dimanche 4 septembre 2016

La sérénité au fond du jardin

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Dans son dernier livre, California girls, Simon  Liberati raconte un vieux massacre, sur lequel tout, ou presque, a déjà été dit, l'assassinat de Sharon Tate, la femme de Roman Polanski, et de quelques autres personnes par Charles Manson et sa bande. C'était il y a près d'un demi-siècle.  Je me suis demandé qui ce fait-divers assez emblématique des dérives sectaires du mouvement hippie dans les années 60 pouvait bien intéresser aujourd’hui. S’il s’agit d’apporter de l’eau au moulin d’Arendt sur la banalité du mal (= l’ancestral amour humain de la cruauté), cela paraît assez superflu : nous y barbotons plus que jamais.

Liberati vient de rajouter un titre à cette liste déjà longue de récits sanglants, qui fascinent les âmes tourmentées et font fuir les âmes vertueuses  : Vade retro  Satanas, semblent dire ces dernières, sans doute avec quelque hypocrisie.

Dieu sait si je ne suis pas une âme hypocritement vertueuse, mais j’avoue n’avoir aucun goût pour ce genre de récit horrificque dont Liberati vient de nous livrer un exemplaire. Question de confort et de plaisir. Le confort de vivre, le plaisir de vivre, cela s’aménage, cela se protège. Que des émules de Manson continuent d’errer dans nos cités, en quête de victimes, cela est sûr mais, police et justice aidant, nous vivons pour la plupart sur une autre planète que ces énergumènes, pratiquement hors de leur portée. Question de probabilités statistiques. Il m’arrive de parcourir d’un oeil distrait et blasé la relation de quelques faits divers sanglants dans mon quotidien ; cette lecture me procure un divertissement  teinté du mépris tranquille que m’inspirent les agissements d'une bonne partie de mes « semblables ». Je ne dois pas avoir de dispositions pour le drame ; je ne prends pas de plaisir à me faire peur, et je ne vis pas dans la peur. Avec un peu de chance (et quelques privilèges), on peut très bien se faufiler entre les horreurs du monde sans presque s’apercevoir qu’elles existent, et sans être affecté par elles. C’est mon cas. Je ne m’en glorifie pas mais j’y trouve ma satisfaction. La rencontre du malheur, la fascination qu’exerce sur tant de gens le malheur des autres, c’est une question de gravité ; trop de gens se laissent capturer par l’attraction de l’horrible, de la souffrance ; une fois que la capture a eu lieu, vous tournez, tournez sans fin autour de l’infrangible noyau de malheur, eyes wide open. il faut se faire léger, léger, tout petit, tout petit , presque invisible ; ainsi échappons-nous à l’attraction de nos malheureux semblables et traversons-nous la vie tels d’imperceptibles neutrinos,n’interagissant pratiquement jamais avec la matière. Ainsi les horreurs de la Shoah ne m’auront jamais empêché de dormir et les récents attentats djihadistes n’auront pas troublé le moins du monde ma digestion. Tandis que j’en vois et j'en lis qui ne parviennent pas à se libérer de la fascination de ces horreurs, dont certaines sont pourtant fort éloignées de nous dans le temps ; ils y reviennent sans cesse, ça leur arrache des cris, ça les fait manifestement souffrir ; peut-être qu’ils ont besoin d’avoir mal par procuration pour se sentir exister.

On me soutiendra que le seul spectacle des actualités télévisées devrait m'interdire la sérénité. Je les regarde en effet mais je dois avoir la sérénité chevillée au corps ; je ne sais pas trop pourquoi, mais c’est ainsi. Une espèce de don, de chance, imméritée. Peut-être ma part animale. Tout-à-l’heure, dans la nuit du jardin, mon chat blanc couché à mes pieds, nous remontions en effet tous les deux les remous du vent d’ouest, baignés dans sa fraîcheur, immobiles, comme deux truites  remontant le courant ; unis dans notre tendresse l’un pour l’autre, nous savourions une violente sérénité ; toute la violence du monde, toute son agitation ne nous étaient de rien.

Pourtant je sais très bien ce qui se passe. Je m’informe, voyez-vous ; j’achète le journal et j’ai la télé. Mais je ne dois pas être très doué pour la compassion. C’est dans le  Journal d’un curé de campagne  (si je me rappelle bien) que Bernanos explique à quel point la compassion peut être une passion dévorante ; oui, littéralement, ça vous bouffe. Eh bien, moi qui ne suis pas très doué pour la compassion, je peux jouir sans complexe de la paix du monde. Car elle existe, la paix du monde, elle est partout ; ainsi, au fond de mon jardin, sous l’olivier, avec mon chat blanc à mes pieds. J’ai vu aux actualités qu’un gamin de douze ans s’était fait sauter le caisson, faisant cinquante victimes, je ne sais où, au fin fond de la Turquie. Croyez-vous que ça m’a gâché ces minutes heureuses, sous mon olivier ? Pas du tout ; ça me les aurait plutôt fait apprécier davantage ; mais, à la vérité, je n’y songeais déjà plus. Péripéties, péripéties : ça ne doit pas nous empêcher de jouir de notre jardin, et même de le cultiver.

( Posté par : Gérard Lechat , avatar eugènique félidé )





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