lundi 22 août 2016

On ne s'improvise pas voleur

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Notre fils aîné est passé nous voir aujourd'hui. Un peu inquiet : il vient de perdre ses clés, celles de l'appartement plus quelques autres. Au moment de monter dans sa voiture, il les avait posées sur le toit . Au démarrage, elles ont glissé. C'est une imprudence qu'on ne devrait jamais commettre, mais on la commet plus souvent qu'on ne croit.

Au récit de sa mésaventure, un vieux souvenir me revient.  C'était il y a ... quelques années. Nous habitions Fréjus, à l'époque. Circulant du côté de Fréjus-plage au volant de ma rutilante Fiat 500, je ralentis pour laisser s'engager un automobiliste qui vient de faire le plein dans une station-service. Lui, ce ne sont pas ses clés qu'il a oubliées sur le toit de sa voiture, c'est son portefeuille, qui glisse et tombe sur le bitume, devant ma voiture.

Je ralentis, presque au pas, et, ouvrant ma portière,  d'un geste leste je récupère le portefeuille, dont le propriétaire, sans doute pressé, a disparu au bout de l'avenue.

Rentré chez moi, j'en fais l'inventaire : outre les papiers du véhicule et la carte d'identité du propriétaire, j'y trouve quelque cinq cents nouveaux francs, ce qui, à l'époque, représente une belle somme.

Je décide de me les approprier et de me débarrasser du reste. Au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin des pinèdes ; le long d'une voie aussi déserte que champêtre (c'était l'époque où la commune conservait encore de vastes espaces vierges de constructions), j'ouvre ma portière et, d'un geste leste, je balance dans le fossé herbeux le portefeuille délesté de ses cinq cents francs. Puis je rentre chez moi.

Tempête sous un crâne n° 1 : je me dis que, de ma part, c'est quand même malhonnête, ce que je viens de faire là. Ce pauvre homme va perdre d'un coup tous ses papiers. D'autre part, je suis tombé, en les triant, sur sa carte de membre du club de judo local. Or j'ai dû laisser mes empreintes un peu partout. Je me vois déjà confondu, délesté des cinq cents francs, mais nanti d'un bourre-pif de première.

Au volant de ma rutilante Fiat 500, je reprends le chemin des pinèdes et, sans trop de difficultés, je retrouve le portefeuille là où je l'avais jeté. Rentré chez moi, j'y fourre les cinq cents francs, mets le tout dans un tiroir, et tâche de songer à autre chose.

Couché dans le lit conjugal, aux côtés de ma femme, à qui, évidemment, je n'ai rien dit, j'ai du mal à trouver le sommeil. Sur le coup de minuit, je me dis que cette histoire risque de mal se terminer. Je poursuis une carrière de fonctionnaire sans histoire et donc bien noté ; si je suis découvert, bonjour les ennuis.Allons, débarrassons-nous du tout, et qu'on n'en parle plus !

Avec d'infinies précautions pour ne pas réveiller ma femme, je quitte le lit conjugal. Au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin de Boulouris. A une douzaine de kilomètres de chez moi, dans une voie aussi champêtre que déserte, j'ouvre la portière et, d'un geste leste, je balance l'objet du délit (lesté de ses cinq cents nouveaux francs) dans un fossé herbeux. Puis je rentre chez moi, la conscience délestée d'un poids.

Couché dans le lit conjugal, aux côtés de ma femme, j'ai du mal à trouver le sommeil. Je me dis qu'au point où j'en suis, avec tout le mal que je me suis donné, cet argent m'appartient. Je serais bien bête de le laisser pourrir dans ce fossé herbeux, où personne ne le trouvera.

Avec d'infinies précautions pour ne pas réveiller ma femme, je me glisse hors du lit conjugal et quitte à pas de loup l'appartement. Vers trois heures du matin, au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin de Boulouris. Entre temps, la pluie s'est mise à tomber. Après avoir un peu tourné dans le quartier, je retrouve la voie aussi déserte que champêtre. Je gare la voiture et, sous mon parapluie, j'arpente la berme, inspectant le fossé herbeux ... Mais oui, les miracles, ça existe ! je tombe pile sur le portefeuille que, par on ne sait quel miracle (encore un !), aucun passant n'avait encore repéré.

Le lendemain matin, c'est dimanche. Au petit dej, mon ange gardien (ou saint Christophe, je ne sais pas) m'apparaît. Il m'apostrophe : " Misérable voleur ! Ainsi tu vas t'emparer indûment du peu d'argent économisé par ce pauvre homme qui comptait sur lui pour subsister, jusqu'à la saison prochaine ! ..." etc. etc.

Je suis sur le point de craquer. Dans un sursaut de fierté et de bon sens, je décide de commettre l'irréparable : je sors les billets du portefeuille, et, rageusement, je les froisse en boule un à un. Comme ça, maintenant qu'ils ont comme rétréci au lavage, je ne pourrai plus les rendre à leur propriétaire, qui comprendrait immédiatement ce que j'ai fait. Seule l'obstination dans le crime me tirera de l'impasse où je me suis fourvoyé.

La matinée s'achève dans des tourments moraux sur lesquels je ne m'étendrai pas. Vers deux heures, je branche le fer à repasser et, avec d'infinies précautions, je repasse soigneusement chacun des billets pour leur faire reprendre leur forme originelle. J'y parviens à peu près.

Vers trois heures, au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin de la résidence où je sais qu'habite le propriétaire du portefeuille. Je me gare et, l'objet du délit à la main, je marche vers l'entrée de son immeuble que, justement, lui et sa femme viennent de quitter. Ils m'aperçoivent, il reconnaît son portefeuille, lève les bras au ciel. "Ah ! me dit-il, ça fait tout de même plaisir de rencontrer de temps en temps quelqu'un d'honnête !". Comme il fait chaud, on m'invite à prendre un rafraîchissement. Nous devisons. je raconte comment j'ai récupéré l'objet; j'explique que diverses contraintes m'ont empêché de le leur rapporter plus vite. " Vous avez des enfants ? ", me demande-t-il. Sur ma réponse positive, me tendant la moitié des billets : " Tenez, pour vous remercier, vous leur achèterez un cadeau ! ". Je me récrie. Il n'en est pas question. Je n'ai fait que ce que n'importe qui, à ma place ...

Au volant de ma rutilante Fiat 500 , " Foutu con, que je me dis, foutu con ! ".

Je ris aux anges.

On ne s'improvise pas voleur.


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique qualifié )

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