vendredi 8 juillet 2016

Séductions du langage et autres considérations sur notre rapport à la littérature

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" Quand on n’a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie…" ( Céline, cité par Gracq )
Grand amateur de danse, Céline suggérait là une excellente définition de son art de romancier : la musique des mots au service de l’émotion.

Certains voient une continuité d’inspiration et de manière entre les romans de Céline et ses pamphlets. Je ne partage pas ce point de vue. En effet, même si l’écriture mise au point par Céline à partir de Mort à crédit se retrouve aussi bien dans les pamphlets que dans les romans, les premiers, étrangers à toute visée artistique, sont gâchés par la polémique haineuse. Dans les romans, les préoccupations artistiques prennent le pas sur tout le reste. Le contraste avec les pamphlets est, de ce point de vue, absolument frappant. La séduction puissante des romans est absente des pamphlets qui, en ce qui me concerne, me sont tombés des mains, comme si ce n’était pas le même homme qui avait écrit les uns et les autres. Proust avait absolument raison : le « moi » de l’artiste (au moins de l’artiste d’exception) est étranger au moi de l’individu ordinaire. Le cas de Céline illustre de façon saisissante cette étonnante cohabitation. Confondre l’artiste Céline avec « ce salaud de Destouches », comme beaucoup d'anti-céliniens s'y obstinent, est un cas aigu de sainte-beuvisme.

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Ponge, quant à lui, avait l’ambition méritoire de prendre le parti des choses, de leur donner la parole en somme, et, ce faisant, d’en finir avec un anthropocentrisme millénaire. Il n’en était pas moins bridé dans la réalisation de son projet par la nécessité de passer par le langage. Son rêve d’inventer, pour mieux cerner la vérité de l’objet, une rhétorique par objet, révèle à quel point il restait tributaire de la rhétorique, activité, sinon anthropocentrique, du moins anthropocentrée. Le poète n’est évidemment pas le seul à être contraint d’approcher le réel par le moyen du langage ; c’est aussi bien le lot du scientifique, c’est notre lot à tous. Mais, face à l’inépuisable complexité du réel, le langage, même poétique, est d’une extraordinaire pauvreté. Ce n’est même pas une affaire de rhétorique; c’est une affaire de grammaire : que l’on songe au profit que nous pouvons espérer tirer, pour rendre compte du réel, de la simple relation sujet / prédicat; elle suppose l’exclusion vertigineuse d’une infinité de propriétés de l’objet. Certains poètes et critiques ont manifestement surestimé les possibilités du langage poétique, seul capable, selon eux, de dire sur le monde ce que le langage ordinaire est incapable de dire. Mais contourner, ne serait-ce qu’un peu, les contraintes de ce dernier, c’est déjà pas mal. Y a-t-il là de quoi se décourager ? de s’exalter au contraire ? En tout cas, il faut faire avec.

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J'ai toujours pensé que notre rapport de lecteurs au discours d’un écrivain, quel que soit le sujet qu’il aborde, qu’il parle de l’art d’un peintre, d’un sculpteur, de sa propre création ou, d’ailleurs, de tout ce qu’on voudra, n’est pas un rapport motivé en nous au premier chef par une quête de vérité, mais un rapport essentiellement régi par la séduction de sa mise en forme langagière. Si la vérité y est aussi, tant mieux, et c’est le cas chez les meilleurs, mais ce qui est premier, c’est la musique, c’est l’enchantement, c’est la force de l’émotion. C’est, en ce qui me concerne, le rapport que, dès l’enfance, j’ai toujours entretenu avec la littérature, un rapport de jouissance. Et, de ce point de vue, les goûts et les couleurs ne connaissent pas de limites. Relisant Autour des sept collines, de Julien Gracq, j'ai éprouvé une certaine déception. Ce n’est pas que les notations de Gracq sur Venise, Florence et Rome m’aient paru dépourvues de justesse, mais j’ai trouvé ça plutôt étriqué, ronchon, là où un autre aurait peut-être discerné d’exquises affinités avec les Romantiques allemands, ou que sais-je . J’avais naguère (jadis ?) follement admiré (comme tant d’autres)  le Rivage des Syrtes  et, beaucoup aussi  Un balcon en forêt . Il me semble que c’est sur la fin que, l’imagination peut-être se tarissant, le maître d’école amateur de style bien léché refait surface, dans « la Forme d’une ville » et « Autour des sept collines ». J’avais cru repérer naguère le même syndrome chez un Claude Simon vieillissant ( les Géorgiques , dont les cinquante premières pages paraissent vraiment écrites pour fournir des dictées de certificat d’études; on est loin des audaces  d’Histoire  et de la force émotionnelle de  l’Acacia ). Mais la valeur de mon point de vue est évidemment très relative. La relativité des jugements critiques est, de toute façon, sans limites. La critique est vraiment le domaine de l’incomplétude.

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"  Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
   Ombragé par un bois de sapins toujours verts,
   Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
   Passent, comme un soupir étouffé de Weber  »
Si l’on essaie de réduire à un discours « tautologique » visant la « complétude » cette « synthèse » (?) ou « équivalent » (?) de la peinture de Delacroix (et pas seulement de sa peinture), on aboutira à quelques platitudes du genre  » le vert et le rouge, couleurs complémentaires, prédominent dans la peinture de Delacroix » ou « Delacroix et Weber furent de hautes figures du Romantisme » (!!!). Mais ce qui fait la magie de ce quatrain, c’est bien moins son « objet » (la peinture de Delacroix) que l’agencement des mots et leur musique, que ce parfum (pour moi) de langueur et de lenteur qui me fait pressentir (à moi seul ?), bien plus qu’une vérité de Delacroix, une idiosyncrasie baudelairienne, très mystérieuse et d’ailleurs un peu accessible dans ces seuls vers. Le plus étonnant est que, pour beaucoup d’entre nous, ce quatrain en dit plus sur Delacroix que des kilomètres d’exégèses savantes pondues par des historiens de l'art hautement qualifiés !
Vive l’incomplétude, sans laquelle toute tentative de réflexion sur l’art débouche sur des « certitudes » sans intérêt.
Si le discours critique devait se réduire à un discours tautologique, c’est plutôt décourageant. Heureusement, quand Char écrit sur Nicolas de Staël ou Ponge sur Giacometti, ils ne prétendent pas rendre compte objectivement de telle ou telle oeuvre de ces artistes. Leur discours « critique » est lui-même un nouvel objet littéraire, un « objeu », au sens où Ponge l’entend.  L’oeuvre peinte ou sculptée est, de toute façon inatteignable par les mots. Et réciproquement. Et lorsqu’un écrivain, qu’il soit poète ou prosateur, parle d’un tableau de Delacroix, de Nicolas de Staël ou d’une sculpture de Giacometti, il ne parle jamais que de lui-même.

( Posté par : La grande Colette sur son pliant, avatar eugènique revenante )

Delacroix , Dante et Virgile aux Enfers

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