mercredi 21 septembre 2016

De l'utilité de la mort des artistes


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Sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline salue son ami, le photographe Gérard Rondeau, mort à 63 ans. Cette mort est sans doute un événement douloureux pour sa famille et ses amis, mais pour moi, qui n’avait jamais entendu parler de lui ni vu aucune de ses photos, c’est plutôt une opportunité. Si le bonhomme avait cassé une pipe nonagénaire, j’aurais certainement complètement zappé son existence et celle de ses productions, étant mort moi-même bien avant, ou alors ça aurait été parce qu’il était déjà tombé dans l’oubli depuis longtemps. Tandis que comme ça, j’ai pu prendre connaissance de quelques uns de ses clichés, dont certains ne sont pas sans intérêt. On a souvent tort de se lamenter à l’excès sur la mort des autres : elle tombe souvent au bon moment.

Cette maladie qui l’a terrassé, il s’en serait bien passé, sa famille et ses amis aussi… Il n'en demeure pas moins que la mort peut jouer le rôle de signal utile en temps utile. Imaginons un Gérard Rondeau mort centenaire : il est assez probable que personne ne se serait avisé de saluer sa disparition, son oeuvre photographique étant oubliée depuis longtemps (à moins qu’il n’ait acquis sur le tard la gloire d’un Cartier-Bresson). Tandis que là, étant mort en pleine notoriété, son trépas en acquiert un effet positif incontestable, du moins sur les ignorants tels que moi.

Chaque fois qu'un écrivain, un artiste, un intellectuel meurt de mon vivant je puis avoir une vue panoramique, intégrale et synthétique de son oeuvre. Et dieu sait si j'en ai enterré : Camus, Sartre, Beckett, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Simon, Picasso, Braque, Balthus, Messiaen, Xenakis, et j'en dirais, et j'en dirais. Cela m'a valu le privilège de me constituer peu à peu une culture solide. Imaginons, en revanche, un contemporain de Proust, lecteur enthousiaste de  Du côté de chez Swann  qui serait mort bien avant que l'auteur ne publie la suite,  bien avant la publication posthume du  Temps retrouvé  : quelle irrémédiable perte culturelle pour lui. And so on … C'est pourquoi je ne puis m’empêcher de souhaiter vivement, entre autres, la mort prématurée de Houellebecq, de Modiano et de quelques autres. Dans le cas de Modiano, comme je trouve qu’il se répète un peu beaucoup dans ses derniers livres, je regrette qu’il ne soit pas déjà mort. Plus j’admire un artiste, plus je souhaite qu’il meure avant moi : la véritable admiration est thanatologique... Est-ce le mot qui convient ? Thanatopratique ou à la rigueur, thanatométrique me semble, à la réflexion, mieux traduire ma pensée. Thanatomaniaque ? Tout de même pas.

Paresseux, m'a-t-on reproché, vous attendez les vendanges de la mort pour goûter aux fruits d’un créateur.
Pas du tout. Je jouis autant qu'un autre au jour le jour de ce qui naît au jour le jour. Dans ce cas la mort n’existe littéralement pas… Encore que … Après tout, une oeuvre, quelle qu’elle soit, à quelque moment qu’elle apparaisse à ma conscience, est toujours la production d’un mort. Elle est même, dans un sens,  morte à elle-même (voir à ce sujet mes considérations sur les conséquences de notre dépendance à la vitesse de la lumière). Pour reprendre l’exemple de Modiano, on pense bien bien que celui qui écrivit Villa triste  est mort depuis longtemps. Je, dans le temps, est sans cesse un autre. Tous ceux qui l’ont précédé sont au tombeau. C’est vrai, d'ailleurs, du lecteur comme de l’auteur. Tout "vivant" , artiste célèbre ou simple quidam, n'est que l'éphémère avatar des innombrables éphémères vivants qui se sont engloutis dans l'abîme sans fond qui nous attend tous.

Ce matin, dans la petite rue que j'emprunte pour aller faire mes courses, je précédais de quelques dizaines de mètres deux jeunes filles dont les éclats de voix joyeux me parvenaient, avec un retard de quelques dizaines de millièmes de secondes ( je laisse les experts faire un calcul plus exact ). Je présumais qu'entre le moment où elles s'étaient parlé et celui où leurs paroles m'avaient atteint, elles étaient restées vivantes, mais qu'est-ce qui me le prouvait ? Rien, dans l'instant. Il fallait avancer davantage dans le temps pour conclure que oui.

J'ai emprunté la photo de Gérard Rondeau qui suit au blog d'Assouline. Est-ce que j'aurais eu besoin que le photographe vécût ( mate un peu ce subjonctif imparfait, quel abîme de temps il creuse ) assez longtemps pour nous dire ce qu'il y avait mis, le sens qu'il prêtait à ce cliché ? Alors qu'au contraire, en l'absence de toute glose de sa part, c'est moi qui m'en charge, et j'y mets ce que j'y veux. Hum ... Est-ce qu'en la regardant j’y mets vraiment ce que je veux ? Ici souffrance, solitude, crucifixion, conversations secrètes …, c'est ma rumeur intérieure induite par cette image. Les arbres m'émeuvent toujours fort, autant que les animaux. Je ne saurai jamais quel sens y  mettait le photographe, ni même s’il y mettait du sens. Peut-être que, souvent, le sens ne vient qu'après. Ce que je sais en tout cas, moi, c’est que les sens que j’y mets, c’est le photographe qui les a rendus possibles par ce qu’il y fait voir et comment il le fait voir. En somme, côté spectateur, il y aurait des sens légitimes et d’autres qui ne le seraient pas. Une telle photo fait naître en tout cas autour d'elle d’innombrables rondes de sens, ribambelles de mots, rumeurs, chuchotements, ébauches de discours. C'est pourquoi, exceptés ses éventuels emplois utilitaires, une photographie telle que celle-ci ne devrait jamais être légendée. Ni même porter le nom de son « auteur » — sauf, comme ici, à titre d’hommage posthume. Gérard Rondeau ? Tout patronyme n’est, après tout, qu’un pseudonyme au degré 1, imposé, pour des raisons d’utilité sociale, au vivant qui n’a aucun nom, est hors-langage. Du reste, cette photo est le produit de la collaboration d’un regard ( de deux regards, en comptant celui du regardant), d’un appareil, d’un paysage et d’une machine à tirer les négatifs. Rien de plus collaboratif-collectif que l’art de la photographie.

Photographie de Gérard Rondeau

Je m'aperçois qu'une bonne partie de ce que je viens de dire de cette photo de Gérard Rondeau, j'aurais tout aussi bien pu le dire ( entre autres ) de cette toile de Bram van Velde :

Bram van Velde, Sans titre (1947)


Amateurs d'art, à votre imagination (guidée) !

( Posté par : Jean, avatar eugènique agréé )


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