lundi 27 juin 2016

" Le Fantôme de Canterville " (Oscar Wilde) : l'oscar de la blague à Oscar !

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Le journal Le Monde a eu l'heureuse idée de relayer l'initiative de son homologue espagnol El Pais de rééditer dans une collection de poche à bas prix une série de chefs-d'oeuvre  d'auteurs anglo-saxons dans le domaine de la nouvelle. Le premier volume, proposé au prix symbolique de 1 euro (texte et traduction + audio-disque), contient Le Fantôme de Canterville, d'Oscar Wilde.

C'est dans cette nouvelle qu'on peut lire un des aphorimes les plus connus de Wilde :

" [...] she was quite English, and was an excellent example of the fact that we have really everything in common with America nowadays, except, of course, language " (page 11 de cette nouvelle édition).

La tentation était trop forte ! l'Européen absolument pas sceptique que je suis s'est empressé d'adapter cette formule à l'actualité de l'heure. Cela donne :

" The Brexit is an excellent example of the fact that we have really nothing in common with England nowadays, except, of course, language ".

La traduction française (auteur inconnu) de cette nouvelle de Wilde, d'un humour savoureux, non dépourvu d'impertinence, m'a paru, dans l'ensemble, correcte, quoique plus d'une fois assez inexacte. Autre inconvénient (sans doute inévitable en l'absence de notes), elle échoue à donner un équivalent de drôleries textuelles qui s'apparentent à des blagues de potache. Par exemple, le chapitre 2 narre les premières mésaventures du fantôme affrontant les impertinences de la famille américaine qui vient de s'installer au manoir : le père vient de lui proposer de huiler ses chaînes rouillées avec un lubrifiant du commerce, et il a esquivé de peu un oreiller lancé par les insupportables jumeaux. Dépité et furieux, il rejoint sa cachette. Dans la traduction française, cela donne :

" [...] il s'évanouit à travers les boiseries et le calme revint dans la maison. "

Bon, soit, se dit (ou ne se dit pas) le lecteur qui s'apprête à passer à la suite, non sans jeter, par acquit de conscience, un coup d'oeil au texte original, qui porte :

" [...] and the house became quite quiet. "

D'accord, la prononciation n'est pas tout-à-fait la même, mais il s'en faut d'un cheveu (sur la langue), et l'on ne peut s'empêcher de se dire que l'Oscar a cédé à la tentation du calembour (niveau 12 ans).

Faute d'une pratique suffisante de l'anglais,  j'ai dû louper quelques amusettes du même tonneau, mais pas à la page 45 où le narrateur cite le nom de quelques aristocrates proches des Canterville, dont l'amoureux de Virginia, la cadette du clan américain, le jeune duc de Cheshire, dont le grand-oncle s'appelle Lord Francis Stilton : deux fromages en deux patronymes ! Lord Stilton tient un pari à un certain Colonel Carbury ( = Colonel Vieille Guimbarde -- ou Colonel Vieille Caisse). Il est aussi question, dans cette même page, d'un Lord Tattle (= Lord Cancanier -- ou Lord Mouchardeur) et d'une vieille Lady Startup ( = Lady Démarrage -- ou  Lady Allumage).

Avant de convoler avec le jeune duc de Cheshire, qui, en plus de son parfum fromager, a le privilège, éminemment aristocratique, d'être de blue blood (peut-être pace que le cheshire s'apparente au roquefort), Virginia a eu avec le fantôme une entrevue à l'issue de laquelle il a retrouvé la paix de l'âme et accédé enfin au repos de la mort. Mais à son mari, elle se refuse à confier ce qui s'est passé entre elle et le fantôme  :

"  Il m'a fait voir ce qu'est la Vie et ce que la Mort signifie, et pourquoi l'Amour est plus fort que l'une et l'autre.
   Le duc se releva et embrassa sa femme avec tendresse.
   -- Vous pouvez garder votre secret aussi longtemps que votre coeur sera mien, murmura-t-il.
   -- Il a toujours été à vous, Cecil.
   --  Et vous raconterez l'histoire un jour à nos enfants, n'est-ce pas ?
   Virginia rougit  . "

Sur ces mots s'achève la nouvelle. On ne saura donc jamais ce qui s'est passé au juste entre le fantôme et la virginale Virginia. Honni soit qui mal y pense !

( N.-B. - J'ai amélioré sur ce passage la traduction de la nouvelle édition. Par exemple, Wilde écrit sobrement : Virginia blushed  ; ce que le traducteur (inconnu) rend par : "Le rose monta aux joues de Virginia". C'est entendu, on est à l'époque victorienne, mais cela ne suffit pas à justifier cette pudibonde approximation.


 A dire vrai, les traductions de cette petite collection me semblent bien médiocres. C'est ainsi que, dans le troisième volume, la première phrase de The Signal-Man, de Charles Dickens -- " Halloa ! Below there ! " --  est rendue par " Hé ! Vous, là-bas ! " , ce qui est pour le moins approximatif ; une traduction plus exacte serait : "Hé ! Vous, là, en-bas ! "  )


Additum - 

Bien décidé à poursuivre ma découverte (ou re-découverte) de quelques chefs-d'-oeuvre de la nouvelle anglo-saxonne, j'ai fait l'emplette du second volume, consacré à deux nouvelles d'Edgar Poe, La Lettre volée et  Bérénice.

Il paraît que beaucoup d'Américains cultivés ne partagent pas notre admiration pour Edgar Poe, laquelle doit beaucoup, bien sûr, aux traductions de Baudelaire et de Mallarmé. Ma lecture de La lettre volée en anglo-américain m'incite à leur donner raison. La comparaison avec Wilde est en effet cruelle pour le conteur américain, dont l'écriture raide, lourde, sans grâce, fait un usage abusif d'un vocabulaire inutilement pédant ; par exemple, dans Bérénice, on lit la phrase suivante : " I saw them not even more unequivocally than I beheld them then " où cet atroce "unequivocally" peut se rendre  en français par "clairement" ou "distinctement". Aussi bien le texte original n'a-t-il pu que gagner à être transposée par un styliste de la qualité d'un Baudelaire.


Oscar WildeThe Canterville Gost   /  Le Fantôme de Canterville   (1891)  in nouvelles bilingues/ audiobooks


( Posté par : Le liseron écriveron, avatar eugènique plumigère )





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