samedi 3 septembre 2016

Magritte et la représentation : l'illusion réaliste



René Magritte , La Trahison des apparences (1928)

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La linguistique nous a appris que tout signe du langage renvoie à trois instances distinctes :

-- le signifiant  = la forme sonore ou graphique du mot

-- le signifié     = le concept auquel correspond le signifiant

-- le référent    = la réalité (extérieure au langage) désignée par le mot.

La trahison des apparences, de René Magritte, date de 1927 . Avec son côté ironique et provocateur,  cette oeuvre vous a une allure de manifeste, désinvolte et moqueur sans doute, mais de manifeste tout de même, et peut-être plus important qu'il ne s'en donne ...  l'apparence.

Elle associe l'image d'une pipe à un texte qui dénie laconiquement à l'image qu'il commente toute prétention à représenter ce qu'à tout spectateur elle paraît pourtant représenter.

Manifestement, ce que Magritte nous montre ici se réfère à des images du même genre destinées à faciliter aux petits enfants l'apprentissage du vocabulaire ; dans l'image destinée à cette fonction, la légende serait : Ceci est une pipe . Le tableau de Magritte en propose la version parodique.

L'objet représenté ici insiste pour que son identification avec une pipe s'impose à qui le regarde ; et il insiste d'autant plus fortement que la représentation en est banalisée à l'extrême : on croirait avoir affaire à une réclame illustrée sortie du catalogue d'un fabricant de pipes. Façon de nous rappeler que la visée de toute image est de désigner l'objet (ou l'être vivant) qu'elle représente, de faire penser à lui, de façon presque automatique, autant que possible automatique dans divers usages de l'image, commercial, éducatif, politique, idéologique, religieux ; c'est d'ailleurs toujours ainsi que nous consommons la plupart des images.

C'est justement ce lien entre l'image et l'objet auquel elle prétend renvoyer ( son référent ) que Magritte, ici, nous invite à rompre. Cette invitation, si nous y répondons, nous entraînera plus loin que nous le pensions.

C'est en effet une tradition vénérable, aussi ancienne que les origines de la peinture, que ce petit tableau désinvolte nous invite à  rejeter. Celle qui voudrait que tout dessin, toute peinture ressemble à son objet. La volonté de fidélité au modèle, en d'autres termes de réalisme est au coeur de l'histoire des arts plastiques depuis les origines jusqu'au début du XXe siècle. Même les impressionnistes, même les cubistes,  s'ils renouvellent puissamment les codes de la représentation, ne renient pas cette ambition. Il faut attendre le surréalisme et Magritte pour que la rupture ait lieu.

Ceci n'est pas une pipe, ceci ne  saurait être une pipe, puisque ce n'est qu'une image, inexorablement veuve du  référent qu'elle prétend se donner. Une image ne renvoie pas à la réalité, elle n'y renvoie jamais, elle ne renvoie qu'à elle-même. Elle est pur artifice. Cela vaut aussi bien pour l'image photographique ou cinématographique. Toute image ne nous donne qu'une apparence, artificiellement fabriquée, du réel, et les apparences sont toujours trompeuses. La pipe de Magritte ne nous livre que l'illusion d'une pipe réelle. Elle n'est en aucun cas une "vraie" pipe.

A l'heure qu'il  est, le débat sur la question de savoir si l'image est un langage n'est pas clos. Elle est  sans doute un langage, mais un langage qui fonctionne autrement que le langage des mots. Pour que l'image soit mise sur le même pied que le langage des mots, il faudrait que, comme celui-là, elle associe un signifiant à un signifié. Pour le signifiant, pas de problème. Le tableau de Magritte nous montre de quoi il est fait : un mixte de couleurs, de lignes et de formes. Mais pour le signifié, c'est une autre affaire. le signifié d'un mot, c'est le concept auquel il renvoie,  et ce concept lui-même ne peut être formulé qu'en mots (voir les définitions des dictionnaires). L'ensemble signifiant/signifié est un univers de mots. Il n'en va pas de même pour l'image, privée de signifiés de ce type : il n'existe pas de dictionnaires regroupant les signifiés-images. L'image doit se contenter  de "mimer" le signifié des mots ; le signifiant-image ne renvoie qu'à des analogies de signifiés ; il y gagne sans doute en polysémie, en revanche il y perd en précision.

Quant au référent, l'image et le langage des mots en sont au même point : il leur est interdit d'y accéder ; l'une et l'autre ne peuvent que le désigner de loin. le réel en soi nous est inaccessible. Il s'ensuit que la volonté de réalisme est aussi illusoire en littérature qu'en peinture. Le réalisme, s'il n'est pas traversé, infusé, transcendé par le rêve, est une impasse artistique.

Que peuvent gagner les arts de l'image à cette répudiation du réalisme ? A coup sûr une grande liberté. On peut rêver à sa guise sur des images affranchies de la contrainte de représenter une pipe ou Napoléon, Jésus-Christ ou la gare Saint-Lazare : les peintres surréalistes ne se sont pas privés d'user  de cette liberté.

Magritte nous en propose une démonstration dans un autre tableau, La Clef des songes :


René Magritte, La Clef des songes (1930)

Ici, apparemment pour affirmer -- à peu de choses près -- la même vérité, le procédé est l'inverse du précédent : dans un tableau à six cases qui n'est pas sans évoquer, par son fond noir, ses légendes comme inscrites à la craie dans une écriture appliquée, sagement inclinée, ceux qu'utilisaient les instituteurs d'antan pour faire apprendre aux petits le vocabulaire usuel en se servant d'images ( la visée ironiquement pédagogique est  donc identique ), un mot est à chaque fois associé à un objet censé lui correspondre. Mais cette fois, en bonne logique ordinaire, l'association est d'abord refusée par le spectateur : quel rapport, se demande-t-il, entre un marteau et le désert, entre l'orage et un verre à eau vide, un oeuf et un acacia, un chapeau melon (noir de surcroît) et la neige ? L'enfant sage se rebelle et trépigne contre des associations qui lui  paraissent complètement arbitraires, et proclame qu'on se moque de lui. Cependant, si le tableau Ceci n'est pas une pipe nous a fait admettre le caractère arbitraire et pauvre des représentations traditionnelles réalistes, et reconnaître la trahison, la dérision, l'illusion des apparences, celui-ci nous invite à en tirer les conséquences : si Ceci n'est pas une pipe dénie à la représentation sage de l'objet habituellement identifié à une pipe le droit de représenter une pipe, il s'ensuit que tout objet peut se substituer à lui dans ce rôle et que la liste des associations possibles est illimitée. A une logique prosaïque et modestement utilitariste se substitue une logique poétique, proche de celle du rêve.

 "Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ! ", s'exclamait déjà Lautréamont dans Les Chants de Maldoror (1869) . Principe fondateur dont les surréalistes -- et parmi eux Magritte -- tireront les enseignements et feront l'application. La liberté rêveuse de l'artiste, mais aussi celle du spectateur, ne pourront qu'y gagner.

On notera que l'oeuvre, révolutionnaire dans son affirmation, est en revanche très sagement organisée dans sa réalisation formelle. Non seulement les objets représentés ici le sont dans une technique très traditionnellement réaliste, proche de la photographie, mais les six cases s'organisent en deux triangles inverses croisés, les trois représentations claires, verticales ( l'oeuf, la chandelle, le verre ), contrastent avec les trois représentations sombres, inclinées ( le soulier de femme, le chapeau melon, le marteau ). Il va de soi que la rêverie du spectateur est libre d'associer ces images à sa guise, par exemple le marteau à l'oeuf, le soulier de femme au chapeau melon, le verre au bougeoir, ad libitum.

Tel est aussi le paradoxe de l'art de Magritte, associant la sagesse formelle de la représentation à la liberté du sens.


( Posté par : moi . Tous ces pseudos ont cessé de me divertir. Dommage peut-être mais à mon âge, il serait temps que je me contente de n'être que moi. Je m'avise qu'avec mes divers pseudos, je pourrais fabriquer un tableau à cases à la Magritte, où l'unique légende "moi" serait illustrée tantôt par J.-.C Azerty, tantôt par Angélique Chanu, tantôt par Babal, tantôt par Onésiphore de Prébois, tantôt par Toinou Chérie, tantôt par ...

Le problème, cependant, reste pendant : qui est moi ? Je est un autre, disait Rimbaud .  Un seul autre ? Le mot pseudonyme convient-il bien pour désigner ces avatars de Je ? Ne conviendrait-il pas de parler d'hétéronymes ? Du reste, " tout nom propre, en tant qu'il nomme un vivant, un être non linguistique, est un pseudonyme. [...] Je ne puis écrire, je ne puis dire je, que comme pseudonyme ", écrit Giorgio Agamben. )

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