mercredi 15 juin 2016

" La loi du sang / Penser et agir en nazi " ( Johann Chapoutot ) : la raison asservie à l'irrationnel.

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Qui disait que les nazis n'avaient pas de coeur ? En lisant le pavé de Johann Chapoutot, La loi du sang / penser et agir en nazi  (Gallimard, Bibliothèque des histoires), je songeais à la réponse que fait la reine Marguerite, dans Le roi se meurt, d'Ionesco, à la reine Marie,  qui lui reproche de ne pas avoir de coeur : " Mais si, mais si, il bat ". On y lit en effet, par exemple, d'édifiantes déclarations d'un Heinrich Himmler à propos des droits des animaux, dont les nazis, dans les années 30, furent d'ardents défenseurs :

 " Comment pouvez-vous éprouver le moindre plaisir à tirer par-derrière sur de pauvres bêtes qui paissent en toute innocence, sans défense, sans se douter de rien, à la lisière des forêts, mon cher Kersten ? Parce qu'il s'agit, à proprement parler, d'un meurtre pur et simple [...]. La nature est si belle, et chaque animal a le droit de vivre. "

Point de vue qu'on retrouve en 1939 dans les colonnes du journal de la SS, Das Schwarze Korps :

" Nous savons tous que cette épouvantable maltraitance des animaux que nous constatons souvent dans les pays dits catholiques est fondée sur l'idée que les animaux n'ont pas d'âme. Cette vision du monde mécaniste, qui ne voit dans l'animal qu'une machine dépourvue de sensibilité, offense tout particulièrement la foi qui est propre à notre race. Pour nous, Dieu se manifeste partout dans la nature, parce que la nature est sacrée et que nous adorons en elle la révélation d'une volonté éternelle. Dans cette mesure, l'animal est effectivement à nos yeux un "petit frère", et notre sensibilité estime qu'une agression perpétrée contre un homme qui peut encore se défendre est moralement plus acceptable que toute cruauté envers une bête sans défense ".

Quel ami des animaux, quel défenseur de leurs droits, ne souscrirait à de si sages paroles ?

Johann Chapoutot a écrit là une somme extrêmement documentée, nombreuses citations à l’appui. Le lecteur peut être légitimement impressionné par les apparences de bon sens et d'impeccable logique des déclarations de Himmler, Goebbels et, bien entendu, Hitler lui-même. L’attitude strictement descriptive de Chapoutot a un effet que, peut-être, l’auteur n’escomptait pas : c’est qu’on peut lire son livre au premier degré, comme un parfait manuel de l'idéologie national-socialiste, idéologie dont plus d'un lecteur sera tenté de se dire qu'elle est plus raisonnable et sensée qu'on n'a coutume de le dire, donc largement recevable, même après trois quarts de siècle de relégation dans l'enfer des idées. Les commentaires de l'auteur au style indirect contribuent, à mon avis, à entretenir une certaine ambiguïté qu'à coup sûr, il n'a pas voulue. Hitler, Goebbels, Goering, Himmler sont morts en 1945, mais certaines de leurs thèses n'ont toujours pas reçu de réfutation sérieuse. Pire : leurs pratiques politiques suscitent d'innombrables émules dans le monde d'aujourd'hui, y compris dans les rangs de ceux qu'ils persécutèrent.

" Bon sens ", " impeccable logique " de tous ces discours : on a sans doute un peu trop oublié aujourd'hui que ces "bréviaires de la haine" prétendaient systématiquement la répudier. Hitler, Himmler et consorts ne manquaient pas une occasion de rappeler qu'ils pensaient et agissaient avec humanité.  Impressionnantes professions de foi de Hitler et de Himmler se réclamant de l’humanité (l’humanité comprise selon le bon sens, bien entendu). Curieux, d'ailleurs, de constater comme les positions nazies, sur diverses questions — l’euthanasie, les droits des animaux, les arguties juridiques etc. — recoupent nos préoccupations actuelles. Plus d’un défenseur de l’euthanasie, des droits des animaux, serait étonné de retrouver ses propres arguments sous la plume de Hitler, Himmler, ainsi que des médecins, biologistes, juristes, souvent réputés, qui contribuèrent largement à étayer d'arguments recevables les mots d'ordre de l'idéologie nazie et auxquels le livre de Johann Chapoutot accorde la place qu'ils méritent.

 Chapoutot examine ces divers argumentaires selon une démarche thématique. Il est historien, son propos n’est pas de prendre parti, mais de fournir des pièces propres à éclairer la réflexion des non-historiens, philosophes, moralistes, simples citoyens. Après tout, l’éthique national-socialiste est une éthique comme une autre (l’éthique chrétienne, par exemple). Elle prescrit des conduites à partir de principes. Les nazis furent des gens particulièrement logiques dans l’application des prescriptions de leur éthique, prescriptions dérivant elles-mêmes d’un certain nombre de principes. Il est inefficace, à mon avis, d’accuser les nazis de « monstruosité », à propos de l’euthanasie de certains malades, de l’extermination des Juifs, tant qu’on n’a pas examiné la validité des principes dont leurs actes se réclamaient.  Un des préceptes de l'éthique chrétienne et humaniste (qui en dérive), le devoir de pitié pour les faibles, entraînant celui de leur venir en aide, est rejeté par les nazis comme contraire aux « saines » réalités naturelles, que les observations de Darwin éclairent : la lutte de chaque individu, de chaque espèce, pour la vie, et la sélection naturelle ; les faibles sont éliminés, les forts survivent ; il est juste qu'il en soit ainsi. Mais si l'éthique judéo-chrétienne repose sur la croyance en un dieu législateur, dont l'existence n'est attestée par rien, ce qui fragilise cette éthique et interdit son universalisation, l’éthique nazie elle-même repose sur des bases a priori (l’existence historique, en des temps très anciens, d’un peuple germanique, tirant sa morale de sa communion avec la nature, l’existence de races inégales, le rôle des Juifs assimilés à des bactéries pathogènes mortelles pour le corps où elles s’installent et prolifèrent). Ces bases, il n’est pas besoin d’être très savant pour constater qu’elles ne valent pas un clou. Chapoutot montre bien (du moins il le suggère constamment) à quel point les nazis ont été habiles pour faire prendre aux Allemands, ainsi qu’à beaucoup d’Européens, des vessies pour des lanternes.

Ainsi, jeter les hauts cris à propos de l’euthanasie de certains malades ou de l’entreprise d’extermination des Juifs relève, à mon avis, d’un sursaut affectif (dont il serait dangereux de croire qu’à l’instar du bon sens il est la chose du monde la mieux partagée) ; certes, on peut le trouver sympathique, indispensable même, mais, à mon avis, c’est une stratégie inefficace pour contrer ce que Brecht appelait « la bête immonde ». C’est aux principes qui ont inspiré ces actes qu’il faut remonter. C’est leur validité qu’il faut examiner ; leur validité, c’est-à-dire leur degré de conformité avec la vérité du réel. Si on remonte aux principes qui ont inspiré l’éthique nazie, il n’est pas difficile de démontrer qu’ils reposent sur des bases fortement branlantes, pour ne pas dire inexistantes. Par exemple, la thèse selon laquelle, aux temps anciens, on peut remonter à un peuple indo-germanique uni vivant en communion avec la nature ne repose sur aucune preuve historique sérieuse. L’exigence d’une élimination des plus faibles par des moyens drastiques, outre qu’elle repose sur une manipulation des observations de Darwin sur la sélection naturelle, découle de la confusion entre le fait et le droit ; on sait par ailleurs qu’au cours de l’histoire, les sociétés humaines n’ont cessé de s’éloigner de l’ « état de nature ». La thèse centrale ressassée par les juristes nazis est celle de la supériorité d'un droit (recht) conforme aux réalités naturelles, donc souple et constamment adaptable aux désirs de la communauté du peuple, sur un juridisme tatillon qui se voudrait universel ( les supposés "droits" de l'homme ) mais ne repose sur rien de concret. Il est clair que cette thèse, visant à élaborer un droit assoupli et incessamment révisable, parce que prétendument conforme aux désirs « naturels » du « peuple » allemand découle de la volonté des nazis  d’imposer à ce peuple les décisions qu’ils jugeront conformes à ses intérêts. La démocratie "naturelle" a bon dos.

Les dénonciations de la monstruosité des actes des nazis (euthanasie de certains malades, persécution et entreprise d’extermination des Juifs) revêtent donc souvent un caractère affectif prononcé. Elles reposent généralement sur la croyance en une « nature humaine » universelle, qui se hérisserait spontanément d’horreur devant de pareils actes ( apparemment la « nature humaine » de l’immense majorité des Allemands et d’une grande partie des populations européennes n’a pas réagi, à l’époque, comme d’aucuns l’attendaient). Elles ont été portées, en général, a posteriori. Mais, pendant que les événements se déroulaient, elles furent, si elles eurent lieu, inefficaces et n’empêchèrent rien. La guerre que les ennemis du nazisme ont perdue entre 1920 et 1945 fut, à mon avis, une guerre de la pensée. En renonçant à soumettre les principes de l’éthique nazie à une critique radicale — critique qui aurait pu être relayée par les pouvoirs en place mais ne le fut pas — ils ont laissé le champ libre à leurs adversaires et ont pu laisser croire que leurs positions idéologiques avaient un soupçon de légitimité intellectuelle. Les principes sur lesquels l’éthique nazie se fonda ne sont pas eux-mêmes en effet d’ordre moral, mais d’ordre intellectuel. Ils sont un dévoiement caricatural des connaissances, dans le domaine historique, biologique, juridique. Or il était très facile de les ruiner au moment où c’était nécessaire en les soumettant à une critique historique et philosophique un tant soit peu radicale. La lutte contre l’idéologie nazie fut une lutte des idées. A la réflexion, le point de vue de Bernard-Henri Lévy parlant, à propos du nazisme, de « révolution planétaire », ne me paraît plus si intenable que cela (voir sur ce blog mon billet du 28 mai) ; or, si cette révolution a failli avoir lieu, c’est que les nazis ont été sur le point de gagner la bataille des idées, par défaut, à mon avis. Car il n’était vraiment pas difficile de démontrer que les présupposés de leur idéologie relevaient de la farce. C’est entendu, les nazis furent de grands artistes de la propagande, mais, tout de même, on reste rêveur devant l’impuissance de leurs adversaires sur le terrain de la pensée.

Pour revenir à l’assimilation proposée par B-H L. entre les actes des nazis et ceux de Daech, le problème est le même. Vous n’avez rien fait contre Daech tant que vous en restez à des protestations effarées contre la monstruosité des crimes commis par cette organisation, au nom d’une « nature humaine » dont tout indique que son existence est pour le moins problématique ou, à tout le moins, qu’elle est susceptible, selon les temps, les lieux et les préférences, de spectaculaires variations. Or, il existe une éthique de Daech, comme il exista jadis une éthique nazie. Comme cette dernière, l’éthique des militants de Daech repose sur des présupposés, qui ne sont pas d’ordre moral ; dans le cas de Daech, ils sont de l’ordre de la croyance religieuse. Ces présupposés sont la croyance en l’existence de Dieu, en l’infaillibilité de son prophète, directement inspiré par son Créateur, en l’existence historique dudit prophète et en la fidélité de la transmission de son message. Tant que vous n’avez pas mis en doute ces présupposés en les soumettant à une critique intellectuelle, vous n’avez rien fait, vous renoncez à l’efficacité. En l’occurrence, c’est pourtant facile, et à la portée du premier venu : il suffit, par exemple, de rappeler que rien ne prouve l’existence de Dieu et que les « preuves » que divers philosophes et théologiens en ont fournies n’ont jamais convaincu que ceux qui étaient tout disposés à les croire. Et si l’arme la plus efficace contre Daech était entre les mains de quelques érudits, experts dans l’histoire de l’Islam, notamment dans les conditions de la transmission du Coran et des textes afférents ? On dira que l’immense majorité de nos contemporains se fichent de ces questions, pourtant passionnantes : ils ont bien tort. Ce fut, tout aussi bien, l’erreur d’un très grand nombre d’Allemands et d’Européens contemporains de la montée du nazisme : la question de savoir si la croyance en l’existence historique d’un peuple germanique vivant, en des temps lointains, en communion avec la nature, si celle en l’existence de « races » inégales, en la nocivité des Juifs pour les sociétés européennes, reposaient sur des bases scientifiques solides ou relevaient du fantasme et de l’affabulation, cette question leur semblait du ressort des spécialistes et de leurs débats fumeux ; ils eurent bien tort, car c’est de leur légèreté que sortit leur malheur ; de l’incapacité des élites à les éclairer, c’est certain aussi.

Dans Le Monde du 5 juin 2016, Gilles Dorronsoro, parlant de Daech, écrit : " Ses dirigeants sont à la fois hyperrationnels tout en vivant dans un univers coupé du réel ". Cette description pourrait tout aussi bien s'appliquer aux nazis, épris, eux aussi de rationalité, une rationalité qui sert de paravent à des présupposés irrationnels qu'il s'agit de démasquer. Mais n'est-ce pas la contradiction inhérente à  tout totalitarisme, que ses présupposés soient religieux ou pseudo-scientifiques ?




 
Par exemple, le problème posé par les crimes de communistes se réclamant du marxisme rejoint celui des crimes du nazisme : dans les deux cas, on a affaire à une idéologie prétendant reposer sur des bases « scientifiques ». Hitlériens et staliniens se sont rejoints dans l’art de présenter leurs actes comme scientifiquement justifiés à des foules hors d'état de soumettre leurs dires à la vérification. La guerre décisive sera toujours une guerre de la connaissance et des idées. 
 
Johann Chapoutot rappelle que les nazis vouaient aux gémonies la Révolution française, pour deux raisons : ils y voyaient le triomphe d’un universalisme abstrait (les droits de l’homme) et celui des Juifs, dont elle était, selon eux, l’oeuvre. De fait, les Juifs de France ne pouvaient que se réjouir de sa victoire, qui faisait d’eux des citoyens à part entière. Ce que nous savons, nous, c’est que la Révolution française est une victoire de la raison. L’antisémitisme nazi consacre le retour en force obscène de l’irrationnel dans la sphère du politique. En tout et pour tout, faisons nôtre la cause de la raison et de la connaissance.
 
Le salut, en politique, dépend sans doute du mariage entre les exigences du coeur et celles de la raison. Mais entretenons une vigoureuse défiance à l’égard des exigences du coeur quand elles ne sont pas étroitement guidées par la raison. La montée de l’idéologie nazie en Europe et ses effets criminels ont été rendus possibles par leur divorce qui laissa la place libre aux exigences des affects. Pour les collectivités comme pour les individus, le salut est dans la méditation de cette affirmation : le sommeil de la raison engendre des monstres.

Quand on considère quelques unes des postulations majeures de l'idéologie nazie telles que les étudie méthodiquement Johann Chapoutot, on  en vient parfois à se demander comment tant d'Allemands et d'Européens, qui n'étaient pas tous des imbéciles ni des naïfs, loin de là, ont pu, entre 1920 et 1945, prendre au sérieux de pareilles énormités, dont on se dit qu'elles auraient dû susciter, même pas le mépris ni l'indignation, mais une hilarité générale. Il est vrai que, pour expliquer le succès de cette idéologie, il est préférable de ne pas simplifier.

Le racisme fut donc un axe majeur, sinon l'axe majeur par excellence, de la pensée nazie. L'espèce humaine y apparaît morcelée en races, et ces races sont inégales entre elles, au point qu'on peut les classer en une hiérarchie, au sommet de laquelle trône la race germanique (plus exactement indo-germanique). Aujourd'hui, l'existence de races humaines clairement distinctes les unes des autres est rejetée par la communauté scientifique, en l'absence de toute preuve de nature à étayer les thèses racialistes. Il va de soi qu'en 1920, de telles preuves faisaient encore davantage défaut ; la vision nazie de l'espèce humaine relevait d'un acte de foi, seulement étayé sur les élucubrations de "penseurs" racistes (pas tous allemands) du siècle précédent ; handicap gênant pour des gens qui ont toujours prétendu faire dériver leurs thèses des acquis de la science. L'affirmation de l'existence d'une race germanique, dont les tribus auraient colonisé, en des temps très anciens, l'essentiel de l'espace entre Rhin et Oural, et dont les membres auraient vécu en harmonie avec la Nature, ne repose évidemment sur rien de sérieux, même si les nazis ont prétendu fonder la vision qu'ils avaient de leurs ancêtres sur les résultats de fouilles archéologiques.

Un autre axe non moins majeur, c'est bien sûr l'antisémitisme. Pour les nazis, les Juifs n'appartiennent même pas à une race inférieure : ils se situent carrément hors de l'humanité. Les comparaisons dont se servent les nazis pour les définir et dénoncer leurs supposées nuisances sont explicites à cet égard :  ils les assimilent à des parasites capables de mettre en danger la santé des groupes humains où ils s'introduisent, comme des bacilles, ou encore des poux. Dès 1920, Hitler écrit du Juif qu' " il provoque l'effondrement de toutes les races qu'il investit en parasite. il serait absurde de reprocher à un bacille tuberculeux son activité [...]. Mais il serait tout autant injustifié de ne pas combattre, au nom de ma propre vie, cette tuberculose et de ne pas détruire son vecteur. " Cette présentation des chose est typique d'une attitude qui consiste à prétendre agir, à froid et en toute bonne conscience, au nom d'une rationalité qui masque, bien sûr, une totale irrationalité. La rhétorique nazie use constamment de l'alibi de la raison et du bon sens, ainsi que des données de la science, et cette ruse, bien que facile à déjouer, explique sans doute largement ses succès.

Vers la fin des années 60 ou au début de la décennie 70 du siècle dernier, une équipe de l'hebdomadaire L'Express s'en fut en Espagne interviewer l'ex-commissaire français aux questions juives qui y vivait, depuis 1944, sous la protection de Franco, Darquier de Pellepoix. Interrogé sur les camps de concentration, l'intéressé déclara : " A Auschwitz, on n'a gazé que des poux. " A l'époque, cette assertion fut interprétée comme une forme de négationnisme, et c'est ainsi que, pour ma part, je la compris.

Mais en lisant Johann Chapoutot, il est difficile de maintenir cette interprétation. Il cite en effet un discours de Himmler :

" Nous sommes les premiers à avoir résolu la question du sang par des actes concrets [...]. Il en va de l'antisémitisme comme de l'épouillage. Détruire les poux, ce n'est pas une question d'idéologie. C'est une affaire de propreté. L'antisémitisme, de la même manière, n'a pas été une question de vision du monde, mais une affaire d'hygiène -- d'ailleurs bientôt réglée. Nous serons sous peu débarrassés de nos poux. Nous avons encore vingt mille lentes chez nous. Ensuite, c'en sera fini, dans toute l'Allemagne. "

En affirmant qu'à Auschwitz, on n'avait gazé que des poux, Darquier de Pellepoix ne faisait que reprendre la vision du problème juif qu'avait formulée le Reischführer SS.

Il serait injuste, cependant, d'attribuer l'exclusive paternité de pareilles monstruosités aux nazis. Ceux-ci, en leur temps, ne se sont pas privés, et avec raison, de rappeler que  les démocraties occidentales, en Grande Bretagne, en France, qui les accusaient de barbarie et d'inhumanité, menaient, en Afrique ou en Asie, des politiques coloniales qui s'inspiraient des mêmes principes, en particulier d'un racisme à peine voilé, ajoutant ainsi l'hypocrisie au cynisme. Quant aux délires antisémites des nazis, on sait qu'ils n'ont eu qu'à puiser leurs "arguments" dans les textes d'un Paul de Lagarde, d'un Edouard Drumont, et de bien d'autres. Le nazisme n'est pas l'invention des seuls Allemands, il est celle de toute l'Europe.

Les nazis étaient convaincus que leur politique agressive d'expansion impérialiste n'était que l'application de la loi universelle dégagée par Darwin de ses observations : la lutte pour la vie et la sélection naturelle. Il était injuste, selon eux, de leur reprocher de se conformer, pour assurer le salut du peuple allemand, à une règle universellement observée par les groupes humains au fil de l'Histoire. Il est difficile de soutenir qu'ils avaient entièrement tort. Dans l'Histoire récente, depuis 1945, les exemples ne manquent pas qui tendent à leur donner raison. On apprend ainsi que l'armée israélienne, intervenant en Cisjordanie occupée, aux abords de Jérusalem, a entrepris d'en chasser les Bédouins qui y vivaient, détruisant leurs logements, aux fins d'y installer des colons juifs : on ne voit pas de différence ( si ce n'est au plan quantitatif ) entre cette entreprise et celle des armées allemandes chassant devant elles les populations slaves pour mieux préparer le lebensraum ainsi conquis pour les futurs colons  germaniques. Les nazis ne manquaient d'ailleurs pas de rappeler que la revendication d'un lebensraum avait été celle du peuple Juif, chassant de Palestine et massacrant les populations autochtones dans les temps lointains de l'Ancien Testament. Les Juifs, à la fois précurseurs et imitateurs du nazisme, voilà qui ne manque pas de piquant !

Un autre axe de la propagande nazie fut la dénonciation véhémente des clauses du Traité de Versailles et de ses conséquences politiques pour l'Allemagne. Il est difficile de contester que ce traité ait été fort injuste pour l'Allemagne, aboutissant notamment à morceler les populations allemandes soumises à des gouvernements étrangers -- polonais ou tchécoslovaque -- ou empêchées de se réunir à l'Allemagne par referendum (Autriche). L'intransigeance revancharde d'un Clémenceau, soucieux avant tout d'affaiblir et d'isoler l'Allemagne, a préparé les entreprises revanchardes de Hitler. L'aveuglement du premier a fourni des armes au fanatisme du second.

Brecht avait raison : le ventre est encore fécond d'où est sortie la bête immonde. C'est en nous tous qu'elle est tapie, et aucune communauté humaine n'est à l'abri de ses méfaits.


Johann ChapoutotLa loi du sang  /  Penser et agir en nazi

                                                             ( Gallimard / Bibliothèque des idées )

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