lundi 17 octobre 2016

Bob Dylan nobélisé : une autre façon de situer la littérature

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17/10/2016


Sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline considère que l'attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan est un bras d'honneur adressé à la littérature américaine. "Des années, écrit-il, que sont régulièrement consignés les noms de Philip Roth, Don De Lillo, Cormac McCarthy, Russell Banks et quelques autres et non des moindres. " La position d'Assouline est claire : bien qu'auteur-compositeur-interprète de renommée internationale, dont Assouline reconnaît le prestige et l'influence, Dylan, n'ayant écrit, pour l'essentiel, qu'un nombre limité de textes de chansons, au demeurant non réunies en recueil pour la plupart, ne saurait être considéré comme un authentique et important écrivain ; en recevant le Nobel, il usurpe un privilège dont aurait dû bénéficier un écrivain digne de ce nom ; en particulier, quel que soit l'intérêt des textes de ses chansons, il ne saurait être considéré comme un poète, en tout cas pas comme un poète majeur. Assouline, en effet, ne le dit pas mais il le pense manifestement : la chanson est à ses yeux un art mineur, elle ne relève pas de la littérature, sinon de façon très marginale.

La comparaison de Dylan avec ces grands noms que cite Assouline semble écrasante, en effet, du moins à première vue. Le jury Nobel justifie son choix en le créditant d'« avoir créé dans la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique » . Peut-être. Quant à moi, je ne suis pas suffisamment féru d'anglo-américain pour juger si ce compliment tient  la route. A lire tel article publié récemment par Le Monde, il semble que oui. Il faut l'espérer car, sinon, pourquoi Dylan plutôt qu'un(e) autres des auteurs-compositeurs-interprètes, ses contemporains, tels que Joan Baez ou Leonard Cohen ? Dylan  le reconnaît lui-même, il n’aurait rien écrit ni rien chanté s’il n’y avait pas eu, avant lui, le blues, le folk song, le rock. D'autre part, le corpus de ses textes ( des chansons essentiellement ) paraît mince, comparé à l'oeuvre de tel ou tel grand romancier américain, Philip Roth ou Russell Banks par exemple. Mais Rimbaud n'aurait-il pas mérité d'être nobélisé, en dépit d'une oeuvre de dimensions réduites, mais aux qualités poétiques exceptionnelles ? Lui aussi aurait pu être récompensé pour avoir créé "de nouveaux modes d'expression poétique ". Et il est arrivé que l'on compare Dylan à Rimbaud.

Le choix de Dylan pose en tout cas une question que les membres du jury Nobel n’ont sans doute pas manqué de se poser : quelles sont les limites de la littérature ? qu’est-ce qui en fait partie ? qu’est-ce qui n’en fait pas partie. Après tout, la littérature, et tout particulièrement la poésie, n’est perçue comme un art « silencieux » que depuis une époque relativement récente. Souvenons-nous que nos troubadours et nos trouvères chantaient leurs oeuvres, avec accompagnement d’instruments ; de même dans la Grèce et la Rome antiques, dès les origines (les poèmes homériques), la poésie était chantée, psalmodiée, déclamée, avec accompagnement d’instruments ; pensons aussi aux choeurs des tragédies. Personne, d’autre part, ne conteste la valeur littéraire de bien des livrets d’opéra, de bien des scénarios de films, et encore moins celle de bien des textes de chansons populaires dans diverses cultures. Ce Nobel 2016 ouvre peut-être la porte à une redéfinition, plus large, plus complexe, de la littérature ; il en conteste en tout cas la définition actuelle.

A ce propos , Christophe Lebold, spécialiste de littérature américaine (Université de Strasbourg) déclare (Le Monde.fr) :

« J’attendais ce prix Nobel donné à un songwriter, ce n’est que justice. Cette récompense célèbre le retour aux sources de la poésie : pendant des siècles, la poésie était chantée et accompagnée de musique. Ils auraient aussi pu choisir Leonard Cohen. Avec ce Nobel, c’est la reconnaissance de toute une génération de poètes musiciens qui ont voulu s’adresser à des publics plus larges, à la suite de la beat generation, dont les auteurs ont re-oralisé leurs textes. Lou Reed disait « Je suis Dante avec une guitare ».

Plus largement, on peut soutenir que l'oralité est inhérente à la littérature, parce qu'elle est inhérente au langage : ainsi, on entend toujours le texte qu'on lit.  Du coup, tout lecteur impose au texte écrit une couleur singulière, chaque fois différente. Tout texte littéraire attend un interprète, exige un interprète pour exister, et c'est ce que nous rappellent les auteurs-compositeurs-interprètes comme Dylan.


Leurs  textes n’ont pas été écrits pour être lus silencieusement mais pour être interprétés et chantés, avec accompagnement d’instruments. Sans guitare ni contrebasse, Brassens n’est pas vraiment Brassens. Ses textes, comme ceux de Dylan, n’expriment vraiment leurs qualités que dans les conditions d’une incarnation vocale et musicale. Il va de soi que ces qualités se manifestent différemment d’une interprétation à l’autre. Il en va d'ailleurs de même pour un art dont notre tradition scolaire ne nous a longtemps proposé qu’une compréhension réductrice : le théâtre. Lire silencieusement un texte de théâtre est une approche, pour légitime qu’elle soit, toujours réductrice. Comme le soutenait Anne Ubersfeld, un texte de théâtre est toujours un livret. Fait pour être représenté, un des ingrédients (parmi beaucoup d’autres) de la représentation, il n’existe pleinement qu’à la faveur de celle-ci. Il va de soi qu’à chaque représentation, sa signification change peu ou prou. La pratique des auteurs-compositeurs-interprètes comme Dylan et celle des auteurs de théâtre nous invitent à reconsidérer notre approche de la littérature : elle est toujours un art collectif, ne serait-ce que parce que, pour exister pleinement, un texte littéraire a besoin d’un lecteur, c’est-à-dire d’un interprète. Ainsi, on ne peut fixer une signification ne varietur d’un texte littéraire, quel qu’il soit ; elle est nécessairement mouvante et aléatoire, puisqu'elle change peu ou prou à chaque lecture-interprétation. Aujourd’hui, les séances de lecture orale de poèmes ou de prose (Luchini et bien d’autres) se multiplient : tant mieux. Vive l’oralité ! Vive la littérature comme art collectif, ouvert à la musique et aux arts de l’image : merci au jury Nobel de nous l’avoir rappelé.

Les contempteurs de l'attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan contestent qu'il soit un poète : à leurs yeux, il n'est qu'un "chansonnier", un "show-man " ; la poésie pour eux, c'est autre chose, un art d'une espèce différente et supérieure. Comme si, depuis les origines, la poésie, la musique et la chanson n'avaient pas entretenu  des liens étroits, n'avaient pas constamment échangé, ne s'étaient pas mutuellement nourries. En témoignent les titres de recueils de quelques uns de nos grands poètes, les Chansons des rues et des bois, la Bonne chanson... Baudelaire inspire Duparc, Verlaine inspire Ravel. Hugo inspire Brassens, Aragon Ferré, Calaferte Maurane. Inversement la musique inspire Baudelaire. Et les célèbres ballades de François Villon relèvent bien de l'art de la chanson ... En dépit des fanfaronnades d'un Claudel dans une des Cinq Grandes Odes , affirmer l'absolue supériorité de la poésie écrite sur la musique et la chanson est une prétention absurde. Vouloir tracer des frontières étanches entre ces arts est une chimère bonne pour des pions de collège accrochés à leurs catégories comme des patelles à leur rocher. Il y a bien plus de profit à explorer leurs rencontres et leurs affinités et à en jouir.

Coller des étiquettes est une tâche réservée aux sous-fifres qui ne comprendront jamais rien à l’art. On s’en fout des frontières. La poésie, la musique, la chanson, ce sont des soeurs inséparables, elles ne cessent de s’échanger leurs secrets, leurs merveilles. On s’en fout de la prétendue primauté de la poésie, de sa prétendue spécificité, on est là pour savourer les affinités, les tendresses réciproques, les ressemblances secrètes; en art, les frontières sont dérisoires, c’est un domaine :
« où la vie afflue et s’agite sans cesse
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ».
Dylan (comme beaucoup d’autres) n’est ni un poète ni un « chansonnier » ni un « songwriter » : il est tout cela à la fois. Il mérite à nos yeux de représenter la littérature parce que, la littérature que nous aimons, la littérature vivante, c’est celle qui se moque des frontières, des catégories, des étiquettes.

Prétendre, comme le  font implicitement Assouline et quelques uns de ses supporters sur son blog, que la poésie est supérieure à la chanson me paraît une position à courte vue et, à la vérité, intenable. Je songe aux versions des poèmes du  Roman inachevé  d’Aragon chantés par Léo Ferré, qui en propose une interprétation inoubliable. Or, même si les versions écrites de ces poèmes sont antérieures aux interprétations de Ferré, il ne s’ensuit pas qu’elles leur soient supérieures. Transformés en textes de chansons par un interprète inspiré, ces poèmes acquièrent à mon sens une force d’évocation, un pouvoir émotionnels qu’on peut juger très supérieurs. Tout texte est fait pour être interprété, puisque toute lecture est une interprétation; toute interprétation ré-invente — pour le pire assez souvent, mais aussi, très souvent, pour le meilleur, le texte initial. Certains croient pouvoir affirmer , de manière dogmatique , l’incontestable supériorité de la « poésie » sur la chanson. Mais qu’est-ce que la poésie ? Rien d’autre qu’un genre (lui-même d’ailleurs subdivisé en sous-genres), un mode d’expression relativement codifié et donc distinct des autres genres. Les créateurs en font ce qu’ils veulent, y réussissent comme ils peuvent et, si la poésie était effectivement le genre supérieur qu’ils exaltent, tous les poètes seraient des génies, y compris le premier Campistron venu. Ce qui affleure aussi dans les interventions de ces croyants, c’est une pente à sacraliser le texte écrit, bien que le Verbe qui, selon la Bible, était au commencement, ait tout l’air d’avoir été proféré oralement. Tout ça — culte de l’écrit, culte du « grand » homme, hiérarchie des genres — dessine une façon de concevoir la littérature, ses rapports avec les autres arts, les modalités de la création, qui avait cours sans doute au tournant du XIXe siècle et du XXe siècle (l’époque où Alfred Nobel a inventé ses prix) mais qui est aujourd’hui dépassée. L’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan (après le précédent de Dario Fo) semble témoigner du souci du jury Nobel de faire son aggiornamento. Mieux vaut tard que jamais. On souhaiterait que quelques uns en prennent de la graine.

Cependant, ce choix du jury Nobel  est à la fois audacieux et conformiste. L’audace est d’avoir — pour la première fois — reconnu que des textes écrits pour être chantés (par leur auteur ou par d’autres) n’en appartiennent pas moins à la littérature et que leur valeur littéraire et poétique peut être grande. Ce que savaient nos ancêtres, il était temps de nous le rappeler,alors même que, pour la plupart de nos contemporains, la poésie, ce n’est pas Michel Guy (par exemple) mais (par exemple) Cabrel. Le conformisme est d’avoir choisi, pour le faire admettre, un auteur-compositeur, célèbre, certes, dans le monde entier (surtout occidental), mais dont la carrière véritablement originale et créative est achevée depuis trente ans, et dont l’influence est à peu près éteinte. J’attends, quant à moi, la première nobélisation d’un slameur.

Le slam, en effet, fait plus que préfigurer une époque où la création littéraire en général, poétique en particulier, ne sera plus obligatoirement solidaire de l'écrit, qui est encore, dans notre culture, l'objet d'une  sacralisation consciente ou, le plus souvent, inconsciente. Les techniques modernes permettent, depuis longtemps déjà de garder la trace de textes non écrits, et l'on peut très bien imaginer un créateur improvisant des poèmes, des récits ou d'autres types de discours sans les coucher sur le papier, et dont l'enregistrement des versions publiques serait confié par lui à des comédiens chargés de les restituer, les modifiant à leur tour (chaque version étant donc nécessairement différente de toutes les autres) par le coefficient personnel que leur interprétation y introduirait. Il semble que Dylan lui-même, lors de concerts récents, ne se soit pas privé d'improviser sur quelques unes de ses chansons les plus célèbres, en modifiant ainsi les paroles.

Cette décision du jury Nobel est timorée aussi parce qu’elle préserve les traditionnelles conditions d’attribution et le mythe du « grand » homme. On couronne un seul homme alors que son art est un art mixte et collectif (musiciens accompagnateurs, techniciens, participation du public). La même procédure réductrice est à l’oeuvre pour les prix scientifiques : on récompense  un individu (par exemple notre récent prix de chimie), alors que son travail et ses résultats sont le plus souvent à mettre au compte d’une équipe. De même, la création littéraire peut être conçue comme le produit d'un travail collectif, comme l'ont depuis longtemps montré les recherches de l'Ou.Li.Po et bien d'autres formes d'associations entre écrivants.

Quelle est aujourd'hui l'utilité des prix Nobel ? Ils ont été conçus, eux et leurs modalités d'attribution, à une époque de sacralisation de l'écrit et de l'individu exceptionnel, de "l'homme de génie", Victor Hugo ou Albert Einstein. Les modalités de leur attribution n'ont guère évolué depuis et n'ont guère tenu compte des changements des conditions de la création littéraire et de la recherche scientifique. Ils couronnent le plus souvent des écrivains et des chercheurs âgés, dont l'oeuvre est à peu près achevée. On ne peut guère dire qu'ils constituent une incitation à la création et à la recherche.  Prenons Modiano, par exemple : s’il avait eu le prix l’année de  Villa triste  ou de  Dora Bruder , ça aurait eu du sens ; ça aurait été une efficace incitation à découvrir un créateur en pleine maturité ; mais le Modiano vieillissant, adonné à la répétition de ses recettes éprouvées ? De même, voici plus de trente ans que Dylan vit sur le stock de ses vieux succès des décennies 70/80 du siècle dernier : qui, parmi les moins de 40 ans, les écoute encore ? Ces prix me font penser aux médailles des Jeux Olympiques, à cette différence que, dans le premier cas, les compétitions sont terminées depuis longtemps. Ils donnent lieu aux mêmes réjouissances chauvines : "on" a eu notre Nobel de littérature...

N’empêche que distinguer dans le lot des candidats celui qui aura le prix, ce n’est pas une mince affaire. Alors que, s’il existait un prix Poubelle de littérature, on n’aurait que l’embarras du choix …


Additum (12/12/2016) -

Bob Dylan n'a pas assisté à la cérémonie de la remise des prix Nobel. sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline saisit l'occasion de remettre le couvert, dans un billet furibard , où il écrit :
" Ils se sont crus cool et ils se sont ridiculisés. Et dire qu’il y en a encore dans les medias français pour juger le choix du comité Nobel « historique », audacieux et pourquoi pas subversif et radical, dans sa remise en cause salutaire du statut poussiéreux de la littérature … Quelle misère intellectuelle ! Si les Nobel ont voulu à tout prix couronner un poète, ils n’ont donc trouvé que celui-ci dans la masse internationale ? S’ils ont voulu célébrer un américain vingt-trois après avoir couronné Toni Morrison, ils n’ont donc trouvé que celui-là ? Mais qu’est ce que la poésie et l’Amérique leur ont fait pour qu’ils lui vouent un tel mépris ? "

On voit que le critique ne mâche pas ses mots. Ce disant, il prend bravement ses responsabilités, et ne cache pas qu'il considère Dylan comme un poète de seconde zone, voire de troisième ; on peut penser qu'en fait, il ne le juge même pas digne d'être qualifié de poète. Le problème, c'est que, pour étayer son jugement, il ne fournit aucun attendu. Pas la moindre référence à des textes auxquels d'autres critiques, non moins connus ni moins compétents que lui, ont reconnu de grandes qualités littéraires et poétiques ; pour eux, non seulement Dylan est un authentique poète, mais il est même un poète de premier plan. Quant à nous, modestes lecteurs, pour autant que nous en ayons la possibilité (c'est-à-dire, au premier chef, la capacité de saisir les nuances de l'anglo-américain contemporain), tâchons de juger sur pièces, c'est-à-dire sur textes.

Baron Gérard , Ossian







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