vendredi 29 juillet 2016

" Empire ottoman " ( Yves Ternon ) : d'où viennent les chats angora ?

1364 -


D'Angora, évidemment. D'ailleurs, Diderot, vers 1780, parlait des "chats d'Angora". Angora est l'ancien nom d'Ankara, l'actuelle capitale de la Turquie. Angora fut le théâtre, en 1402, d'une des plus grandes batailles de l'histoire ( selon Yves Ternon ), entre l'émir ottoman Bayezid et Tamerlan, qui, d'ailleurs, n'en tira guère de profit à moyen terme.

Une des plus grandes batailles de l'histoire ? Ah, bon, se dit le lecteur français, qui n'en avait jamais entendu parler, mais qui prend vite la mesure, en lisant Yves Ternon, de son ignorance crasse sur l'histoire d'un des plus grands empires que la terre ait portés, et qui dura près de cinq siècles, l'Empire ottoman. Livre passionnant,  édifiant aussi dans la mesure où il nous aide à prendre conscience du caractère étroitement et abusivement européocentré de notre connaissance de l'histoire. Il est vrai que Chinois, Hindous, Japonais (et bien d'autres) ne sont pas exempts de ce défaut qui consiste à prendre l'heure du passé exclusivement à sa porte.

Tiens, 1453, par exemple. Dès le collège, tout le monde en France connaît cette date : prise de Constantinople par les Turcs. Fin de l'Empire romain d'Orient. Date majeure. Séisme de première grandeur. En réalité, en 1453, cela fait bien plus d'un siècle que l'Empire de Constantin est réduit à sa capitale et à sa proche banlieue, cernée par les terres de l'Etat fondé en 1300 par Osman, et qui n'a cessé de s'agrandir. Depuis plusieurs décennies les émirs ottomans font et défont les derniers empereurs byzantins, depuis que ceux-ci ont commencé à solliciter leur aide contre divers ennemis. Au milieu du XIVe siècle, l'émir Orkhan devient le gendre, le protecteur et l'allié de Jean Cantacuzène.

Ce que les Français, pour la plupart, ignorent aussi, c'est que, depuis le règne de François Ier jusqu'à la Révolution et même au-delà, l'Empire ottoman a été un allié privilégié de la France, préoccupée de contrer les visées du Saint-Empire romain germanique,  de l'Angleterre,  de la Russie.

Autre effet salubre de cette lecture : son actualité. En lisant les interminables démêlés, aux XVIIIe et XIXe siècles, des sultans avec leurs minorités et de ces minorités entre elles, les multiples et contradictoires interventions des puissances (Angleterre, Russie, Autriche, France), on se dit qu'au Moyen-Orient et dans les Balkans les choses n'ont guère changé. Les injustices et les violences d'aujourd'hui sont la suite logique et monotone de celles d'autrefois. Evoquant l'Empire ottoman après la chute de Napoléon en 1815, Yves Ternon écrit :

" Désormais, les peuples existent, les nations existent, les classes existent. Mais les frontières des Etats ne recouvrent pas celles des peuples. Les premières sont artificielles, tracées par les traités. Les secondes ne le sont pas moins : elles enferment dans le même territoire plusieurs peuples, plusieurs langues, plusieurs cultures qui se sont mêlés ou combattus. Chacun a eu, plus ou moins bref, son moment d'histoire nationale et chacun s'estime, en référence à ce moment, le légitime propriétaire de ce territoire. Un traité censé régler ces "questions" met seulement un terme à un conflit survenu après rupture de l'équilibre obtenu par le traité précédent. Ce traité établit un nouveau compromis et les nouvelles frontières quil délimite amputent nécessairement un des partenaires du jeu diplomatique. Celui-ci reçoit parfois des "apaisements" sous forme de compensation territoriale ou économique. Mais cette vente cession ne fait pas tomber sa fièvre irrédentiste. Une apparente stabilité masque une future rupture. "

L'Empire ottoman à son déclin, c'est cela : une mosaïque d'ethnies, de communautés, aux coutumes, aux croyances diverses, difficilement compatibles, aux intérêts généralement contradictoires. " Qui, écrit Yves Ternon, avait,  à Constantinople, à Londres, à Paris ou à Vienne, entendu parler des Kurdes Kizilbaches, des Souliotes d'Epire, des Mirdites d'Albanie, des Lazes de l'arrière-pays de Trébizonde, des barons arméniens de Zeïtoun, des Koutzo-Valaques du nord de la Grèce ? Qui connaissait le nom d'une de ces innombrables tribus bédouines parcourant depuis des temps immémoriaux les déserts d'Arabie et de Syrie ? Qui pouvait dire la croyance des Nestoriens ou des Yézidis des frontières de la Perse ? ". De fait, les Yézidis, personne ne savait qui c'était, jusqu'à ce jour récent où la nouvelle des persécutions infligées à cette communauté par Daech l'a tirée (pour combien de temps ?) des oubliettes. Le livre d'Yves Ternon multiplie les descriptions d'affrontements sans cesse renaissants, souvent féroces, comme ceux qui déchirent la montagne libanaise dans les années 1840/1860, opposant maronites, druzes, catholiques, musulmans, Grecs, ennemis un jour, alliés le lendemain ; ballet sanglant,  changeant, qu'aspirent à chorégraphier le sultan, le pacha d'Egypte, les Anglais, les Français ... Ce qui se passe dans le Liban d'aujourd'hui vous a comme un air de déjà vu, même si les acteurs ne sont plus tout-à-fait les mêmes ...

L'auteur assimile le jeu diplomatique de ce temps-là à "un jeu qui tiendrait des échecs et du go, avec des pièces maîtresses et des pions, et où chaque partenaire conduirait une stratégie d'encerclement. Des reines blanches -- de trois à six selon le moment -- attaquent ou protègent le roi noir, ceinturé de pions. Les unes veulent détruire ce roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un et les reines tentent de s'en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier et affaiblir ses rivales "

Le roi noir, c'était, jadis, le sultan d'Istanbul. Aujourd'hui, ce pourrait être Bachar al Assad. Les reines blanches, ce sont, comme jadis, les puissances occidentales et la Russie ; et les pions, on peut aisément les énumérer. Nihi novi ...

La fin du livre n'est pas la moins passionnante, qui raconte l'accession au pouvoir de Mustafa Kemal et décrit les grands traits de la révolution  kémaliste. D'un côté, la création d'un Etat laïc, modernisé à marche forcée sur le modèle occidental ; l'islam est l'ennemi d'Atatürk (ce n'est pas un surnom, mais un nom qu'il s'est choisi, comme tous ses concitoyens ont été sommés de le faire, dans un pays où, jusqu'alors, on se contentait d'appeler les gens par leur prénom)  ;  mais l'autre ennemi, ce sont les minorités, arménienne, grecque, kurde, violemment persécutées au nom de la construction de la patrie turque sur la terre anatolienne. Dans les deux cas, l'inspiration vient du nationalisme . Histoire très actuelle puisque l'ambition d'Erdogan semble être de rompre avec le kémalisme pour s'inscrire dans la tradition prestigieuse  de l'empire ottoman tout en restaurant l'emprise de la religion sur la société.


Yves Ternon ,   Empire ottoman, le déclin, la chute, l'effacement  ( Michel de Maule éditeur )


( Posté par : J.-C. Azerty , avatar eugènique agréé )

Palais de Topkapi



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