jeudi 29 septembre 2016

" Crue " ( Philippe Forest ) : juste avant le Déluge

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La Disparition est le titre d'un récit de Georges Perec. La disparition en question est celle de la voyelle [e], dont on ne trouve pas une occurrence dans tout le récit. Perec, on le sait, était membre de l'Ou.Li.Po., et grand amateur de gageures et contraintes narratives et langagières. Dans La Disparition, le défi est brillamment relevé : Perec démontre qu'on peut écrire un récit tout-à-fait cohérent et captivant en se passant d'une voyelle de l'alphabet. Toutefois, pour qui connaît la biographie de l'écrivain, La Disparition et le roman qui lui fait suite, Les Revenentes (où seule la voyelle [e] est utilisée) sont l'écho discret d'un déchirement intime dont Perec n'a sans doute pas eu trop de toute sa vie pour tenter de se guérir. Son oeuvre, en tout cas, prouve qu'on peut survivre à une disparition aussi cruelle que celle d'une mère, qu'on peut réussir à se construire malgré ce manque, à partir de lui.

Crue, de Philippe Forest, est un récit qui,  d'un bout à l'autre, orchestre le leitmotiv de la disparition, mais, semble-t-il, sans espoir réel de retrouvailles. Contrairement au roman  de Georges Perec, où l'origine vécue de la disparition reste voilée, celui de Philippe Forest n'en fait pas mystère. Comme l'auteur, dont toute l'oeuvre  fait écho à son drame personnel, le narrateur a perdu une fille âgée de quatre ans et, dès le début de son récit, il se demande si l'on peut parvenir à s'inventer une vie après une pareille perte :

" Depuis la mort de ma fille, je vivais dans le vague. Je ne parvenais pas à me fixer sur les faits et les choses qui composent la matière de toute existence. Même ma vie m'apparaissait comme celle d'un autre qui l'aurait vécue à ma place et avec lequel je n'entretenais que des rapports assez relatifs. Les événements qui auraient dû me concerner directement, je les considérais avec un air toujours distrait qui suscitait la perplexité de mes proches et que je ne savais pas leur expliquer. Ce n'était pas de l'indifférence. Plutôt quelque chose comme de l'incrédulité. Comme si j'avais eu du mal à prendre la réalité au sérieux et à accorder foi à ce qu'elle nous offre, sachant d'expérience qu'elle est susceptible de nous le refuser aussi bien ou de nous le retirer aussitôt. Cela prenait l'apparence d'une espèce de léger vertige. Le monde me semblait comme animé d'un mouvement continuel, à peine perceptible et qui pourtant le faisait bouger en permanence, en modifiait les formes,  en déplaçait les contours. Je sentais sous mes pieds les remuements distants d'un grand tremblement, d'une sorte de séisme dont j'avais l'impression d'être le seul à percevoir l'imminence, qui fatalement enverrait tout par terre et qui m'empêchait déjà de prendre nulle part un solide appui sur le sol. "

Sans que le narrateur l'affirme, ce passage suggère fortement que ce drame personnel a provoqué une prise de conscience décisive, confirmée par les événements de sa vie qui l'ont suivi : l'existence des humains -- des individus comme des collectivités -- est placée sous le signe de la disparition et de la perte, de la catastrophe aussi. " Un jour, nous confie-t-il, j'ai réalisé que le monde autour de moi, avec ceux qui y vivaient, était en train de disparaître sous mes yeux et que personne, sinon moi, n'en voyait rien ".

En exergue de son récit,Philippe Forest a placé une citation d'un écrivain aujourd'hui peu connu, Arthur Machen : " Est enim magnum chaos ". Ce qui peut se traduire par : " Il y a en effet un grand chaos " ou par "Il y a en effet un grand vide" (le mot latin "chaos", directement emprunté au grec, désigne, tantôt le "chaos" primordial, masse confuse et désordonnée d'où est sorti le monde, tantôt le vide, tantôt aussi une profonde obscurité). Auteur de récits fantastiques et féeriques, Arthur Machen, après la mort de sa femme, adhéra à la secte occultiste de l'Ordre hermétique de l'aube dorée. Comme, par ailleurs, le narrateur ne nous dit rien du contenu de l'oeuvre d'Arthur Machen, il est difficile de savoir, si on n'a pas lu ses livres, dans quelle mesure son influence marque le présent roman. Toujours est-il que le mystérieux voisin du narrateur, qui jouera pour lui le rôle  d'un initiateur, et qui se présente lui-même comme un écrivain, citera cette phrase qui exprime sa vision du monde et de la vie ; il la traduit par : "En vérité, il est un grand vide ".

" Un jour, on ne l'a plus vu " ... " Il disparut "... Ces phrases récurrentes sont le leitmotiv du roman. Il peut s'agir d'un mendiant, au coin d'une rue, auquel le narrateur s'était habitué et qui avait retenu son attention parce qu'il  tentait d'apitoyer les passants sur son sort en parlant de la mort de son enfant -- lui aussi ; ou tout simplement d'un chat, qui s'est invité chez lui :

" Pendant toute une année, il fut si assidu auprès de moi que j'en vins à penser que je l'avais adopté. A moins que ce ne fût l'inverse ! Puis un jour arriva après lequel, sans que j'aie jamais su ce qu'il advint de lui, il disparut pour de bon ".

Un chat, surtout s'il est de passage, "n'est pas grand-chose", note le narrateur. Pourtant sa disparition le plonge dans une inquiétude,  puis une anxiété, puis une angoisse qui l'entraînent à consacrer beaucoup de temps à de longues recherches infructueuses dans tout le quartier. C'est que cette disparition est emblématique, au fond, de toutes les autres, hantés que nous sommes, au long de notre vie, par les fantômes de tous ceux -- humains ou chats -- qui ont croisé notre chemin :

" Quoi qu'on perde, on a le sentiment étrange d'avoir tout perdu avec l'être ou l'objet qui disparaît. Sans doute parce que quelqu'un, quelque chose nous manque depuis toujours dont chaque nouvelle défection nous rappelle l'absence. Je sais parfaitement ce qu'il y aurait à dire d'un tel phénomène et comment on explique d'ordinaire l'incurable nostalgie, la sensation d'exil que partagent tous les hommes et qui donne une signification si poignante, si pathétique à la plupart de nos existences. [...] C'est pourquoi la disparition la plus dérisoire peut s'avérer si dévastatrice. Elle réveille le grand sentiment d'abandon qui ne désempare jamais, contre lequel on  se protège comme on peut mais duquel personne ne triomphe longtemps. "

On a là un exemple de l'écriture de Philippe Forest dans ce livre, qui fait dire à Nils C. Ahl, dans Le Monde des livres, qu'elle hésite entre fiction et essai. Il est certain que la fiction de Crue se nourrit de l'expérience intime de son auteur, mais nous avons bien affaire à une fiction et non à un essai, même si les éléments descriptifs concrets sont largement minoritaires par rapport aux réflexions que le réel et la vie inspirent au narrateur : il s'agit bien de ses réflexions à lui et de ses hantises ; l'originalité et la force de ce roman viennent de ce qu'il est avant tout le roman d'une expérience intérieure ; on peine à repérer, dans l'histoire de la littérature romanesque, beaucoup de précédents à cette façon de raconter . Elle n'en est que plus prenante.

Le narrateur vit dans les faubourgs d'une vaste cité, dans laquelle il n'est pas difficile de reconnaître Paris. Le quartier où il a élu domicile occupe des terrains situés au bord du fleuve, en zone inondable ; il a d'ailleurs été naguère inondé (on songe à la crue de la Seine en 1910) et va l'être à nouveau à la fin du récit, en un épisode renouvelé du Déluge. Aux hangars, entrepôts, ateliers, ont succédé des habitations de qualité modeste (le narrateur occupe l'un des rares immeubles datant de cette époque), puis, la spéculation immobilière aidant, des tours "ultramodernes" les ont remplacées. Le passé et le présent de ce quartier disent l'instabilité et le destin provisoire de toutes ces installations vouées à disparaître, comme toutes choses humaines, qu'elles soient démolies pour faire place à d'autres, non moins éphémères, ou détruites par un incendie ou par une crue du fleuve. Les populations qui s'y succèdent ne sont pas moins éphémères et le destin de ceux qui, pendant la seconde guerre mondiale, y furent parqués en attente d'être déportés préfigure celui de ces migrants misérables qu'un incendie chassera de l'immeuble délabré où ils avaient été logés :

" On vit souvent, sans le savoir, en voisin de l'enfer. Comme on peut et malgré le démenti qui crève les yeux, on se convainc qu'il n'existe pas. J'habitais au lieu le plus bas de la ville. Et il n'y avait rien d'étonnant à ce que, selon les lois de la gravité universelle, à la manière d'une sorte d'entonnoir comparable à celui qu'un poète ancien a décrit, ce lieu reçoive, dégoulinant vers lui, toute la détresse physique et morale du monde. C'est vers lui qu'avaient fui, quittant leur patrie, les hommes, les femmes, les enfants qui composaient la part la plus populaire des citoyens du quartier : venus de pays exotiques et lointains d'où les avaient chassés la famine, la misère, la répression et, dans certains cas, pour dire vrai, le méticuleux massacre dont ils pouvaient passer pour les méticuleux rescapés. "

Les habitants du quartier, selon qu'ils habitent ces taudis ou ces tours, ne se mélangent pas, s'ignorent, dans un mariage contre nature de promiscuité et de solitude. Ainsi ce roman fait écho aux inquiétudes engendrées par une "modernité" souvent sinistre: ségrégation sociale favorisée par un urbanisme incohérent ; destruction de l'environnement naturel.

Le narrateur avoue lui-même le peu d'intérêt que lui inspirent ses voisins, surtout ceux qui, relativement privilégiés, habitent les immeubles récents et confortables. " Je n'avais pas envie de frayer avec tous ces gens. Je dis : tous ces gens. Mais en vérité j'ai toujours ignoré qui ils étaient. " Pourtant, le hasard va l'amener à fréquenter deux de ses voisins : une femme, qui vient régulièrement jouer, avec talent, du piano dans un petit appartement jouxtant son immeuble et dont rapidement il devient l'amant ; un homme, qui se présente à lui comme un écrivain et dont les propos vont le fasciner plus qu'il n'est d'abord disposé à le reconnaître. Il développe une théorie que recoupe et conforte l'expérience du narrateur :

" Il désignait ainsi le phénomène dont nous avions parlé et par lequel, à l'insu de tous et pourtant sous les yeux de chacun, le monde s'effaçait à mesure et avalait dans un néant dont nul ne savait rien ceux qui y avaient vécu. Les disparitions dont il m'avait longuement entretenu ne  constituaient que l'un des aspects d'un mal plus général qui affectait la planète, décimait ceux qui l'habitaient, faisait s'étendre comme un grand terrain vague hostile et impropre à l'existence : une hémorragie presque insoupçonnable et par laquelle la substance même de la réalité s'écoulait continuellement au sein d'une sorte de puits sans fond. "

Ce puits  sans fond qu'avait déjà évoqué, selon le narrateur, un poète ancien, qui est peut-être Dante, peut-être Virgile, peut-être Edgar Poe, évoque aussi le dévorateur trou noir de la cosmologie moderne. Le narrateur nous avait d'ailleurs prévenu : notre monde est régi par les lois de la gravité universelle ; il est donc voué à l'effondrement. Ce sentiment qu'il éprouve de vivre au fond de l'enfer, ou du moins sur son rebord fait pour moi de lui un nouvel Ulysse, engagé dans une moderne Nékuia .

Puis le narrateur se retrouve à nouveau seul : celle qui le charmait par son brillant jeu pianistique, qui partageait avec lui les plaisirs de l'amour physique, celui qui le fascinait par ses théories apocalyptiques, disparaissent l'un et l'autre, sans prévenir, sans explication, sans laisser de trace et, semble-t-il, sans retour. Le lecteur que je suis est tenté de se dire que, nouvel Ulysse descendu malgré lui au fond de cet enfer moderne, le narrateur y aura du moins trouvé une double initiation et en aura rapporté deux vérités : la première est que notre existence misérable est vouée sans recours au néant, après avoir décliné jusqu'à l'épuisement toutes les formes de la perte, de l'abandon et du désastre ; la seconde est que les deux seules expériences susceptibles de la rendre supportable sont celles de l'art et de l'amour physique. Les avoir connues ne sauve de rien, mais c'est toujours ça de pris, et ça ne doit pas se refuser au moment où ça se présente : la vie repasse rarement les plats. Ajoutons-y, divertissement non négligeable, l'affection intermittente d'un chat ! Cependant, même si cette double "initiation" du narrateur arrive vers la fin, rien dans le récit ne nous assure que l'auteur avait l'intention de nous administrer cette leçon. Asséner lourdement quelques vérités premières aurait d'ailleurs été sans aucun doute  dommageable dans un récit qui, justement, n'est pas un essai mais une fiction qui met en scène, non sans ironie, un personnage hanté par quelques obsessions dont rien ne dit que l'auteur les prenne à son compte. Philippe Forest a écrit là, en tout cas, un texte singulier qui dit beaucoup mais qui suggère aussi beaucoup, et qui tire sa prenante étrangeté aussi bien de la réalité que de l'imaginaire, sans jamais séparer l'émotion de la réflexion.


Philippe Forest , Crue   ( Gallimard )


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique incrusté )




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