vendredi 22 juillet 2016

Fictions et Cie

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Il est temps de rappeler ce qui a déjà été dit ici à plusieurs reprises : tous les personnages dont la "signature" figure à la fin des billets de ce blog sont des personnages de fiction. Eugène lui-même, dont les "avatars" sont susceptibles de se multiplier à l'infini, est une créature de fiction. Il n'est pas moins l'avatar de ses avatars que ceux-ci le sont de lui.

Il s'ensuit que les propos tenus ici, quel qu'en soit le sujet, quelle qu'en soit l'occasion, sont toujours des propos fictifs. Ils n'engagent que leurs auteurs fictifs, c'est-à-dire personne. Chacun de ces auteurs pourrait donc répondre, à qui voudrait s'enquérir de sa véritable identité, ce qu'Ulysse répond à Polyphème : mon nom est personne.

Certains billets de ce blog ont été classés dans la catégorie "fiction". En réalité, ils y figurent tous, sans exception. Ce blog peut donc être considéré comme l'ébauche d'un roman, dont le projet, comme on s'en doute, relève lui-même de la pure fiction, et qui devrait être publié quand les fictions auront des dents.

On aurait tort de croire que, derrière ces personnages de fiction, existe quelqu'un de réel qui tire leurs ficelles. Ce manipulateur, s'il existe, ne saurait être lui-même qu'un être fictif, dont les ficelles sont tirées par un autre manipulateur, lui-même ... etc... etc ... Nous ne sommes après tout, dit quelque part Borges, que le rêve d'un rêve ...

Il arrive à Eugène de participer aux échanges de commentaires sur un blog assez connu. Pour cela, il a dû faire le choix d'un pseudo. A vrai dire, il en a choisi successivement toute une série. Il en a même changé comme de chemise. Ces pseudos sont considérés par lui comme autant de ses avatars. lesquels ne se privent pas de soutenir des opinions et des "convictions" parfaitement contradictoires, de claironner des blagues infantiles, de s'inventer des aventures fictives, voire tout un curriculum vitae, puis un autre, incompatible avec le précédent. Fasciste un jour, démocrate l'autre, antisémite hier, philosémite aujourd'hui, athée le matin, vrai croyant le soir, islamophile au printemps, islamophobe en été, islacoule douce en automne, islaronge en hiver, etc. etc. Cela ne tire pas à conséquence puisqu'on ne peut pas exiger d'un personnage de fiction qu'il fasse preuve d'un minimum de suite dans les idées ni de bon sens. Quelques intervenants sur le même blog n'apprécient pas cette façon de faire, estimant à tort qu'un pseudo doit nécessairement renvoyer à une personne réelle et à une seule, dont le devoir serait de s'efforcer d'être prise au sérieux. Peut-être qu'ils sous-estiment l'étendue de la fiction dans l'expérience intérieure. Quoi qu'il en soit, faire le choix d'un pseudo et commencer à publier sous son nom, c'est faire un premier pas dans l'univers de la fiction et, une fois la limite franchie ( en admettant qu'il existe une limite claire entre "réalité" et fiction ), il n'y a plus de raison pour que ça s'arrête.

Additum -

Peut-être le mot de pseudonyme ne convient-il pas et vaudrait-il mieux parler d'hétéronyme . Après tout, le nom de famille de quelqu'un, assorti d'un ou deux prénoms, n'est pas autre chose qu'un pseudonyme attribué, pour des raisons qui sont toutes de commodité sociale, à ce qui n'a de nom dans aucune langue : l'être vivant. C'est au moyen du langage que nous fabriquons notre identité sociale et que, par commodité, nous attribuons usuellement à une entité langagière formée d'un nom et d'un ou deux prénoms les manifestations de notre activité sociale et intellectuelle. Cependant, on sait que certains écrivains ont fait un usage, que d'aucuns, parfois, peuvent juger immodéré, du pseudonyme que, peut-être il vaudrait mieux qualifier d'hétéronyme, tant la transformation qu'implique le changement de patronyme est complexe et importante : il ne s'agit plus seulement de masquer commodément sa "véritable" identité ; il s'agit de changer de personnalité, de changer de peau. Un tel besoin de se transformer ne s'explique pas aisément et des mobiles mystérieux et profonds peuvent être invoqués. Ce fut le cas, par exemple, de Romain Gary. Un autre grand usager de l'hétéronyme (pseudonyme), Fernando Pessoa, s'interroge sur les raisons de ce besoin dans une lettre du 13 janvier 1935 à son ami Adolfo Casais Monteiro :

" A l'origine de mes hétéronymes, il y a chez moi une profonde tendance à l'hystérie. Je ne sais si je suis simplement hystérique, ou plus exactement hystéro-neurasthénique. La seconde hypothèse a ma préférence, parce que je suis sujet à une aboulie qui ne figure pas au nombre des symptômes de l'hystérie stricto sensu . Quoi qu'il en soit, l'origine mentale de mes hétéronymes est ma tendance organique et constante à la dépersonnalisation et à la simulation. Les phénomènes prennent -- par chance pour moi et pour mes semblables -- une forme mentale ; je veux dire qu'ils n'affectent pas ma vie pratique extérieure ni mes relations avec autrui ; ils explosent en moi, je les vis seul avec moi-même. [...] Une parole spirituelle me vient, absolument étrangère, pour une raison ou une autre, à ce que je suis, ou à ce que je suppose être. Je la profère sur-le-champ, spontanément comme celle d'un ami, dont j'invente le nom, dont l'histoire prend forme, et dont l'aspect -- visage, corpulence, costume, attitude -- apparaît soudain devant moi. C'est ainsi que j'ai modelé et publié divers amis et connaissances qui n'existèrent jamais, mais qu'aujourd'hui encore, à plus de trente annnées de distance, j'entends, je sens, je vois. "

Je tiens ce texte pour un modèle d'analyse de ce qui se passe dans la conscience au moment du choix d'un hétéronyme. Tout maniaque (si c'est là une manie) de l'hétéronymie devrait s'en inspirer pour explorer les formes particulières et les mobiles en lui de ce penchant, assez singulier pour qu'on s'y intéresse.

( Posté par : Eugène et la totalité de ses avatars, passés, présents et futurs )

Jacob Jordaens, Poyphème et Ulsysse
Ce tableau de Jordaens montre en réalité Eugène (Ulysse) suivi de quelques uns de ses avatars. Polyphème est le lecteur aveugle qui prend des moutons pour les enfants du Bon Dieu.

1 commentaire:

Lucien Bergeret a dit…

C'est bien ainsi que je vous lis...