samedi 4 juin 2016

Territoires du vide

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J'ai récemment fait installer une véranda fermée sur ma terrasse. Ma femme apprécie modérément : " Je me sens dans une boîte vitrée ",  dit-elle. Le chat, lui semble s'y plaire, peut-être parce qu'il a, plus que ma femme, l'habitude de séjourner dans des boîtes, pour dormir ou pour aller chez le vétérinaire. C'est vrai que l'impression y est particulière : comme nous n'avons pas encore vraiment meublé cet espace, il paraît vide ; les bruits y sont amplifiés , alors que, de l'autre côté des vitres, le jardin est devenu l'espace du silence ; les roses rouges du rosier grimpant s'y meuvent sans aucun bruit.

L'espace vide : c'est le titre d'un livre de Peter Brook, un classique de la littérature théâtrale contemporaine. A l'époque où je mettais en scène mes élèves de l'atelier-théâtre, j'aimais jouer avec l'espace scénique. Une fois que nous avions adapté un passage des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski, où le narrateur s'entretient avec une prostituée, au lieu de rapprocher les deux interprètes, je les avais éloignés le plus possible, elle à l'avant-scène Jardin, lui à l'avant-scène Cour ; pour peu que l'espace scénique fût vaste, comme ce fut le cas sur la scène du théâtre municipal de Thonon-les-bains où se tenait, chaque année un festival de théâtre lycéen, l'effet était fort, dans le registre de la solitude tragique. Tout dialogue -- même le dialogue amoureux -- peut se définir comme un échange à distance de mots lancés comme des projectiles, des balles de tennis, en direction du partenaire, dans l'espoir de l'atteindre et d'une réponse de sa part. Espoir jamais assuré d'être satisfait. Les deux mots dont se servent les linguistes, celui d'émetteur et celui de récepteur, marquent bien, me semble-t-il,  cette distance, creusent ce vide qui sépare les acteurs de la communication.

Ce souvenir-là est fort, aussi ; je n'en ai pas tant que ça, de ces souvenirs qui jalonnent mon passé et me permettent de le reconstruire, très partiellement. L'édifice est plein ... de trous, de trous béants ; c'est, il est  vrai, notre lot à tous. Il m'arrive de regretter de n'avoir pas, tout au long de ma vie, tenu un journal ; précieuse aide pour le souvenir. Annie Ernaux, dans Mémoire de fille, s'appuie sur le journal qu'elle a tenu durant ses années de jeunesse pour ressusciter cette "fille de 58" qu'elle a été, il y  a plus d'un demi-siècle, mais qu'elle n'est plus, et dont la sépare un vide sans doute infranchissable. Notre mémoire, elle aussi, est le territoire du vide.

Elle écrit :

" Dès que j'entends dans le métro ou le RER les premières notes de la chanson  Mon histoire c'est l'histoire d'un amour jouée, quelquefois chantée en espagnol, je suis à la seconde évidée de moi-même. "

Evidée d'elle-même... Je comprends que cette chanson de Dalida, qu'aimait la "fille de 58", fonctionne, lorsque par hasard elle l'entend, comme la madeleine de Proust ; elle ressuscite la fille de 58, qui alors reprend toute sa place, tandis que la femme qu'est aujourd'hui Annie Ernaux s'efface ; ainsi est-elle "évidée", chassée d'elle-même ; le miracle proustien de la fusion du passé et du présent n'a pas lieu ; la fille de 18 ans et la femme de 75 ans ne se retrouvent pas ; le divorce subsiste ;  le vide qui les sépare n'a jamais été aussi grand . Tous les efforts de la mémoire ne parviendront jamais à  recoudre vraiment les lambeaux dépareillés de ce patchwork décousu de notre vie effilochée au long  du temps.

Un ami, venu prendre l'apéritif, me dit qu'il a été indigné de voir, jetée au rebut dans la benne de la déchetterie, une magnifique roue de charrette aux rayons intacts rejoignant le moyeu puissant ; c'est dommage en effet ; bientôt de tels objets seront recherchés par les collectionneurs. Je lui dis que, dans ma jeunesse, en vacances chez mes parents dans le Poitou, j'avais peint une de ces charrettes remisée au bord d'un champ ; je descends le tableau pour le lui faire voir.

J'ai vu dans mon enfance de telles charrettes encore en service, tirées par un cheval ; je les ai toutes oubliées, sauf une, qui vaut pour toutes les autres, et que je revois stationnant sur une place de mon village, avec ses grandes ridelles peintes en bleu : le bleu charrette . Dans un épisode particulièrement dramatique du Chevalier Des Touches , Barbey d'Aurevilly décrit un Moulin bleu , ainsi nommé parce que le bâtiment est abondamment badigeonné de ce bleu " qu'on a nommé longtemps bleu de perruquier, par la raison que les perruquiers, depuis Saint Louis, dit-on, en badigeonnaient leurs boutiques ". Je préfère le bleu charrette.

Le Chevalier Des Touches met en scène, vers la fin de la Restauration, un petit clan de vieux royalistes qui furent des acteurs de la chouannerie et qui se retrouvent pour tenter, par-delà les années, de retrouver l'ambiance des hardis coups de main pour la gloire d'une cause déjà perdue ; c'est la fonction même du récit de la narratrice : rendre la cohésion et la chaleur de la vie à ce passé qui les unit jadis, d'en réunir les fragments dispersés ; c'est, bien sûr, la vocation de Barbey d'Aurevilly lui-même qui, enfant fasciné, écouta de tels récits dans le salon de ses vieux parents.

Le bleu charrette ... mais sûrement pas le bleu Charette, le héros des guerres de Vendée et de la Chouannerie, dont la couleur fétiche était le blanc, le blanc du drapeau royaliste orné des fleurs de lys.

J'ai vécu mon enfance dans la ville du Mans, qui fut le théâtre, à la fin de l'année 1793, d'une terrible bataille de rues ;  la Virée de Galerne s'y acheva en déroute ; ce fut le début de la fin pour l'armée vendéenne dont les débris se replièrent sur la Loire. Les Bleus, maîtres du terrain, se livrèrent à un grand massacre de royalistes, hommes, mais aussi femmes et enfants qui accompagnaient les combattants.
J'ai fait mes études secondaires au lycée Montesquieu, dont les bâtiments jouxtaient la cathédrale Saint-Julien. Il dominait un vaste espace de terre battue vide, l'esplanade des Jacobins, du nom d'un monastère qui s'y élevait sous l'Ancien Régime, mais dont aucun vestige ne subsiste. Sur ses quatre côtés, l'espace était dominé par des banquettes de terre en escalier, plantées d'arbres. Nous nous y rendions régulièrement avec nos profs de gym pour des parties de football ou de rugby ; une fois l'an, au mois de juin, toutes les écoles de la ville s'y donnaient rendez-vous pour une grande fête ; l'espace semblait, en somme, voué à la jeunesse et au sport. Pourtant, des riverains,  qui habitaient les maisons bourgeoises qui le bordaient et le dominaient, prétendaient y apercevoir régulièrement la nuit des feux follets ; mais les adolescents insouciants que nous étions ne croyaient pas aux fantômes. Il y a peu d'années, une équipe d'archéologues s'est avisée de fouiller les banquettes ; ils ont exhumé des centaines de cadavres, ceux des Vendéens massacrés que leurs vainqueurs avaient enterrés là. L'espace vide était le territoire des morts.

Mon dernier professeur d'histoire au lycée Montesquieu, Paul Bois, a étudié, dans un ouvrage aujourd'hui classique, Paysans de l'Ouest, l'évolution des préférences politiques dans le département de la Sarthe, entre la Révolution et les années soixante du siècle dernier ; il montre qu'elles n'ont pratiquement pas changé au long de la période ; à l'Est d'une ligne de démarcation Nord / Sud coupant en gros le département de la Sarthe par son milieu et passant par Le Mans, on votait majoritairement à gauche, pays républicain ; à l'Ouest, pays chouan, on votait à droite. "Ils sont chouans, ces gens-là", disait souvent mon père, originaire de la Ferté-Bernard, tout à l'Est du département, parlant de gens qui vivaient de l'autre côté de la frontière. J'ai vu l'autre jour, dans une revue, une photo aérienne d'une portion de la fameuse faille californienne de San Andreae ; il me plaît de m'imaginer que mon département d'origine est séparé en son milieu par une faille, politique celle-là, sorte de no man's land, territoire du vide. Je me dis que l'esplanade des Jacobins chevauche justement cette faille.

Et pourtant, mon père a épousé une fille du pays chouan ; de cette union des contraires, je suis né.

J'ai laissé ma charrette poitevine sur la table sous la véranda ; quelques livres m'ont permis de la soutenir, et j'ai placé devant, pour la caler, un vase que m'avait vendu mon fils, et dont j'avais aimé les formes pures et la couleur ; comme cela, me suis-je dit, l'espace de la véranda paraîtra un peu moins vide.

Le soir, je suis descendu dans la véranda pour lire et, comme je dis à ma femme, "tenir la patte du chat".  Cette fois, j'avais choisi de relire le Tao-tö king , grand classique de la sagesse chinoise. Je me suis installé devant ma charrette et mon vase, j'ai posé auprès ma tasse de café (vidé de sa caféine), et j'ai lu :

                                                                       XI

                                             Trente rayons convergent au moyeu
                                             mais c'est le vide médian
                                             qui fait marcher le char.

                                             On façonne l'argile pour en faire des vases
                                             mais c'est du vide interne
                                             que dépend leur usage.

                                             Une maison est percée de portes et de fenêtres
                                             c'est encore le vide
                                             qui permet l'habitat.

                                             L'Être donne des possibilités
                                             c'est par le non-être qu'on les utilise.


Je suis resté là, silencieux, immobile, troublé par cette singulière rencontre. Installé dans sa "cabane" au coin de la véranda, mon chat me fixait de son oeil bleu presque transparent ; nous nous sommes regardés longuement.

Tenir la patte du chat , c'est une expression impropre ; car un vide toujours nous sépare ; espace de la méditation.

Si je peux tourner la tête pour regarder le chat, si je bouge, si je me meus avec infiniment plus de souplesse qu'une roue de charrette, c'est que je suis plein ... de vide, qui rend possible ma mobilité ; sans lui, ça gripperait tout de suite.

Or, si le vide en moi accroît ma capacité de mouvement, et si le mouvement, comme je le pense, c'est la vie, plus il y a de vide en moi, plus je suis vivant. Le vide, c'est la vie.

Les neutrinos sont des particules produites dans les explosions d'étoiles lointaines ; de taille infime, elles n'interagissent pratiquement jamais avec la matière ; c'est ainsi que par milliards, à chaque instant, elles traversent nos corps, et la Terre elle-même, sans déranger quoi que ce soit ; c'est qu'entre un atome et sa couronne d'électrons s'étend un espace vide proportionnellement aussi grand que celui qui sépare la Terre de la Lune ; ainsi sommes-nous faits de vide, et je m'imagine les neutrinos tels des vaisseaux spatiaux, croisant à d'immenses distances de nos atomes qu'ils apercevraient, s'ils étaient des cosmonautes, comme de vagues lueurs rougeoyant au fond de l'insondable vide.

Notre être est né du non-être. Le non-être nous constitue ;  de son énergie sont nés nos atomes ; il en régit l'ordonnance ; il en est l'architecte ; partout présente en nous, son empreinte, en creux.


( Posté par : MiaouTsoung Zizi , avatar eugènique sinisé )


Le chou chinois . Cliquer sur l'image pour l'agrandir



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