Européen absolument pas sceptique que je suis s'est empressé d'adapter cette formule à l'actualité de l'heure. Cela donne :

" The Brexit is an excellent example of the fact that we have really nothing in common with England nowadays, except, of course, language ".

La traduction française (auteur inconnu) de cette nouvelle de Wilde, d'un humour savoureux, non dépourvu d'impertinence, m'a paru, dans l'ensemble, correcte, quoique plus d'une fois assez inexacte. Autre inconvénient (sans doute inévitable en l'absence de notes), elle échoue à donner un équivalent de drôleries textuelles qui s'apparentent à des blagues de potache. Par exemple, le chapitre 2 narre les premières mésaventures du fantôme affrontant les impertinences de la famille américaine qui vient de s'installer au manoir : le père vient de lui proposer de huiler ses chaînes rouillées avec un lubrifiant du commerce, et il a esquivé de peu un oreiller lancé par les insupportables jumeaux. Dépité et furieux, il rejoint sa cachette. Dans la traduction française, cela donne :

" [...] il s'évanouit à travers les boiseries et le calme revint dans la maison. "

Bon, soit, se dit (ou ne se dit pas) le lecteur qui s'apprête à passer à la suite, non sans jeter, par acquit de conscience, un coup d'oeil au texte original, qui porte :

" [...] and the house became quite quiet. "

D'accord, la prononciation n'est pas tout-à-fait la même, mais il s'en faut d'un cheveu (sur la langue), et l'on ne peut s'empêcher de se dire que l'Oscar a cédé à la tentation du calembour (niveau 12 ans).

Faute d'une pratique suffisante de l'anglais,  j'ai dû louper quelques amusettes du même tonneau, mais pas à la page 45 où le narrateur cite le nom de quelques aristocrates proches des Canterville, dont l'amoureux de Virginia, la cadette du clan américain, le jeune duc de Cheshire, dont le grand-oncle s'appelle Lord Francis Stilton : deux fromages en deux patronymes ! Lord Stilton tient un pari à un certain Colonel Carbury ( = Colonel Vieille Guimbarde -- ou Colonel Vieille Caisse). Il est aussi question, dans cette même page, d'un Lord Tattle (= Lord Cancanier -- ou Lord Mouchardeur) et d'une vieille Lady Startup ( = Lady Démarrage -- ou  Lady Allumage).

Avant de convoler avec le jeune duc de Cheshire, qui, en plus de son parfum fromager, a le privilège, éminemment aristocratique, d'être de blue blood (peut-être pace que le cheshire s'apparente au roquefort), Virginia a eu avec le fantôme une entrevue à l'issue de laquelle il a retrouvé la paix de l'âme et accédé enfin au repos de la mort. Mais à son mari, elle se refuse à confier ce qui s'est passé entre elle et le fantôme  :

"  Il m'a fait voir ce qu'est la Vie et ce que la Mort signifie, et pourquoi l'Amour est plus fort que l'une et l'autre.
   Le duc se releva et embrassa sa femme avec tendresse.
   -- Vous pouvez garder votre secret aussi longtemps que votre coeur sera mien, murmura-t-il.
   -- Il a toujours été à vous, Cecil.
   --  Et vous raconterez l'histoire un jour à nos enfants, n'est-ce pas ?
   Virginia rougit  . "

Sur ces mots s'achève la nouvelle. On ne saura donc jamais ce qui s'est passé au juste entre le fantôme et la virginale Virginia. Honni soit qui mal y pense !

( N.-B. - J'ai amélioré sur ce passage la traduction de la nouvelle édition. Par exemple, Wilde écrit sobrement : Virginia blushed  ; ce que le traducteur (inconnu) rend par : "Le rose monta aux joues de Virginia". C'est entendu, on est à l'époque victorienne, mais cela ne suffit pas à justifier cette pudibonde approximation.


 A dire vrai, les traductions de cette petite collection me semblent bien médiocres. C'est ainsi que, dans le troisième volume, la première phrase de The Signal-Man, de Charles Dickens -- " Halloa ! Below there ! " --  est rendue par " Hé ! Vous, là-bas ! " , ce qui est pour le moins approximatif ; une traduction plus exacte serait : "Hé ! Vous, là, en-bas ! "  )


Additum - 

Bien décidé à poursuivre ma découverte (ou re-découverte) de quelques chefs-d'-oeuvre de la nouvelle anglo-saxonne, j'ai fait l'emplette du second volume, consacré à deux nouvelles d'Edgar Poe, La Lettre volée et  Bérénice.

Il paraît que beaucoup d'Américains cultivés ne partagent pas notre admiration pour Edgar Poe, laquelle doit beaucoup, bien sûr, aux traductions de Baudelaire et de Mallarmé. Ma lecture de La lettre volée en anglo-américain m'incite à leur donner raison. La comparaison avec Wilde est en effet cruelle pour le conteur américain, dont l'écriture raide, lourde, sans grâce, fait un usage abusif d'un vocabulaire inutilement pédant ; par exemple, dans Bérénice, on lit la phrase suivante : " I saw them not even more unequivocally than I beheld them then " où cet atroce "unequivocally" peut se rendre  en français par "clairement" ou "distinctement". Aussi bien le texte original n'a-t-il pu que gagner à être transposée par un styliste de la qualité d'un Baudelaire.


Oscar WildeThe Canterville Gost   /  Le Fantôme de Canterville   (1891)  in nouvelles bilingues/ audiobooks


( Posté par : Le liseron écriveron, avatar eugènique plumigère )





jeudi 23 juin 2016

Judith Gayet décapitant Holopherne Martinez : encore un coup de Daech !

Artemisia Gentileschi,  Judith Gayet décapitant Philippe Martinez

Valentin de Boulogne, Judith Gayet avec la tête de Philippe Martinez



1357-


S'agissant de l'agitation sociale ma position est celle d’un téléspectateur déçu de  Plus belle la vie . Comparés à ceux de l’actualité récente, les scénarii de nos meilleurs concepteurs de séries populaires me paraissent d’une affligeante indigence. Au lieu que, de 11 septembre en 13 novembre, ça n’arrête pas de rebondir : toujours plus ! L’ennui, c’est que le téléspectateur accro en redemande. Or, imaginons un instant le déroulement de la manif de cet après-midi : pendant que, du haut des toits, des commandos fascistes arrosent la foule à la grenade DF, une dizaine de djihadistes, parmi lesquels Anatole France et Bernard-Henri Lévy récemment convertis, s’y font sauter ; à bout de nerfs, et ordres ou pas, les CRS tirent dans le tas, à balles réelles; les survivants sont balancés aux requins dans le bassin de l'Arsenal ; désespéré de n’avoir cessé de renier ses engagements de campagne, Flanby se noie dans la pièce d’eau de l’Elysée ; ou plutôt c’est Judith Gayet qui lui tranche la tête et la présente à Pujadas sur un plateau d’argent (je confonds un peu avec Salomé), dans un remake fumant de Valentin de Boulogne. Pour couronner le tout, Martinez, la moustache en bataille, se couronne nouveau Petit Pépère des Peuples. Mais Judith Gayet, décidément insatiable, l'attire dans son plumard, et couic ! A défaut de me satisfaire complètement, voilà un téléfilm qui arracherait au moins quelques grognements jubilatoires au téléspectateur blasé que je suis.

C'est comme les squatters de Notre-Dame-des-Landes : des commandos fascistes en uniformes de la Wehrmacht attaquent de nuit leurs gourbis, regroupent les zigotos dans l'église, et y foutent le feu : et voilà un docu-fiction intitulé Au four à Oradour ! . On n'aurait même pas à recruter des figurants, et encore moins à les payer ! Oui à une gestion fasciste du cinéma français !

Ne désespérons pas des studios de Billancourt.


( Posté par : Adolf H. , avatar eugènique extatique )


Additum -

Réflexion faite, plutôt qu'à Philippe Martinez,  la tronche d'Holopherne dans le tableau d'Artemisia Gentileschi me ferait plutôt penser à David Cameron. Un peu à Donald Trump aussi. A moins que ce ne soit, tout bonnement, à celle de Richard Millet. C'est ça ! c'est tout-à-fait Richard Millet. Vas-y, Judith, tranche-moi ça dans le vif, et fissa !


Additum 2 -

Il semble que l'histoire de Judith et d'Holopherne ait particulièrement inspiré les peintres de la Renaissance et surtout du début du XVIIe siècle, en particulier les peintres italiens et français de la mouvance du Caravage, qui a laissé au moins deux versions de la célèbre scène, de même que Valentin de Boulogne. Les historiens de l'art ont sûrement une explication de la vogue du thème à cette époque. Une étude de ses variations ne devrait pas manquer d'intérêt.


Valentin de Boulogne, Judith décapitant Holopherne


Le Caravage , Judith décapitant Holopherne
Cristofano Allori, Judith avec la tête d'Holopherne
Elisabetta Sirani, Judith avec la tête d'Holopherne
Le Caravage, Judith décapitant Holopherne
Anonyme,  Judith avec la tête d'Holopherne
Trophime Bigot, Judith décapitant Holopherne





lundi 20 juin 2016

Entre France et Joyce

1356 -


Il paraît que l'éloge funèbre d'Emile Zola, prononcé en 1902 par Anatole France et proposé pour commentaire aux candidats du bac, a déchaîné une avalanche de réactions moqueuses des intéressés (ou plutôt, pas intéressés du tout) sur les réseaux sociaux. Anatole France, qui c'est çui-là ? L'incident aura au moins permis de tester l'étendue des connaissances de nos ados sur un des écrivains les plus admirés de son temps, lui qui décrocha le prix Nobel en 1921 et fut honoré d'obsèques quasiment nationales.

Anatole France est mort il y a plus d'un siècle. Ce serait pourtant un peu facile d'identifier dans l'ignorance de la plupart de nos lycéens à l'égard de son oeuvre et de sa personne un symptôme de l'inculture grandissante des jeunes générations. Ils ignorent Anatole France, certes, mais ils savent très bien qui sont Hugo, Balzac, Voltaire, et même Racine ou Rabelais. Ce serait plutôt qu'ils sachent qui était Anatole France qui serait étonnant.

Au temps, pas si lointain  (c'était tout de même au siècle dernier), où j'enseignai la littérature dans divers lycées, je ne me souviens pas d'avoir jamais retenu une oeuvre d'Anatole France pour la faire étudier à mes élèves. Une fois cependant, une seule fois, j'avais soumis à la réflexion d'étudiants de BTS  un passage de Monsieur Bergeret à Paris où il était question de la charité. Les réflexions du personnage principal, manifeste porte-parole de l'auteur, ne manquaient pas, d'ailleurs, de pertinence.

Il est vrai que je n'ai guère fréquenté l'oeuvre d'Anatole France, dont je n'ai lu que quelques titres, Les dieux ont soif, L'île des pingouins, Crainquebille ... Le reste de son abondante production reste ignoré de moi, et je pense que la plupart des lecteurs de ma génération l'ignorent aussi.

C'est qu'au moins après la seconde guerre mondiale, et sans doute même avant, la plus grande partie des livres d'Anatole France avaient cessé d'être lus. Aucun de mes professeurs de collège, de lycée, d'hypokhâgne ou de khâgne n'y fit jamais, je crois, la moindre allusion.

Cette relégation dans un purgatoire qui tire encore en longueur au point de menacer de se transformer en enfer définitif doit bien pouvoir trouver à s'expliquer, alors que, parmi ses contemporains, un  Gide, un Proust, un Péguy, bien moins prolifiques que lui, connaissent aujourd'hui la gloire que l'on sait.

Bien moins prolifiques que lui. Mais d'une toute autre originalité, d'une toute autre force. L'écriture policée d'Anatole France, un peu nonchalante, de (trop) bonne compagnie, le tour de ses réflexions aussi, semblent avoir été ajustés aux goûts littéraires et aux préférences idéologiques du petit-bourgeois de gauche cultivé du temps : on a le sentiment que l'ambition d'Anatole écrivain ( distinguons-le du militant et de l'homme public très actif qu'il fut aussi ) ne va guère au-delà de ce projet :  séduire ce public-là, dont il est, somme toute, le porte-parole, et  le garder fidèle. Une fois fixées (comme on dirait des couleurs d'une aquarelle), cette écriture et cette pensée me semblent ne jamais avoir évolué, ne s'être jamais élevées au-dessus de cette relative médiocrité. Un art moyen. Anatole France, c'est une sorte de sous-Victor Hugo fin de siècle. Certes, il ne manquait pas de talent. Mais le talent ne fait pas le poids face au génie.

Pourtant, Anatole France fut admiré de deux, au moins, des plus grands écrivains de son temps :  Proust, qui s'inspira de lui pour le personnage de Bergotte, et Joyce.

Joyce ... On ne saurait trouver figure plus antithétique de celle de France que Joyce. A l'art "moyen" du premier s'oppose l'art expérimental, puissamment novateur, du second. Au point de perdre plus d'une fois ses lecteurs -- même une fois conquis -- en route. Ce n'est pas lui qui se serait attaché à fidéliser son public, il se serait plutôt ingénié à le dérouter à l'égarer, lui proposant sans cesse d'autres énigmes, sphinx de la littérature sommant son lecteur de renouveler l'exploit d'Oedipe ! Aux énigmes d' Ulysse succèdent celles, encore plus redoutables, de Finnegans Wake.

Dieu sait que, pour ma part, et, comme du reste tous ses lecteurs, je n'ai pas résolu toutes les énigmes d'Ulysse . Mais, comme plus d'un, j'ai été définitivement conquis par l'ébouriffante inventivité narrative, l'écriture virtuose, violemment novatrice, la verve parodique incomparable, l'humour et les transgressions provocatrices (qui firent hurler une bonne partie des premiers pudibonds lecteurs irlandais et britanniques), la justesse, la vérité de ce roman des romans. Ulysse est un de ces chefs-d'oeuvre auxquels on revient toujours, qu'on rouvre, presque au hasard, y découvrant de nouvelles merveilles. Tiens, par exemple, pour moi, tout récemment, ces quelques pages enthousiasmantes où Joyce nous peint -- plutôt nous fait entendre -- la bande de joyeux soiffards débarquant dans le pub de Burke au sortir de la maternité (pages de la nouvelle traduction coordonnée par Jacques Aubert) : le tout extraordinairement vocal (on voudrait le travailler pour le dire ; l'idéal serait sans doute de s'y coller à plusieurs) et pourtant puissamment visuel, sorte d'équivalent parodique d'un choeur d'opéra ou de revue de music-hall, dans un chapitre qui abandonne complètement le registre de la narration romanesque traditionnelle pour explorer les ressources croisées de l'écriture théâtrale et du montage cinématographique.

Ah, comme on est loin de l'écriture académique, prudemment policée, d'une nonchalance de bonne compagnie, de notre Anatole  national !


James JoyceUlysse, nouvelle traduction coordonnée par Jacques Aubert,  Gallimard )


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique enthousiaste )


Additum -

Crainte d'avoir été injuste envers Anatole, j'ai jeté un coup d'oeil, sur Wikisource aux Opinions de Jérôme Coignard , un de ses plus estimés ouvrages. C'est épouvantablement ennuyeux. Le goût impénitent pour le bavardage qui gâte tant de ses livres y produit incessamment ses effets pernicieux. On a l'impression que, dans ce livre où l'invention romanesque est réduite à sa plus simple expression, Anatole écrit comme, probablement, il causait dans les salons ; plutôt que d'un roman, on pourrait d'ailleurs parler de causerie, sommairement mise en scène. Ce n'est pas que les idées que l'auteur défend soient dépourvues d'intérêt, mais tout est noyé sous le robinet d'eau  tiède d'une écriture prolixe et sans énergie, dans une posture d'insupportable auto-complaisance narcissique. Assommant. Le style d'Anatole France m'apparaît comme le parfait repoussoir d'une véritable écriture d'écrivain.


Additum 2 - 

France et Joyce : je m'avise que ces deux écrivains avaient pour patronyme un prénom de femme (étant entendu que, dans le cas d'Anatole, il s'agit d'un pseudonyme). C'est bien leur seul point commun.














mercredi 15 juin 2016

GGT , gauchistes, djihadistes, même combat

1355 -


Le lendemain de l'assassinat de deux policiers français par un djihadistes, des casseurs appartenant, pour la plupart, à la mouvance gauchiste/anarchiste, s'en sont pris à l'hôpital Necker, où sont soignés des enfants. Ces salopards participaient à la manifestation organisée par la CGT, profitant de l' "impuissance", ou plutôt de la complaisance de son  "service d'ordre", bien plutôt service de désordre !

La situation est maintenant claire : djihadistes, anarcho-gauchistes et CGT, à la manoeuvre aux leviers du désordre, de la violence et du meurtre (vise un peu ce chiasme des familles), sont objectivement co-acteurs d'une entreprise en grand de  déstabilisation de la France !

Il faut casser  ces chiens, et, pour cela, tous les moyens seront bons. Les salauds doivent se heurter au front uni de tous les bons citoyens de ce pays, prêts à agir pour le protéger de leurs exactions.

Vive la France ! Aux armes, citoyens ! Tous unis contre les salauds !


( Posté par : Benito M. , avatar eugènique remonté )

Eugène communique  -

Précisons la pensée de notre ami Benito :

a/  " casser ces chiens " : il s'agit, bien entendu, de les "casser" moralement ;

b/  " aux armes citoyens " : il s'agit de toute la panoplie des armes de l'argumentation.

Benito M communique -

Gzact. Je suis partisan de la non-violence armée.

Additum (17/06/2016) -

Des enregistrements vidéo réalisés par des témoins (journalistes notamment) montrent des militants CGT, armés de barres de fer et de gourdins, montant à l'assaut des policiers, tandis que d'autres arrachent des pavés pour en faire des projectiles. La cause est entendue. Ces gens sont des complices des casseurs anarcho-gauchistes. Amis policiers, cassez-nous tout ça en vrac ! pas de cadeau !

Additum 2 -

Il est clair que, dans le contexte européen et onusiaque actuel, nous devons nous résigner, au moins formellement, aux règles d’une démocratie pourtant impuissante à faire respecter l’ordre public et social. Une solution serait une démocratie officielle, une démocratie de façade, tempérée et corrigée au quotidien par des pratiques répressives d'inspiration fasciste exercées par de bons citoyens armés regroupés en milices. Par exemple, faire sucer sa mort en pleine rue à un jeune gaucho-anar casseur d’abribus et de distributeurs de billets en lui introduisant le canon d’une kalach dans le gosier, exécuter sa petite amie casquée, à genoux sur le macadam, d’une balle dans la nuque, niquer au lance-flammes les écolos-anars anti-aéroport, ces gestes expéditifs (au sens fort du terme) que nos amis CRS et gardes mobiles ne peuvent se permettre pourraient faire l’ordinaire des actions  menées par des groupes armés anonymes se réclamant plus ou moins ouvertement du fascisme. Le salut du vivre-ensemble exige sans doute la mise en oeuvre de ce genre de solutions d'autodéfense drastiques par des bénévoles. Une certaine bienveillance mollassonne a fait son temps.

La manifestation qui aura lieu (peut-être) jeudi 23 juin pourrait être l'occasion de tester de telles actions, à condition que les groupes qui les assumeraient soient opérationnels.  Entre Bastille et Nation, les manifestants pourraient être arrosée depuis les toits à la kalach et à la grenade. Des sections d'assaut (S.A.), déboulant des rues adjacentes pourraient foncer dans le tas au fusil d'assaut, à la hache d'abordage et à la baïonnette. Des véhicules bourrés d'explosifs pourraient être lancés sur la foule. La parole est à l'imagination. On me dira que de tels scénarii sont concevables dans une guerre civile, mais pas dans la situation actuelle. Je répondrai que la guerre civile, on va bien finir par y venir, alors mieux vaut un peu plus tôt qu'un peu plus tard. Et que ça saute !

J'avoue ne pas être un admirateur inconditionnel des exploits du terrorisme djihadiste, mais si quelques uns de nos amis de l'E.I. choisissaient l'occasion de la manifestation parisienne de jeudi (si elle a lieu) pour s'y faire sauter, j'y prendrais un plaisir extrême. Croisons les doigts.

Additum 3 -

Les récentes attaques contre des permanences de syndicats semblent un signe que les bons citoyens, organisés en milices, ont commencé à agir.


Qu'un sang impur arrose nos sillons



" La loi du sang / Penser et agir en nazi " ( Johann Chapoutot ) : la raison asservie à l'irrationnel.

1354 -


Qui disait que les nazis n'avaient pas de coeur ? En lisant le pavé de Johann Chapoutot, La loi du sang / penser et agir en nazi  (Gallimard, Bibliothèque des histoires), je songeais à la réponse que fait la reine Marguerite, dans Le roi se meurt, d'Ionesco, à la reine Marie,  qui lui reproche de ne pas avoir de coeur : " Mais si, mais si, il bat ". On y lit en effet, par exemple, d'édifiantes déclarations d'un Heinrich Himmler à propos des droits des animaux, dont les nazis, dans les années 30, furent d'ardents défenseurs :

 " Comment pouvez-vous éprouver le moindre plaisir à tirer par-derrière sur de pauvres bêtes qui paissent en toute innocence, sans défense, sans se douter de rien, à la lisière des forêts, mon cher Kersten ? Parce qu'il s'agit, à proprement parler, d'un meurtre pur et simple [...]. La nature est si belle, et chaque animal a le droit de vivre. "

Point de vue qu'on retrouve en 1939 dans les colonnes du journal de la SS, Das Schwarze Korps :

" Nous savons tous que cette épouvantable maltraitance des animaux que nous constatons souvent dans les pays dits catholiques est fondée sur l'idée que les animaux n'ont pas d'âme. Cette vision du monde mécaniste, qui ne voit dans l'animal qu'une machine dépourvue de sensibilité, offense tout particulièrement la foi qui est propre à notre race. Pour nous, Dieu se manifeste partout dans la nature, parce que la nature est sacrée et que nous adorons en elle la révélation d'une volonté éternelle. Dans cette mesure, l'animal est effectivement à nos yeux un "petit frère", et notre sensibilité estime qu'une agression perpétrée contre un homme qui peut encore se défendre est moralement plus acceptable que toute cruauté envers une bête sans défense ".

Quel ami des animaux, quel défenseur de leurs droits, ne souscrirait à de si sages paroles ?

Johann Chapoutot a écrit là une somme extrêmement documentée, nombreuses citations à l’appui. Le lecteur peut être légitimement impressionné par les apparences de bon sens et d'impeccable logique des déclarations de Himmler, Goebbels et, bien entendu, Hitler lui-même. L’attitude strictement descriptive de Chapoutot a un effet que, peut-être, l’auteur n’escomptait pas : c’est qu’on peut lire son livre au premier degré, comme un parfait manuel de l'idéologie national-socialiste, idéologie dont plus d'un lecteur sera tenté de se dire qu'elle est plus raisonnable et sensée qu'on n'a coutume de le dire, donc largement recevable, même après trois quarts de siècle de relégation dans l'enfer des idées. Les commentaires de l'auteur au style indirect contribuent, à mon avis, à entretenir une certaine ambiguïté qu'à coup sûr, il n'a pas voulue. Hitler, Goebbels, Goering, Himmler sont morts en 1945, mais certaines de leurs thèses n'ont toujours pas reçu de réfutation sérieuse. Pire : leurs pratiques politiques suscitent d'innombrables émules dans le monde d'aujourd'hui, y compris dans les rangs de ceux qu'ils persécutèrent.

" Bon sens ", " impeccable logique " de tous ces discours : on a sans doute un peu trop oublié aujourd'hui que ces "bréviaires de la haine" prétendaient systématiquement la répudier. Hitler, Himmler et consorts ne manquaient pas une occasion de rappeler qu'ils pensaient et agissaient avec humanité.  Impressionnantes professions de foi de Hitler et de Himmler se réclamant de l’humanité (l’humanité comprise selon le bon sens, bien entendu). Curieux, d'ailleurs, de constater comme les positions nazies, sur diverses questions — l’euthanasie, les droits des animaux, les arguties juridiques etc. — recoupent nos préoccupations actuelles. Plus d’un défenseur de l’euthanasie, des droits des animaux, serait étonné de retrouver ses propres arguments sous la plume de Hitler, Himmler, ainsi que des médecins, biologistes, juristes, souvent réputés, qui contribuèrent largement à étayer d'arguments recevables les mots d'ordre de l'idéologie nazie et auxquels le livre de Johann Chapoutot accorde la place qu'ils méritent.

 Chapoutot examine ces divers argumentaires selon une démarche thématique. Il est historien, son propos n’est pas de prendre parti, mais de fournir des pièces propres à éclairer la réflexion des non-historiens, philosophes, moralistes, simples citoyens. Après tout, l’éthique national-socialiste est une éthique comme une autre (l’éthique chrétienne, par exemple). Elle prescrit des conduites à partir de principes. Les nazis furent des gens particulièrement logiques dans l’application des prescriptions de leur éthique, prescriptions dérivant elles-mêmes d’un certain nombre de principes. Il est inefficace, à mon avis, d’accuser les nazis de « monstruosité », à propos de l’euthanasie de certains malades, de l’extermination des Juifs, tant qu’on n’a pas examiné la validité des principes dont leurs actes se réclamaient.  Un des préceptes de l'éthique chrétienne et humaniste (qui en dérive), le devoir de pitié pour les faibles, entraînant celui de leur venir en aide, est rejeté par les nazis comme contraire aux « saines » réalités naturelles, que les observations de Darwin éclairent : la lutte de chaque individu, de chaque espèce, pour la vie, et la sélection naturelle ; les faibles sont éliminés, les forts survivent ; il est juste qu'il en soit ainsi. Mais si l'éthique judéo-chrétienne repose sur la croyance en un dieu législateur, dont l'existence n'est attestée par rien, ce qui fragilise cette éthique et interdit son universalisation, l’éthique nazie elle-même repose sur des bases a priori (l’existence historique, en des temps très anciens, d’un peuple germanique, tirant sa morale de sa communion avec la nature, l’existence de races inégales, le rôle des Juifs assimilés à des bactéries pathogènes mortelles pour le corps où elles s’installent et prolifèrent). Ces bases, il n’est pas besoin d’être très savant pour constater qu’elles ne valent pas un clou. Chapoutot montre bien (du moins il le suggère constamment) à quel point les nazis ont été habiles pour faire prendre aux Allemands, ainsi qu’à beaucoup d’Européens, des vessies pour des lanternes.

Ainsi, jeter les hauts cris à propos de l’euthanasie de certains malades ou de l’entreprise d’extermination des Juifs relève, à mon avis, d’un sursaut affectif (dont il serait dangereux de croire qu’à l’instar du bon sens il est la chose du monde la mieux partagée) ; certes, on peut le trouver sympathique, indispensable même, mais, à mon avis, c’est une stratégie inefficace pour contrer ce que Brecht appelait « la bête immonde ». C’est aux principes qui ont inspiré ces actes qu’il faut remonter. C’est leur validité qu’il faut examiner ; leur validité, c’est-à-dire leur degré de conformité avec la vérité du réel. Si on remonte aux principes qui ont inspiré l’éthique nazie, il n’est pas difficile de démontrer qu’ils reposent sur des bases fortement branlantes, pour ne pas dire inexistantes. Par exemple, la thèse selon laquelle, aux temps anciens, on peut remonter à un peuple indo-germanique uni vivant en communion avec la nature ne repose sur aucune preuve historique sérieuse. L’exigence d’une élimination des plus faibles par des moyens drastiques, outre qu’elle repose sur une manipulation des observations de Darwin sur la sélection naturelle, découle de la confusion entre le fait et le droit ; on sait par ailleurs qu’au cours de l’histoire, les sociétés humaines n’ont cessé de s’éloigner de l’ « état de nature ». La thèse centrale ressassée par les juristes nazis est celle de la supériorité d'un droit (recht) conforme aux réalités naturelles, donc souple et constamment adaptable aux désirs de la communauté du peuple, sur un juridisme tatillon qui se voudrait universel ( les supposés "droits" de l'homme ) mais ne repose sur rien de concret. Il est clair que cette thèse, visant à élaborer un droit assoupli et incessamment révisable, parce que prétendument conforme aux désirs « naturels » du « peuple » allemand découle de la volonté des nazis  d’imposer à ce peuple les décisions qu’ils jugeront conformes à ses intérêts. La démocratie "naturelle" a bon dos.

Les dénonciations de la monstruosité des actes des nazis (euthanasie de certains malades, persécution et entreprise d’extermination des Juifs) revêtent donc souvent un caractère affectif prononcé. Elles reposent généralement sur la croyance en une « nature humaine » universelle, qui se hérisserait spontanément d’horreur devant de pareils actes ( apparemment la « nature humaine » de l’immense majorité des Allemands et d’une grande partie des populations européennes n’a pas réagi, à l’époque, comme d’aucuns l’attendaient). Elles ont été portées, en général, a posteriori. Mais, pendant que les événements se déroulaient, elles furent, si elles eurent lieu, inefficaces et n’empêchèrent rien. La guerre que les ennemis du nazisme ont perdue entre 1920 et 1945 fut, à mon avis, une guerre de la pensée. En renonçant à soumettre les principes de l’éthique nazie à une critique radicale — critique qui aurait pu être relayée par les pouvoirs en place mais ne le fut pas — ils ont laissé le champ libre à leurs adversaires et ont pu laisser croire que leurs positions idéologiques avaient un soupçon de légitimité intellectuelle. Les principes sur lesquels l’éthique nazie se fonda ne sont pas eux-mêmes en effet d’ordre moral, mais d’ordre intellectuel. Ils sont un dévoiement caricatural des connaissances, dans le domaine historique, biologique, juridique. Or il était très facile de les ruiner au moment où c’était nécessaire en les soumettant à une critique historique et philosophique un tant soit peu radicale. La lutte contre l’idéologie nazie fut une lutte des idées. A la réflexion, le point de vue de Bernard-Henri Lévy parlant, à propos du nazisme, de « révolution planétaire », ne me paraît plus si intenable que cela (voir sur ce blog mon billet du 28 mai) ; or, si cette révolution a failli avoir lieu, c’est que les nazis ont été sur le point de gagner la bataille des idées, par défaut, à mon avis. Car il n’était vraiment pas difficile de démontrer que les présupposés de leur idéologie relevaient de la farce. C’est entendu, les nazis furent de grands artistes de la propagande, mais, tout de même, on reste rêveur devant l’impuissance de leurs adversaires sur le terrain de la pensée.

Pour revenir à l’assimilation proposée par B-H L. entre les actes des nazis et ceux de Daech, le problème est le même. Vous n’avez rien fait contre Daech tant que vous en restez à des protestations effarées contre la monstruosité des crimes commis par cette organisation, au nom d’une « nature humaine » dont tout indique que son existence est pour le moins problématique ou, à tout le moins, qu’elle est susceptible, selon les temps, les lieux et les préférences, de spectaculaires variations. Or, il existe une éthique de Daech, comme il exista jadis une éthique nazie. Comme cette dernière, l’éthique des militants de Daech repose sur des présupposés, qui ne sont pas d’ordre moral ; dans le cas de Daech, ils sont de l’ordre de la croyance religieuse. Ces présupposés sont la croyance en l’existence de Dieu, en l’infaillibilité de son prophète, directement inspiré par son Créateur, en l’existence historique dudit prophète et en la fidélité de la transmission de son message. Tant que vous n’avez pas mis en doute ces présupposés en les soumettant à une critique intellectuelle, vous n’avez rien fait, vous renoncez à l’efficacité. En l’occurrence, c’est pourtant facile, et à la portée du premier venu : il suffit, par exemple, de rappeler que rien ne prouve l’existence de Dieu et que les « preuves » que divers philosophes et théologiens en ont fournies n’ont jamais convaincu que ceux qui étaient tout disposés à les croire. Et si l’arme la plus efficace contre Daech était entre les mains de quelques érudits, experts dans l’histoire de l’Islam, notamment dans les conditions de la transmission du Coran et des textes afférents ? On dira que l’immense majorité de nos contemporains se fichent de ces questions, pourtant passionnantes : ils ont bien tort. Ce fut, tout aussi bien, l’erreur d’un très grand nombre d’Allemands et d’Européens contemporains de la montée du nazisme : la question de savoir si la croyance en l’existence historique d’un peuple germanique vivant, en des temps lointains, en communion avec la nature, si celle en l’existence de « races » inégales, en la nocivité des Juifs pour les sociétés européennes, reposaient sur des bases scientifiques solides ou relevaient du fantasme et de l’affabulation, cette question leur semblait du ressort des spécialistes et de leurs débats fumeux ; ils eurent bien tort, car c’est de leur légèreté que sortit leur malheur ; de l’incapacité des élites à les éclairer, c’est certain aussi.

Dans Le Monde du 5 juin 2016, Gilles Dorronsoro, parlant de Daech, écrit : " Ses dirigeants sont à la fois hyperrationnels tout en vivant dans un univers coupé du réel ". Cette description pourrait tout aussi bien s'appliquer aux nazis, épris, eux aussi de rationalité, une rationalité qui sert de paravent à des présupposés irrationnels qu'il s'agit de démasquer. Mais n'est-ce pas la contradiction inhérente à  tout totalitarisme, que ses présupposés soient religieux ou pseudo-scientifiques ?




 
Par exemple, le problème posé par les crimes de communistes se réclamant du marxisme rejoint celui des crimes du nazisme : dans les deux cas, on a affaire à une idéologie prétendant reposer sur des bases « scientifiques ». Hitlériens et staliniens se sont rejoints dans l’art de présenter leurs actes comme scientifiquement justifiés à des foules hors d'état de soumettre leurs dires à la vérification. La guerre décisive sera toujours une guerre de la connaissance et des idées. 
 
Johann Chapoutot rappelle que les nazis vouaient aux gémonies la Révolution française, pour deux raisons : ils y voyaient le triomphe d’un universalisme abstrait (les droits de l’homme) et celui des Juifs, dont elle était, selon eux, l’oeuvre. De fait, les Juifs de France ne pouvaient que se réjouir de sa victoire, qui faisait d’eux des citoyens à part entière. Ce que nous savons, nous, c’est que la Révolution française est une victoire de la raison. L’antisémitisme nazi consacre le retour en force obscène de l’irrationnel dans la sphère du politique. En tout et pour tout, faisons nôtre la cause de la raison et de la connaissance.
 
Le salut, en politique, dépend sans doute du mariage entre les exigences du coeur et celles de la raison. Mais entretenons une vigoureuse défiance à l’égard des exigences du coeur quand elles ne sont pas étroitement guidées par la raison. La montée de l’idéologie nazie en Europe et ses effets criminels ont été rendus possibles par leur divorce qui laissa la place libre aux exigences des affects. Pour les collectivités comme pour les individus, le salut est dans la méditation de cette affirmation : le sommeil de la raison engendre des monstres.

Quand on considère quelques unes des postulations majeures de l'idéologie nazie telles que les étudie méthodiquement Johann Chapoutot, on  en vient parfois à se demander comment tant d'Allemands et d'Européens, qui n'étaient pas tous des imbéciles ni des naïfs, loin de là, ont pu, entre 1920 et 1945, prendre au sérieux de pareilles énormités, dont on se dit qu'elles auraient dû susciter, même pas le mépris ni l'indignation, mais une hilarité générale. Il est vrai que, pour expliquer le succès de cette idéologie, il est préférable de ne pas simplifier.

Le racisme fut donc un axe majeur, sinon l'axe majeur par excellence, de la pensée nazie. L'espèce humaine y apparaît morcelée en races, et ces races sont inégales entre elles, au point qu'on peut les classer en une hiérarchie, au sommet de laquelle trône la race germanique (plus exactement indo-germanique). Aujourd'hui, l'existence de races humaines clairement distinctes les unes des autres est rejetée par la communauté scientifique, en l'absence de toute preuve de nature à étayer les thèses racialistes. Il va de soi qu'en 1920, de telles preuves faisaient encore davantage défaut ; la vision nazie de l'espèce humaine relevait d'un acte de foi, seulement étayé sur les élucubrations de "penseurs" racistes (pas tous allemands) du siècle précédent ; handicap gênant pour des gens qui ont toujours prétendu faire dériver leurs thèses des acquis de la science. L'affirmation de l'existence d'une race germanique, dont les tribus auraient colonisé, en des temps très anciens, l'essentiel de l'espace entre Rhin et Oural, et dont les membres auraient vécu en harmonie avec la Nature, ne repose évidemment sur rien de sérieux, même si les nazis ont prétendu fonder la vision qu'ils avaient de leurs ancêtres sur les résultats de fouilles archéologiques.

Un autre axe non moins majeur, c'est bien sûr l'antisémitisme. Pour les nazis, les Juifs n'appartiennent même pas à une race inférieure : ils se situent carrément hors de l'humanité. Les comparaisons dont se servent les nazis pour les définir et dénoncer leurs supposées nuisances sont explicites à cet égard :  ils les assimilent à des parasites capables de mettre en danger la santé des groupes humains où ils s'introduisent, comme des bacilles, ou encore des poux. Dès 1920, Hitler écrit du Juif qu' " il provoque l'effondrement de toutes les races qu'il investit en parasite. il serait absurde de reprocher à un bacille tuberculeux son activité [...]. Mais il serait tout autant injustifié de ne pas combattre, au nom de ma propre vie, cette tuberculose et de ne pas détruire son vecteur. " Cette présentation des chose est typique d'une attitude qui consiste à prétendre agir, à froid et en toute bonne conscience, au nom d'une rationalité qui masque, bien sûr, une totale irrationalité. La rhétorique nazie use constamment de l'alibi de la raison et du bon sens, ainsi que des données de la science, et cette ruse, bien que facile à déjouer, explique sans doute largement ses succès.

Vers la fin des années 60 ou au début de la décennie 70 du siècle dernier, une équipe de l'hebdomadaire L'Express s'en fut en Espagne interviewer l'ex-commissaire français aux questions juives qui y vivait, depuis 1944, sous la protection de Franco, Darquier de Pellepoix. Interrogé sur les camps de concentration, l'intéressé déclara : " A Auschwitz, on n'a gazé que des poux. " A l'époque, cette assertion fut interprétée comme une forme de négationnisme, et c'est ainsi que, pour ma part, je la compris.

Mais en lisant Johann Chapoutot, il est difficile de maintenir cette interprétation. Il cite en effet un discours de Himmler :

" Nous sommes les premiers à avoir résolu la question du sang par des actes concrets [...]. Il en va de l'antisémitisme comme de l'épouillage. Détruire les poux, ce n'est pas une question d'idéologie. C'est une affaire de propreté. L'antisémitisme, de la même manière, n'a pas été une question de vision du monde, mais une affaire d'hygiène -- d'ailleurs bientôt réglée. Nous serons sous peu débarrassés de nos poux. Nous avons encore vingt mille lentes chez nous. Ensuite, c'en sera fini, dans toute l'Allemagne. "

En affirmant qu'à Auschwitz, on n'avait gazé que des poux, Darquier de Pellepoix ne faisait que reprendre la vision du problème juif qu'avait formulée le Reischführer SS.

Il serait injuste, cependant, d'attribuer l'exclusive paternité de pareilles monstruosités aux nazis. Ceux-ci, en leur temps, ne se sont pas privés, et avec raison, de rappeler que  les démocraties occidentales, en Grande Bretagne, en France, qui les accusaient de barbarie et d'inhumanité, menaient, en Afrique ou en Asie, des politiques coloniales qui s'inspiraient des mêmes principes, en particulier d'un racisme à peine voilé, ajoutant ainsi l'hypocrisie au cynisme. Quant aux délires antisémites des nazis, on sait qu'ils n'ont eu qu'à puiser leurs "arguments" dans les textes d'un Paul de Lagarde, d'un Edouard Drumont, et de bien d'autres. Le nazisme n'est pas l'invention des seuls Allemands, il est celle de toute l'Europe.

Les nazis étaient convaincus que leur politique agressive d'expansion impérialiste n'était que l'application de la loi universelle dégagée par Darwin de ses observations : la lutte pour la vie et la sélection naturelle. Il était injuste, selon eux, de leur reprocher de se conformer, pour assurer le salut du peuple allemand, à une règle universellement observée par les groupes humains au fil de l'Histoire. Il est difficile de soutenir qu'ils avaient entièrement tort. Dans l'Histoire récente, depuis 1945, les exemples ne manquent pas qui tendent à leur donner raison. On apprend ainsi que l'armée israélienne, intervenant en Cisjordanie occupée, aux abords de Jérusalem, a entrepris d'en chasser les Bédouins qui y vivaient, détruisant leurs logements, aux fins d'y installer des colons juifs : on ne voit pas de différence ( si ce n'est au plan quantitatif ) entre cette entreprise et celle des armées allemandes chassant devant elles les populations slaves pour mieux préparer le lebensraum ainsi conquis pour les futurs colons  germaniques. Les nazis ne manquaient d'ailleurs pas de rappeler que la revendication d'un lebensraum avait été celle du peuple Juif, chassant de Palestine et massacrant les populations autochtones dans les temps lointains de l'Ancien Testament. Les Juifs, à la fois précurseurs et imitateurs du nazisme, voilà qui ne manque pas de piquant !

Un autre axe de la propagande nazie fut la dénonciation véhémente des clauses du Traité de Versailles et de ses conséquences politiques pour l'Allemagne. Il est difficile de contester que ce traité ait été fort injuste pour l'Allemagne, aboutissant notamment à morceler les populations allemandes soumises à des gouvernements étrangers -- polonais ou tchécoslovaque -- ou empêchées de se réunir à l'Allemagne par referendum (Autriche). L'intransigeance revancharde d'un Clémenceau, soucieux avant tout d'affaiblir et d'isoler l'Allemagne, a préparé les entreprises revanchardes de Hitler. L'aveuglement du premier a fourni des armes au fanatisme du second.

Brecht avait raison : le ventre est encore fécond d'où est sortie la bête immonde. C'est en nous tous qu'elle est tapie, et aucune communauté humaine n'est à l'abri de ses méfaits.


Johann ChapoutotLa loi du sang  /  Penser et agir en nazi

                                                             ( Gallimard / Bibliothèque des idées )

vendredi 10 juin 2016

" Amour " ( Michaël Haneke ) : chronique de l'insoutenable

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Si les Nazis avaient gagné la partie, Amour n'aurait jamais été tourné. Le personnage incarné par Emmanuelle Riva aurait été euthanasié bien avant que les séquelles de l'AVC  -- hémiplégie et aphasie dégénérative -- aient fait d'elle une morte-vivante. On sait en effet que les principes de l'éthique nazie excluaient que les malades incurables, les enfants atteints de malformations irréversibles, les vieillards aux derniers stades de la déchéance physique soient autorisés à vivre ; ils constituaient en effet un poids inutile pour la collectivité, un danger pour la pureté de la race.

Bien entendu, les intellectuels et médecins nazis qui argumentèrent en faveur de cette éthique savaient ce qu'ils risquaient au cas où ils se retrouveraient dans la situation des gens à liquider, et je suppose qu'ils envisageaient sereinement cette perspective et l'assumaient. Au fond, l'essentiel, quand on choisit de conformer sa vie à une éthique, quelle qu'elle soit, c'est en effet d'assumer les conséquences des principes de cette éthique, et de rester ferme sur ses positions et droit dans ses bottes, quoi qu'il arrive.

Dans Amour, le personnage incarné par Jean-Louis Trintignant ne se réclame évidemment pas de l'éthique national-socialiste ; on serait tenté de dire qu'il adhère plutôt à une éthique qui a tout à voir avec un humanisme fortement influencé par les valeurs du christianisme. Manifestement, si c'est le cas, il en assume les conséquences, aussi cruellement douloureuses soient-elles, jusqu'à l'intenable. Mais il n'est pas sûr que sa conduite soit dictée par une éthique de ce genre.

A la sortie du film, Pierre Murat, critique à Télérama, ne fut pas tendre. Il écrivit :

" A quoi peut bien servir alors cet Amour qui en est si dépourvu ? Rappeler aux distraits et aux inconscients qu'avant de s'en aller sous terre nourrir les vers, ils finiront leur vie en bavoir et couche-culotte ? C'est ça, son film ? Cette banalité ? Cette évidence ? Mais tout le monde sait ça, tout le monde le redoute, pas besoin qu'on nous rappelle avec tant de froideur et d'insensibilité. "

On ne saurait se tromper plus lourdement sur ce qui fait l'originalité et la force du film de Haneke. Il est évident que son propos n'est pas de nous rappeler ce que tout le monde sait, à savoir que nous n'échapperons pas à ce que Sartre appelle "notre fin miteuse". Ce que Pierre Murat taxe de froideur et d'insensibilité, ce sont les qualités les plus éminentes du cinéaste, celles qu'on retrouve dans Le Ruban blanc, dans Caché, sa lucidité, sa profondeur, sa rigueur, son honnêteté. Qu'est-ce que Pierre Murat aurait souhaité au lieu de cela : un peu de soupe sentimentale ? un chouïa d'attendrissement ? un peu plus de musique, peut-être -- pas celle qu'écoutent ou que jouent les personnages, mais le genre de sauce que le cinéma nous sert aujourd'hui à tout bout de champ et de profondeur de champ, pour un oui, pour un non, histoire de "donner du sens". Mais, dans Amour, le sens, il y est, et comment, pas besoin de redondances musicales.

Si les attendus de Pierre Murat sont si injustes, ou, plutôt, à côté de la question, c'est qu'au fond il s'est trompé sur celui des deux protagonistes qui porte l'essentiel du sens, et qui n'est pas le personnage incarné par Emmanuelle Riva. "Incarné" est vraiment le mot qui convient, s'agissant de son interprétation. Avec une abnégation, une intensité admirables, l'actrice accompagne son personnage au fil des étapes de sa déchéance. Si jamais un Oscar fut mérité, c'est bien celui-là.

Pourtant, le personnage porteur de l'essentiel du sens, c'est le mari, incarné, non moins intensément, par Jean-Louis Trintignant. Dans ce film, qui aurait pu s'intituler La Douleur, la douleur physique, terrible, terrifiante, est pour la femme ; la douleur morale, non moins terrible, non moins terrifiante, est pour son mari ; pour celui qui a choisi de l'accompagner jusqu'au bout. Des deux, c'est lui le personnage tragique, parce qu'il est en mesure de choisir, en mesure de décider. Elle, ce redoutable privilège lui est rapidement retiré.

Celui qui a choisi : l'interrogation qui est au coeur de ce film, semble d'ordre éthique. A quelles conséquences, à quelles épreuves le choix que fait le mari d'accompagner sa femme jusqu'au bout de son agonie l'expose-t-il, alors que, pour les affronter, lui-même relativement diminué par l'âge, il est quasi seul, de plus en plus seul, choisissant la solitude, toujours plus de solitude, alors que la difficulté est de plus en plus grande, jusqu'à devenir insurmontable, intolérable ? A-t-il été bien inspiré de faire ce choix ? Etait-il capable d'en assumer les conséquences ? Ce choix était-il le meilleur dans l'intérêt de celle qu'il a décidé d'accompagner jusqu'au bout ?

Revenue de l'hôpital sur une chaise roulante, sa femme lui a demandé de lui promettre qu'il ne l'y renverrait jamais, quelle que soit l'évolution de son état. Ou j'ai mal entendu le dialogue à ce moment crucial ou le mari ne donne pas à la prière de sa femme une réponse clairement affirmative. Cependant, tout se passe ensuite comme s'il la lui avait donnée.

Par amour ? Sans doute. Cependant, il serait présomptueux de comprendre ce titre lapidaire, Amour, en l'accompagnant de violons plus  ou moins enchantés. Pour ma part, j'aurais envie de le faire suivre d'un point d'interrogation. Qu'est-ce d'ailleurs au juste que l'amour ? Et qu'est-ce au juste qu'on fait entrer là-dedans (comme diraient les savants : qu'est-ce que ce vocable subsume au juste ?)  ? Probablement rien d'autre que ce qu'apporte chacun pour meubler cette auberge espagnole. Pour moi, ce film montre plutôt les ambiguïtés, les contradictions, les apories tragiques de l'amour confronté à une situation extrême. Toutes difficultés qui sont source de violence. Quand la situation devient vraiment très difficile, atteignant ou dépassant les bornes du supportable, la violence s'installe. Au visage de son mari, la femme recrache, les yeux pleins de haine et de dégoût, la nourriture qu'il tente de lui faire avaler. Et lui finit par se jeter sur elle et par l'étouffer sous les oreillers. Par amour ou par haine ? ou les deux ? Est-ce que dans des situations pareilles on a le temps de faire le tri ?

Cependant, le statut de cette scène reste ambigu, comme l'est celui de l'avant-dernière scène du film qui semble nous montrer une épouse ressuscitée d'entre les morts, ayant retrouvé les capacités physiques et intellectuelles qui étaient les siennes avant l'AVC. C'est que, comme dans Caché, Haneke ne montre pas la "réalité" de l'extérieur -- ou pas seulement cette réalité-là --, mais que, manifestement, il filme aussi comme autant de manifestations du réel les fantasmes, les rêves, voire les hallucinations, les souvenirs aussi (des souvenirs qui peuvent déclencher un violent désir). Ce qui se passe dans les têtes l'intéresse au moins autant que la réalité "objective". Quelle est la signification de cette avant-dernière scène ? C'est, au fond, au spectateur d'en décider. Le désir du spectateur contribue à donner au film son sens.

On ne saura donc jamais si le mari a vraiment étouffé sa femme sous un oreiller ou si la scène montre "seulement" un fantasme de meurtre. Et s'il y a eu vraiment meurtre, est-il le passage à l'acte incontrôlé d'un homme à bout, submergé par la trouble pulsion de l'instant, ou bien un acte prémédité s'apparentant à une euthanasie (violente ? est-ce qu'il existe des formes d'euthanasie qui ne le soient pas ?) ? Qu'il l'ait tuée ou qu'elle soit morte  un peu plus tard de mort "naturelle", en tout cas, il ne lui survit pas. C'est plutôt sa mort à lui  qu'on interprète comme un ultime acte d'amour. On sait d'ailleurs que bien des histoires d'amour s'achèvent ainsi. A quoi bon vivre seul quelques années d'une fin miteuse quand l'autre est parti ?


Michael HanekeAmour ,  avec Emmanuelle Riva, Jean-Louis Trintignant



lundi 6 juin 2016

Les joyeux lurons d'Antenne 2 et les scénaristes fous de la 3

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Je soupçonne certains collaborateurs d'Antenne 2, chargés d'ordonner les reportages du JT de 20 heures, d'être des rigolos pleins de poils agissant en toute discrétion, histoire de dérider le téléspectateur moyen, légitimement stressé par les temps qui courent.

Hier soir, on interviewait un employé de la SNCF chargé d'évacuer l'eau des voies du RER. Son nom : Sébastien Gourgouillat ; ça ne s'invente pas, mais ça peut se sélectionner. Gargouillat aurait été davantage de circonstance, mais bon, c'était déjà pas mal.

Deux minutes plus tard, interview d'une dame, en attente d'une rame dudit RER, très en retard pour cause de grève. La dame :

" Oui, bon, on les comprend, mais faudrait tout de même qu'y-z-arrêtent de nous emmerder ! "

Dit avec le plus pur accent parigot, c'était irrésistible. Déjà fortement ému par Gourgouillat, j'ai failli tomber en syncope.

Comme on dit à Antenne 2, contre la déprime, interposons l'écran du rire.

                                                                          *

Hier soir, sur la 3, nouvelle crise de fou-rire. Cette fois, les scénaristes de Plus belle la vie s'en donnaient à coeur joie pendant près de deux heures au long d'un numéro spécial de la série, enchaînant les épisodes plus abracadabrants et rocambolesques les uns que les autres. Rocambolesque : c'est bien l'épithète qui convient le mieux à cette série, équivalent télévisuel des antiques feuilletons d'un  Ponson du Terrail, dont les lecteurs assidus de l'époque sont les ancêtres des téléspectateurs accros à ce genre de divertissement (à consommer chaud, ça refroidit très vite). On finissait par comprendre (assez tard) qu'il s'agissait d'un rêve du personnage principal, le médecin attitré du quartier du Mistral. N'empêche qu'on avait plus ou moins marché, au gré des fantaisies de l'imagination débridée  du/des scénariste/s, s'amusant visiblement à jouer sur les frontières de la réalité (au second degré) et de la fiction (au troisième) et n'hésitant pas à vendre la mèche, dévoilant la gratuité de leurs inventions, et même s'amusant -- et nous conviant à nous amuser -- de leur invraisemblance (le niveau  de celle-ci étant, me semble-t-il, étroitement corrélé à celui des restrictions budgétaires). Peut-être, d'ailleurs, s'agissait-il de tester le degré de crédulité du bon public et de voir ce qu'il avalerait sans broncher (le site internet de Fr3 ouvre aux habitués la possibilité d'un retour sur images après consommation). Mais, cumul d'invraisemblances ou pas, peu importe, puisque l'essentiel est d'alimenter le robinet où  viennent se désaltérer les assoiffés. La suite au prochain numéro, et vogue au petit bonheur la galère massaliote : fluctuat nec mergitur !

( Posté par : Momus, avatar eugènique de circonstance )





samedi 4 juin 2016

Territoires du vide

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J'ai récemment fait installer une véranda fermée sur ma terrasse. Ma femme apprécie modérément : " Je me sens dans une boîte vitrée ",  dit-elle. Le chat, lui semble s'y plaire, peut-être parce qu'il a, plus que ma femme, l'habitude de séjourner dans des boîtes, pour dormir ou pour aller chez le vétérinaire. C'est vrai que l'impression y est particulière : comme nous n'avons pas encore vraiment meublé cet espace, il paraît vide ; les bruits y sont amplifiés , alors que, de l'autre côté des vitres, le jardin est devenu l'espace du silence ; les roses rouges du rosier grimpant s'y meuvent sans aucun bruit.

L'espace vide : c'est le titre d'un livre de Peter Brook, un classique de la littérature théâtrale contemporaine. A l'époque où je mettais en scène mes élèves de l'atelier-théâtre, j'aimais jouer avec l'espace scénique. Une fois que nous avions adapté un passage des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski, où le narrateur s'entretient avec une prostituée, au lieu de rapprocher les deux interprètes, je les avais éloignés le plus possible, elle à l'avant-scène Jardin, lui à l'avant-scène Cour ; pour peu que l'espace scénique fût vaste, comme ce fut le cas sur la scène du théâtre municipal de Thonon-les-bains où se tenait, chaque année un festival de théâtre lycéen, l'effet était fort, dans le registre de la solitude tragique. Tout dialogue -- même le dialogue amoureux -- peut se définir comme un échange à distance de mots lancés comme des projectiles, des balles de tennis, en direction du partenaire, dans l'espoir de l'atteindre et d'une réponse de sa part. Espoir jamais assuré d'être satisfait. Les deux mots dont se servent les linguistes, celui d'émetteur et celui de récepteur, marquent bien, me semble-t-il,  cette distance, creusent ce vide qui sépare les acteurs de la communication.

Ce souvenir-là est fort, aussi ; je n'en ai pas tant que ça, de ces souvenirs qui jalonnent mon passé et me permettent de le reconstruire, très partiellement. L'édifice est plein ... de trous, de trous béants ; c'est, il est  vrai, notre lot à tous. Il m'arrive de regretter de n'avoir pas, tout au long de ma vie, tenu un journal ; précieuse aide pour le souvenir. Annie Ernaux, dans Mémoire de fille, s'appuie sur le journal qu'elle a tenu durant ses années de jeunesse pour ressusciter cette "fille de 58" qu'elle a été, il y  a plus d'un demi-siècle, mais qu'elle n'est plus, et dont la sépare un vide sans doute infranchissable. Notre mémoire, elle aussi, est le territoire du vide.

Elle écrit :

" Dès que j'entends dans le métro ou le RER les premières notes de la chanson  Mon histoire c'est l'histoire d'un amour jouée, quelquefois chantée en espagnol, je suis à la seconde évidée de moi-même. "

Evidée d'elle-même... Je comprends que cette chanson de Dalida, qu'aimait la "fille de 58", fonctionne, lorsque par hasard elle l'entend, comme la madeleine de Proust ; elle ressuscite la fille de 58, qui alors reprend toute sa place, tandis que la femme qu'est aujourd'hui Annie Ernaux s'efface ; ainsi est-elle "évidée", chassée d'elle-même ; le miracle proustien de la fusion du passé et du présent n'a pas lieu ; la fille de 18 ans et la femme de 75 ans ne se retrouvent pas ; le divorce subsiste ;  le vide qui les sépare n'a jamais été aussi grand . Tous les efforts de la mémoire ne parviendront jamais à  recoudre vraiment les lambeaux dépareillés de ce patchwork décousu de notre vie effilochée au long  du temps.

Un ami, venu prendre l'apéritif, me dit qu'il a été indigné de voir, jetée au rebut dans la benne de la déchetterie, une magnifique roue de charrette aux rayons intacts rejoignant le moyeu puissant ; c'est dommage en effet ; bientôt de tels objets seront recherchés par les collectionneurs. Je lui dis que, dans ma jeunesse, en vacances chez mes parents dans le Poitou, j'avais peint une de ces charrettes remisée au bord d'un champ ; je descends le tableau pour le lui faire voir.

J'ai vu dans mon enfance de telles charrettes encore en service, tirées par un cheval ; je les ai toutes oubliées, sauf une, qui vaut pour toutes les autres, et que je revois stationnant sur une place de mon village, avec ses grandes ridelles peintes en bleu : le bleu charrette . Dans un épisode particulièrement dramatique du Chevalier Des Touches , Barbey d'Aurevilly décrit un Moulin bleu , ainsi nommé parce que le bâtiment est abondamment badigeonné de ce bleu " qu'on a nommé longtemps bleu de perruquier, par la raison que les perruquiers, depuis Saint Louis, dit-on, en badigeonnaient leurs boutiques ". Je préfère le bleu charrette.

Le Chevalier Des Touches met en scène, vers la fin de la Restauration, un petit clan de vieux royalistes qui furent des acteurs de la chouannerie et qui se retrouvent pour tenter, par-delà les années, de retrouver l'ambiance des hardis coups de main pour la gloire d'une cause déjà perdue ; c'est la fonction même du récit de la narratrice : rendre la cohésion et la chaleur de la vie à ce passé qui les unit jadis, d'en réunir les fragments dispersés ; c'est, bien sûr, la vocation de Barbey d'Aurevilly lui-même qui, enfant fasciné, écouta de tels récits dans le salon de ses vieux parents.

Le bleu charrette ... mais sûrement pas le bleu Charette, le héros des guerres de Vendée et de la Chouannerie, dont la couleur fétiche était le blanc, le blanc du drapeau royaliste orné des fleurs de lys.

J'ai vécu mon enfance dans la ville du Mans, qui fut le théâtre, à la fin de l'année 1793, d'une terrible bataille de rues ;  la Virée de Galerne s'y acheva en déroute ; ce fut le début de la fin pour l'armée vendéenne dont les débris se replièrent sur la Loire. Les Bleus, maîtres du terrain, se livrèrent à un grand massacre de royalistes, hommes, mais aussi femmes et enfants qui accompagnaient les combattants.
J'ai fait mes études secondaires au lycée Montesquieu, dont les bâtiments jouxtaient la cathédrale Saint-Julien. Il dominait un vaste espace de terre battue vide, l'esplanade des Jacobins, du nom d'un monastère qui s'y élevait sous l'Ancien Régime, mais dont aucun vestige ne subsiste. Sur ses quatre côtés, l'espace était dominé par des banquettes de terre en escalier, plantées d'arbres. Nous nous y rendions régulièrement avec nos profs de gym pour des parties de football ou de rugby ; une fois l'an, au mois de juin, toutes les écoles de la ville s'y donnaient rendez-vous pour une grande fête ; l'espace semblait, en somme, voué à la jeunesse et au sport. Pourtant, des riverains,  qui habitaient les maisons bourgeoises qui le bordaient et le dominaient, prétendaient y apercevoir régulièrement la nuit des feux follets ; mais les adolescents insouciants que nous étions ne croyaient pas aux fantômes. Il y a peu d'années, une équipe d'archéologues s'est avisée de fouiller les banquettes ; ils ont exhumé des centaines de cadavres, ceux des Vendéens massacrés que leurs vainqueurs avaient enterrés là. L'espace vide était le territoire des morts.

Mon dernier professeur d'histoire au lycée Montesquieu, Paul Bois, a étudié, dans un ouvrage aujourd'hui classique, Paysans de l'Ouest, l'évolution des préférences politiques dans le département de la Sarthe, entre la Révolution et les années soixante du siècle dernier ; il montre qu'elles n'ont pratiquement pas changé au long de la période ; à l'Est d'une ligne de démarcation Nord / Sud coupant en gros le département de la Sarthe par son milieu et passant par Le Mans, on votait majoritairement à gauche, pays républicain ; à l'Ouest, pays chouan, on votait à droite. "Ils sont chouans, ces gens-là", disait souvent mon père, originaire de la Ferté-Bernard, tout à l'Est du département, parlant de gens qui vivaient de l'autre côté de la frontière. J'ai vu l'autre jour, dans une revue, une photo aérienne d'une portion de la fameuse faille californienne de San Andreae ; il me plaît de m'imaginer que mon département d'origine est séparé en son milieu par une faille, politique celle-là, sorte de no man's land, territoire du vide. Je me dis que l'esplanade des Jacobins chevauche justement cette faille.

Et pourtant, mon père a épousé une fille du pays chouan ; de cette union des contraires, je suis né.

J'ai laissé ma charrette poitevine sur la table sous la véranda ; quelques livres m'ont permis de la soutenir, et j'ai placé devant, pour la caler, un vase que m'avait vendu mon fils, et dont j'avais aimé les formes pures et la couleur ; comme cela, me suis-je dit, l'espace de la véranda paraîtra un peu moins vide.

Le soir, je suis descendu dans la véranda pour lire et, comme je dis à ma femme, "tenir la patte du chat".  Cette fois, j'avais choisi de relire le Tao-tö king , grand classique de la sagesse chinoise. Je me suis installé devant ma charrette et mon vase, j'ai posé auprès ma tasse de café (vidé de sa caféine), et j'ai lu :

                                                                       XI

                                             Trente rayons convergent au moyeu
                                             mais c'est le vide médian
                                             qui fait marcher le char.

                                             On façonne l'argile pour en faire des vases
                                             mais c'est du vide interne
                                             que dépend leur usage.

                                             Une maison est percée de portes et de fenêtres
                                             c'est encore le vide
                                             qui permet l'habitat.

                                             L'Être donne des possibilités
                                             c'est par le non-être qu'on les utilise.


Je suis resté là, silencieux, immobile, troublé par cette singulière rencontre. Installé dans sa "cabane" au coin de la véranda, mon chat me fixait de son oeil bleu presque transparent ; nous nous sommes regardés longuement.

Tenir la patte du chat , c'est une expression impropre ; car un vide toujours nous sépare ; espace de la méditation.

Si je peux tourner la tête pour regarder le chat, si je bouge, si je me meus avec infiniment plus de souplesse qu'une roue de charrette, c'est que je suis plein ... de vide, qui rend possible ma mobilité ; sans lui, ça gripperait tout de suite.

Or, si le vide en moi accroît ma capacité de mouvement, et si le mouvement, comme je le pense, c'est la vie, plus il y a de vide en moi, plus je suis vivant. Le vide, c'est la vie.

Les neutrinos sont des particules produites dans les explosions d'étoiles lointaines ; de taille infime, elles n'interagissent pratiquement jamais avec la matière ; c'est ainsi que par milliards, à chaque instant, elles traversent nos corps, et la Terre elle-même, sans déranger quoi que ce soit ; c'est qu'entre un atome et sa couronne d'électrons s'étend un espace vide proportionnellement aussi grand que celui qui sépare la Terre de la Lune ; ainsi sommes-nous faits de vide, et je m'imagine les neutrinos tels des vaisseaux spatiaux, croisant à d'immenses distances de nos atomes qu'ils apercevraient, s'ils étaient des cosmonautes, comme de vagues lueurs rougeoyant au fond de l'insondable vide.

Notre être est né du non-être. Le non-être nous constitue ;  de son énergie sont nés nos atomes ; il en régit l'ordonnance ; il en est l'architecte ; partout présente en nous, son empreinte, en creux.


( Posté par : MiaouTsoung Zizi , avatar eugènique sinisé )


Le chou chinois . Cliquer sur l'image pour l'agrandir