vendredi 4 novembre 2016

En lisant "La Montagne magique" (2)

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Ce soir, j'ai repris ma lecture du roman juste au bon moment, juste à la bonne page. Derrière l'horizon, le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige. Le crépuscule s'est lentement assombri, jusqu'à la venue de la nuit :

" La roue tournait , l'aiguille avançait. Les orchis et les ancolies étaient fanés, tout comme les oeillets sauvages. Les étoiles bleu nuit de la gentiane et les pâles colchiques vénéneux réapparurent dans l'herbe humide ; le dessus des régions boisées se mit à roussir. L'équinoxe d'automne était apssé, la Toussaint était en vue, et sans doute aussi, pour les consommateurs de temps très avertis, le début de l'Avent, le solstice d'hiver ainsi que la fête de Noël. De belles journées d'automne se succédaient pourtant encore, rappelant celle où les cousins étaient allés voir les tableaux du docteur. "

... du docteur qui les soigne dans ce sanatorium où les journées se succèdent, touts semblables et toutes différentes, dans l'espoir, pour les uns, de la guérison, dans l'attente, pour les autres, de la mort.

Depuis le début du chapitre V, l'appréhension du temps, aussi bien par le narrateur que par le personnage principal, apparaît comme un leitmotiv essentiel de la narration. Le roman a été écrit entre 1912 et 1924, à l'époque où Albert Einstein élabore sa théorie de l'espace-temps (mais rien n'indique, du moins dans le roman, à ce stade de ma lecture) que Thomas Mann ait eu connaissance de ses travaux. En revanche, il est sûr que les considérations de Bergson sur la durée, dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, ont retenu son intérêt. Au début du chapitre VI, il prête à Hans  une méditation sur le temps dont la source se repère dans la Physique d'Aristote (livre IV) ; méditation qui présente l'intérêt pour moi de lier le temps au mouvement (à l'espace-temps d'Einstein, je préfère quant à moi l'espace-mouvement) :

" Qu' est-ce que le temps ? Un mystère ! Inconsistant et tout-puissant. Une condition du monde phénoménal, un mouvement scellé, soudé à l'existence des corps dans l'espace, et à leur mouvement. Mais est-ce que, sans mouvement, il n'y aurait pas de temps ? Et,sans le temps, pas de mouvement ? Tu n'as qu'à demander ! Le temps serait-il une fonction de l'espace, ou l'inverse ? Ou bien les deux sont-ils identiques ? vas-y, demande toujours ! Le temps est agissant, sa nature est celle d'un verbe, il "sous-tend". Et qu'est-ce qu'il sous-tend, le temps ? Du changement ! Maintenant n'est pas autrefois, ici n'est pas là-bas, vu qu'entre les deux il y a du mouvement. Or, comme le mouvement auquel on mesure le temps est circulaire, fermé sur lui-même, c'est un mouvement et un changement que, pour un peu, on pourrait aussi bien qualifier de repos et de stagnation, car autrefois se répète sans cesse maintenant, et là-bas est sans cesse ici en outre, puisqu'il est impossible, même au prix d'efforts acharnés, de se représenter un temps fini et un espace limité, on s'est résolu à concevoir le temps  et l'espace comme éternels et infinis, en se disant, de toute évidence, qu'on y parviendrait sinon parfaitement, du moins un peu mieux . "

Ces réflexions, où le thème d'un éternel retour tient une place essentielle, me paraissent tributaires à la fois de la philosophie de Nietzsche et des connaissances scientifiques de l'époque, où la conception newtonienne de l'Univers reste admise. Ce n'est qu'après la publication du roman que les observations astronomiques de Hubble feront découvrir l'expansion de l'Univers, un temps contestée par Einstein lui-même.

Quoi qu'il en soit, l'appréhension que Hans et les autres pensionnaires du Berghof ont du temps ainsi que l'usage qu'ils en font dépendent directement de la manière dont leur vie est réglée en fonction des règles auxquelles elle est soumise, compte tenu de leur état de santé. Leur expérience du temps est, en tout cas, foncièrement différente de celle des habitants du "plat pays" , d'où ils viennent. Les a-t-elle conduits à un appauvrissement de leur expérience vécue ? C'est selon, mais globalement, c'est plutôt d'un enrichissement qu'il s'agit. " Ceux d'en haut ", comme ils se désignent eux-mêmes, avec le sentiment d'une supériorité qui n'est pas que d'altitude, accèdent, à la faveur de cette sorte de relative plasticité du temps inhérente à leur mode de vie et au  cadre naturel, à des expériences auxquelles ils n'auraient sans doute pas eu accès autrement. Thomas Mann excelle à peindre les formes variées de cette plasticité temporelle ; tantôt le temps semble se concentrer extrêmement, comme dans la soirée de carnaval,  à la fin de laquelle Hans déclare son amour à Madame Chauchat ou, plus  tard, dans le récit de sa promenade aventurée à skis, ou au contraire se dilater, comme dans le long chapitre consacré aux controverses entre Settembrini et Naphta. La maladie n'a donc pas que des inconvénients, à condition, bien sûr, de disposer des ressources financières qui permettent d'échapper aux plus redoutables d'entre eux, ainsi que de conserver un degré de validité qui permet de jouir des avantages de la situation. Ces expériences inédites ne dépassent pas, sans doute, pour les plus médiocres, le niveau de divertissements relativement triviaux, tels que des liaisons passagères. Hans lui-même, on l'a vu, n'est pas à l'abri de la tentation amoureuse ; il se hâte même d'y succomber, faisant fi des avertissements de Settembrini et des enseignements des conférences du docteur Krokovski ; un des temps forts du roman est celui de cette  soirée de carnaval, où tombent les réserves et les masques ; il y déclare sa flamme  ... en français, se lançant dans un  extraordinaire éloge du corps :

" Or, de même, le corps, lui aussi, et l'amour du corps, sont une affaire indécente et fâcheuse ; le corps rougit et pâlit en surface, de frayeur, par honte de lui-même. Mais il est aussi une grande gloire adorable, image miraculeuse de la vie organique, sainte merveille de la forme et de la beauté ; l'amour du corps humain, c'est de même un intérêt extrêmement humanitaire, et une puissance plus éducative que toute la pédagogie du monde ! ... Oh, enchanteresse beauté organique, qui ne se compose ni de peinture à l'huile ni de pierre, mais de matière vivante et corruptible, pleine du secret fébrile de la vie et de la pourriture ! Regarde la symétrie merveilleuse de l'édifice humain, les épaules, les hanches et les mamelons fleurissant de part et d'autre sur la poitrine, et les côtes arrangées par paires, et le nombril au milieu de la mollesse du ventre, et le sexe obscur entre les cuisses ! Regarde les omoplates remuer sous la peau soyeuse du dos, et l'échine qui descend vers la luxuriance double et fraîche des fesses, et les grandes branches des vases et des nerfs qui passent du tronc aux rameaux des aisselles, et vois comme la structure des bras correspond à celle des jambes. Oh, les douces régions de la jointure intérieure du coude et du jarret, avec leur abondance de délicatesses organiques sous leurs coussins de chair ! Quelle fête immense de les caresser, ces endroits délicieux du corps humain ! Fête à mourir sans plainte ! Oui, mon Dieu, laisse-moi sentir l'odeur de la peau de ta rotule, sous laquelle l'ingénieuse capsule articulaire sécrète une huile glissante ! Laisse-moi toucher dévotement de ma bouche l'arteria femoralis qui bat sur le devant de ta cuisse et se divise plus bas en les deux artères du tibia ! Laisse-moi ressentir l'exhalation de tes pores et tâter ton duvet, image humaine d'eau et d'albumine, destinée pour l'anatomie du tombeau, et laisse-moi périr, mes lèvres aux tiennes ! "

En français dans le texte. La traductrice signale dans ses notes quelques approximations du romancier ( "vases" pour "vaisseaux", "exhalation" pour "exhalaisons", et autres germanismes ). Thomas Mann n'explique pas les raisons de ce choix de notre langue. On peut penser que les deux interlocuteurs se protègent ainsi de l'indiscrétion des autres pensionnaires, ou qu'ils trouvent ainsi un commode terrain commun linguistique, ou que le français est jugé -- par eux autant que par le romancier -- comme une langue plus apte que d'autres à exprimer la passion et le désir. Toujours est-il que, pour le récompenser et lui laisser un souvenir qui laissera paraître qu'elle a compris le message, Madame Chauchat laisse à Hans, au moment de son départ dès le lendemain, un portrait d'elle sous la forme d'un cliché radio de ses poumons et de sa poitrine.

Quant à moi, ce passage m'a fait réfléchir au sens qu'ont pour moi les caresses que je prodigue à mon chat : est-ce que je caresse sa fourrure ou son tube digestif ? Les deux, sans aucun doute . Un véritable amour aime tout dans l'être aimé.

La chatte partie, il reste à Hans, en guise de distraction, à s'instruire en dévorant ouvrages d'anatomie, de physiologie, de botanique, en observant les constellations ou en se mêlant aux vives controverses qui opposent l'humaniste Settembrini et un nouveau venu, Leo Naphta, singulier jésuite, adepte d'une violence révolutionnaire dont il puise les justifications à la fois dans la pratique de l'Eglise catholique et dans le Capital de Karl Marx ! Un long chapitre, intitulé Operationes spirituales, fait place aux arguments de l'un et de l'autre, sur divers sujets ( le sens et la valeur de la souffrance et de la maladie , la torture, la peine de  mort ...). Le lecteur, étourdi par ce festival, peine parfois pour créditer sans erreur tel développement à l'un ou à l'autre, se demandant s'il doit attribuer ces difficultés à son propre manque  d'agilité intellectuelle, aux insuffisances de la traduction ou à un choix délibéré du romancier voulant peindre la confusion effective où sombrent souvent des débats passionnés de ce genre. Du reste, les noms de Naphta et de Settembrini m'ont intrigué : ils m'ont paru faire allusion à deux épisodes de l'histoire des mouvements révolutionnaires de la France, séparés de près d'un siècle. Settembrini pourrait avoir été inspiré par le surnom des responsables des massacres de Septembre 1792, les Septembriseurs ou Septembrisards, tandis que Naphta, qui évoque le pétrole, pourrait contenir une allusion aux Pétroleuses de la Commune de Paris. De fait, Naphta et Settembrini se veulent tous deux partisans de la Révolution, mais le second revendique l'héritage de la Révolution française, tandis que le premier (qui traite avec dédain son interlocuteur de "bourgeois") est partisan d'une révolution sociale d'inspiration marxiste. Le romancier, lui, les renverrait-il dos à dos ?

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