vendredi 10 juin 2016

" Amour " ( Michaël Haneke ) : chronique de l'insoutenable

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Si les Nazis avaient gagné la partie, Amour n'aurait jamais été tourné. Le personnage incarné par Emmanuelle Riva aurait été euthanasié bien avant que les séquelles de l'AVC  -- hémiplégie et aphasie dégénérative -- aient fait d'elle une morte-vivante. On sait en effet que les principes de l'éthique nazie excluaient que les malades incurables, les enfants atteints de malformations irréversibles, les vieillards aux derniers stades de la déchéance physique soient autorisés à vivre ; ils constituaient en effet un poids inutile pour la collectivité, un danger pour la pureté de la race.

Bien entendu, les intellectuels et médecins nazis qui argumentèrent en faveur de cette éthique savaient ce qu'ils risquaient au cas où ils se retrouveraient dans la situation des gens à liquider, et je suppose qu'ils envisageaient sereinement cette perspective et l'assumaient. Au fond, l'essentiel, quand on choisit de conformer sa vie à une éthique, quelle qu'elle soit, c'est en effet d'assumer les conséquences des principes de cette éthique, et de rester ferme sur ses positions et droit dans ses bottes, quoi qu'il arrive.

Dans Amour, le personnage incarné par Jean-Louis Trintignant ne se réclame évidemment pas de l'éthique national-socialiste ; on serait tenté de dire qu'il adhère plutôt à une éthique qui a tout à voir avec un humanisme fortement influencé par les valeurs du christianisme. Manifestement, si c'est le cas, il en assume les conséquences, aussi cruellement douloureuses soient-elles, jusqu'à l'intenable. Mais il n'est pas sûr que sa conduite soit dictée par une éthique de ce genre.

A la sortie du film, Pierre Murat, critique à Télérama, ne fut pas tendre. Il écrivit :

" A quoi peut bien servir alors cet Amour qui en est si dépourvu ? Rappeler aux distraits et aux inconscients qu'avant de s'en aller sous terre nourrir les vers, ils finiront leur vie en bavoir et couche-culotte ? C'est ça, son film ? Cette banalité ? Cette évidence ? Mais tout le monde sait ça, tout le monde le redoute, pas besoin qu'on nous rappelle avec tant de froideur et d'insensibilité. "

On ne saurait se tromper plus lourdement sur ce qui fait l'originalité et la force du film de Haneke. Il est évident que son propos n'est pas de nous rappeler ce que tout le monde sait, à savoir que nous n'échapperons pas à ce que Sartre appelle "notre fin miteuse". Ce que Pierre Murat taxe de froideur et d'insensibilité, ce sont les qualités les plus éminentes du cinéaste, celles qu'on retrouve dans Le Ruban blanc, dans Caché, sa lucidité, sa profondeur, sa rigueur, son honnêteté. Qu'est-ce que Pierre Murat aurait souhaité au lieu de cela : un peu de soupe sentimentale ? un chouïa d'attendrissement ? un peu plus de musique, peut-être -- pas celle qu'écoutent ou que jouent les personnages, mais le genre de sauce que le cinéma nous sert aujourd'hui à tout bout de champ et de profondeur de champ, pour un oui, pour un non, histoire de "donner du sens". Mais, dans Amour, le sens, il y est, et comment, pas besoin de redondances musicales.

Si les attendus de Pierre Murat sont si injustes, ou, plutôt, à côté de la question, c'est qu'au fond il s'est trompé sur celui des deux protagonistes qui porte l'essentiel du sens, et qui n'est pas le personnage incarné par Emmanuelle Riva. "Incarné" est vraiment le mot qui convient, s'agissant de son interprétation. Avec une abnégation, une intensité admirables, l'actrice accompagne son personnage au fil des étapes de sa déchéance. Si jamais un Oscar fut mérité, c'est bien celui-là.

Pourtant, le personnage porteur de l'essentiel du sens, c'est le mari, incarné, non moins intensément, par Jean-Louis Trintignant. Dans ce film, qui aurait pu s'intituler La Douleur, la douleur physique, terrible, terrifiante, est pour la femme ; la douleur morale, non moins terrible, non moins terrifiante, est pour son mari ; pour celui qui a choisi de l'accompagner jusqu'au bout. Des deux, c'est lui le personnage tragique, parce qu'il est en mesure de choisir, en mesure de décider. Elle, ce redoutable privilège lui est rapidement retiré.

Celui qui a choisi : l'interrogation qui est au coeur de ce film, semble d'ordre éthique. A quelles conséquences, à quelles épreuves le choix que fait le mari d'accompagner sa femme jusqu'au bout de son agonie l'expose-t-il, alors que, pour les affronter, lui-même relativement diminué par l'âge, il est quasi seul, de plus en plus seul, choisissant la solitude, toujours plus de solitude, alors que la difficulté est de plus en plus grande, jusqu'à devenir insurmontable, intolérable ? A-t-il été bien inspiré de faire ce choix ? Etait-il capable d'en assumer les conséquences ? Ce choix était-il le meilleur dans l'intérêt de celle qu'il a décidé d'accompagner jusqu'au bout ?

Revenue de l'hôpital sur une chaise roulante, sa femme lui a demandé de lui promettre qu'il ne l'y renverrait jamais, quelle que soit l'évolution de son état. Ou j'ai mal entendu le dialogue à ce moment crucial ou le mari ne donne pas à la prière de sa femme une réponse clairement affirmative. Cependant, tout se passe ensuite comme s'il la lui avait donnée.

Par amour ? Sans doute. Cependant, il serait présomptueux de comprendre ce titre lapidaire, Amour, en l'accompagnant de violons plus  ou moins enchantés. Pour ma part, j'aurais envie de le faire suivre d'un point d'interrogation. Qu'est-ce d'ailleurs au juste que l'amour ? Et qu'est-ce au juste qu'on fait entrer là-dedans (comme diraient les savants : qu'est-ce que ce vocable subsume au juste ?)  ? Probablement rien d'autre que ce qu'apporte chacun pour meubler cette auberge espagnole. Pour moi, ce film montre plutôt les ambiguïtés, les contradictions, les apories tragiques de l'amour confronté à une situation extrême. Toutes difficultés qui sont source de violence. Quand la situation devient vraiment très difficile, atteignant ou dépassant les bornes du supportable, la violence s'installe. Au visage de son mari, la femme recrache, les yeux pleins de haine et de dégoût, la nourriture qu'il tente de lui faire avaler. Et lui finit par se jeter sur elle et par l'étouffer sous les oreillers. Par amour ou par haine ? ou les deux ? Est-ce que dans des situations pareilles on a le temps de faire le tri ?

Cependant, le statut de cette scène reste ambigu, comme l'est celui de l'avant-dernière scène du film qui semble nous montrer une épouse ressuscitée d'entre les morts, ayant retrouvé les capacités physiques et intellectuelles qui étaient les siennes avant l'AVC. C'est que, comme dans Caché, Haneke ne montre pas la "réalité" de l'extérieur -- ou pas seulement cette réalité-là --, mais que, manifestement, il filme aussi comme autant de manifestations du réel les fantasmes, les rêves, voire les hallucinations, les souvenirs aussi (des souvenirs qui peuvent déclencher un violent désir). Ce qui se passe dans les têtes l'intéresse au moins autant que la réalité "objective". Quelle est la signification de cette avant-dernière scène ? C'est, au fond, au spectateur d'en décider. Le désir du spectateur contribue à donner au film son sens.

On ne saura donc jamais si le mari a vraiment étouffé sa femme sous un oreiller ou si la scène montre "seulement" un fantasme de meurtre. Et s'il y a eu vraiment meurtre, est-il le passage à l'acte incontrôlé d'un homme à bout, submergé par la trouble pulsion de l'instant, ou bien un acte prémédité s'apparentant à une euthanasie (violente ? est-ce qu'il existe des formes d'euthanasie qui ne le soient pas ?) ? Qu'il l'ait tuée ou qu'elle soit morte  un peu plus tard de mort "naturelle", en tout cas, il ne lui survit pas. C'est plutôt sa mort à lui  qu'on interprète comme un ultime acte d'amour. On sait d'ailleurs que bien des histoires d'amour s'achèvent ainsi. A quoi bon vivre seul quelques années d'une fin miteuse quand l'autre est parti ?


Michael HanekeAmour ,  avec Emmanuelle Riva, Jean-Louis Trintignant



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