vendredi 25 novembre 2016

En lisant "La Montagne magique" (3)

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Les discussions -- le mot débats conviendrait mieux -- entre les deux intellos, Settembrini et son adversaire juré Naphta, qui abordent successivement un nombre remarquablement varié de sujets , occupent dans le roman une place considérable : quelque cent des grandes pages de la nouvelle édition, réparties en trois ou quatre séquences principales, dont  la plus développée forme un sous-chapitre intitulé Operationes spirituales, qui compte pas moins de trente pages. Elles prennent en effet le plus souvent l'allure de débats (plutôt que de discussions privées, dont ces débats sont d'ailleurs donnés comme le prolongement, les duellistes passant apparemment, chaque fois qu'ils se rencontrent, une grande partie de leur temps à se jeter à la tête leurs arguments respectifs). Débats rend mieux compte de la théâtralité de ces affrontements qui se déroulent devant un public restreint mais captivé ; les deux adversaires ont  sûrement l'un et l'autre le sentiment, obscur peut-être mais satisfait à coup sûr, de se produire à leur avantage dans une performance qui suppose une scène et des auditeurs-spectateurs. Il n'est pas impossible d'ailleurs que Thomas Mann nous propose ici une version parodique de débats intellectuels qui devaient passionner le public cultivé de l'époque et auxquels les moyens médiatiques modernes assurent aujourd'hui une publicité et une audience considérables. Les questions abordées ont conservé, pour la plupart, leur actualité, et la considération de quelques événements récents nous fait prêter une oreille plus attentive à  certains échanges, celui-ci par exemple :

" Il [Settembrini] détenait, déclara-t-il, des informations confidentielles selon lesquelles les Jeunes-Turcs venaient de mettre la dernière main à une entreprise visant à renverser l'Etat. La Turquie, Etat national et constitutionnel, quel triomphe pour l'humanité !
  " La libéralisation de l'islam, ironisa Naphta. Formidable ! Le fanatisme éclairé, très bien. Du reste, cela vous concerne, fit-il en s'adressant à Joachim. Si Abdul Hamid tombe, c'en est fini de votre influence en Turquie, et l'Angleterre va s'ériger en protectrice ... Vous devriez prendre très au sérieux les contacts et les informations de notre ami Settembrini ", dit-il aux deux cousins, ce qui passa pour une nouvelle impertinence, puisqu'il les croyait manifestement capables de ne pas prendre au sérieux M. Settembrini. " Il s'y connaît, en révolutions nationales. Dans son pays, on entretient de bonnes relations avec le comité anglais des Balkans. mais qu'adviendra-t-il du traité de Reval, Lodovico, si vos Turcs progressistes ont de la chance ? Edouard VII ne pourra plus concéder aux Russes l'accès aux Dardanelles et, si l'Autriche se décide malgré tout à avoir une politique active dans les Balkans ...
  -- Vous et vos sombres prophéties ! protesta Settembrini. Nicolas aime la paix. On lui doit les conventions de La Haye, qui sont un cadre moral de premier plan.
  -- Tiens donc, la Russie devrait s'accorder un répit, après ses petits déboires à l'Est !
  -- Voyons, monsieur ! Vous ne devriez pas tourner en dérision l'aspiration de l'humanité au perfectionnement social. Le peuple qui entravera cet élan sera sans nul doute frappé d'ostracisme, en matière de morale.
  -- A quoi sert la politique, sinon à fournir aux uns et aux autres l'occasion de commettre des entorses à la morale ?
  -- Vous êtes partisan du pangermanisme ? "
Naphta haussa les épaules, lesquelles n'étaient pas tout à fait à la même hauteur. Une certaine asymétrie venait sans doute s'ajouter à ses autres disgrâces. Il ne daigna pas répondre. Settembrini émit un jugement :
  " En tout cas, ce que vous dites là est cynique. Les généreux efforts que fait la démocratie pour s'imposer sur le plan international ne sont, à vos yeux, que roublardises de politiciens ...
  -- Vous voudriez que j'y voie de l'idéalisme et même de la religiosité ? Il s'agit des derniers sursauts précaires de l'instinct de conservation dont dispose encore vaguement un système mondial qui est condamné. La catastrophe va arriver, c'est inévitable, par tous les chemins et par tous les moyens. ".

Le bref éloge ironique du "fanatisme éclairé" par Naphta sonne fort désagréablement pour nous, à l'heure où le dictateur Erdogan a entrepris de liquider l'héritage Jeune-Turc de Mustapha Kemal. "A quoi sert la politique, demande-t-il, sinon à fournir aux uns et aux autres l'occasion de commettre des entorses à la morale ? ". Il suffit de songer à ce qui se passe en Syrie pour être tenté de lui donner raison. Oui,  le réalisme cynique, le pessimisme de Naphta nous paraissent avoir été confirmés par la suite des événements jusqu'à nos jours, et l'idéalisme de Settembrini nous semble bien naïf.

Bien savoureuse aussi, à l'heure où les récents projets ministériels sur l'enseignement du grec et du latin sont accusés de préparer l'enterrement de la culture classique, est l'empoignade où, contre Settembrini, défenseur de cette culture, Naphta, tout professeur de latin qu'il est, se fait l'avocat ... du diable, s'en prenant d'abord à Virgile :

"  [...] Certes, il avait plus ou moins provoqué Naphta, qui passa tout de suite à l'attaque en s'en prenant au poète latin que Settembrini, comme chacun sait, adorait, idolâtrait, voire plaçait au-dessus d'Homère, alors que Naphta l'avait, à maintes reprises, écrasé de son mépris le plus cinglant, comme d'ailleurs la poésie latine en général. [...] Du reste, les docteurs de la jeune Eglise avaient dénoncé sans relâche les mensonges des philosophes et poètes antiques, et surtout les écrits entachés par l'éloquence touffue de Virgile ; de nos jours, un siècle venait de descendre dans la tombe, une aube prolétarienne commençait à poindre, et c'était vraiment bien le moment de s'identifier à ces penseurs. Pour répondre à toutes les questions de M. Settembrini, il le priait de croire que lui, l'orateur, exerçait son activité quelque peu bourgeoise, à laquelle il avait eu la bonté de faire allusion, avec toute la reservatio mentalis qui s'imposait. Ce n'était pas sans ironie qu'il prenait part à une activité pédagogique dont la durée de vie, à en croire les tempéraments sanguins, se mesurait tout au plus en décennies. "

Là, on est obligé de constater que Naphta s'est trompé puisque, plus d'un siècle après cette prophétie, ladite activité pédagogique continue d'être exercée dans divers pays d'Europe, dont la France. En tout cas, on voit que la question de l'obsolescence supposée des humanités classiques et de la forme de culture vers laquelle l'Europe devait s'orienter se posait déjà.

L'amateur de romans où l'action se maintient à un rythme soutenu peut trouver un peu longuettes ces discussions et  l'on peut se dire, en effet, que Thomas Mann a un peu négligé, dans ces parties de l'oeuvre, ces ingrédients importants d'un roman bien conduit que sont l'action et l'intrigue, et qu'il a cédé à la tentation de nous faire part de ses idées personnelles sur divers sujets. Cette objection me semble recevable, mais il ne faut pas perdre de vue que, dans ce roman-ci, l'auteur décrit les effets divers, positifs et négatifs, qu'ont les conditions particulières liées à la maladie et à son traitement, dans un cadre particulier, sur la forme de vie qu'adoptent les pensionnaires du Berghof. Les formes de vie, serait-il plus juste de dire, puisque chacun d'eux réagit différemment, selon son tempérament, ses connaissances, ses dispositions, ses aptitudes et ses moyens, à ces contraintes. Néanmoins, on peut constater qu'à certains égards existent un certain nombre de traits communs à ces formes de vie individuées.

Comme on dit, à quelque chose malheur est bon ; on fait contre mauvaise fortune bon coeur ; on fait avec, en essayant de faire au mieux. On fait : on crée, on invente, on intègre les données de la maladie à une combinatoire aléatoire et ouverte, créatrice de formes inédites de vie.Mais la description et la réflexion de Thomas Mann vont plus loin. Elles suggèrent que la maladie crée un espace et un temps favorables, dans les meilleurs des cas tout au moins, à l'expression des plus hautes dispositions. Depuis qu'il vit parmi ceux d'en-haut, Hans a développé en lui des dispositions à la méditation qu'il avait jusque là ignorées, s'est pris de curiosité pour des aspects du réel qui, autrement, l'auraient sans doute laissé indifférent, sa vie durant ; il a ouvert des livres qu'il n'aurait jamais ouverts autrement, accumulé des connaissances étrangères au domaine de ses préoccupations professionnelles. Son intérêt pour les spéculations de Settembrini et de Naphta témoigne de cette ouverture d'esprit neuve chez lui. Son regard sur les autres a aussi profondément changé. A la vérité, il n'est plus le même homme. L'homme d'en-haut a tourné le dos à l'homme des plaines.

Mann propose ainsi du problème existentiel que pose aux humains la maladie une approche qui annonce celle que développera un Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique (1943). Pour celui-ci, l'incidence de la maladie sur la forme que prend  une vie ne saurait s'apprécier exclusivement en termes d'amoindrissement, d'appauvrissement, de diminution, de manque. Non seulement la maladie n'est qu'un des éléments de la forme d'une vie mais elle ouvre des possibilités de vie, des possibilités d'enrichissement de la vie. Selon Marielle Macé ( dans Styles / Critique de nos formes de vie ), Canguilhem a entrepris de " redéfinir les rapports entre l'état de santé et l'état de maladie. Il réfutait une vision commune de la maladie, qui consiste à voir une altération quantitative de l'état normal ( un hypo ou un hyper ) ; et définissait au contraire la maladie comme " une autre allure de la vie " : une allure globale, engageant le sujet tout entier dans un nouvel arrangement qualitatif ".

Si Marcel Proust n'avait pas souffert de son asthme, il n'aurait peut-être jamais écrit A la recherche du temps perdu . Il en alla sans doute semblablement d'un Roland Barthes, dont la même Marielle Macé nous dit :

" Tout a sans doute commencé en effet lorsque la vie du jeune Barthes s'est trouvée affectée par les soins infligés aux tuberculeux. Soins d'un autre temps ( au moment où l'on commençait à traiter les malades aux antibiotiques, Barthes faisait l'objet de cures du XIXe siècle -- cures de soleil, cures de "déclive", cures de silence même ) ; soins qui le condamnaient à  des formes de retrait social contredisant tout ( son âge, ses besoins, ses projets ) ; soins qui offensaient la formation de son existence politique, et l'éloignaient du moment historique ( celui de la guerre et de ses engagements ). Voilà une vie refermée aussitôt qu'ouverte, à l'âge  qui aurait dû être celui de tous les possibles ; voilà une retraite forcée, et non choisie, qui a décidé de toute une couleur du vivre ( isolement, silence, désengagement, ennui, plainte ...). Barthes est ce jeune homme qui a eu la maladie et la convalescence pour séjour principal, pour foyer, pour ethos pendant près de quinze ans.
   Et le plus frappant est peut-être  qu'il ait d'emblée vécu la maladie comme une véritable " forme de vie ". Une forme, une configuration, avec ses coordonnées rythmiques (rythmes physiques, rythmes psychiques ), ses coordonnées spatiales, ses coordonnées gestuelles, ses protocoles, sa plasticité, et surtout avec l'acquiescement à l'interrogation morale et politique qu'ouvre toute forme de vie, c'est-à-dire tout aménagement du  vivre. L'événement de la maladie s'est imposé dès 1934 comme l'exigence d'une "vie nouvelle", le choc d'une vie nouvelle, une vie séparée dans une société séparée. L'aventure a été considérable, produisant pour toujours un savoir pratique de la gravité de la vie et de la vulnérabilité qui gît dans l'incertitude de ses formes. Je crois qu'elle a ouvert Barthes à une attention constante à la portée éthique de toute  forme  de vie [...] ".

Il est clair que ces lignes auraient pu être écrites pour rendre compte de ce que Thomas Mann fait vivre et découvrir à son héros Hans Castorp.

Le sous-chapitre intitulé Neige illustre ces possibles inédits induits par la nouvelle vie de Hans. Las d'être réduit par l'hiver à fréquenter seulement les abords immédiats du sanatorium, il loue une paire de skis et se trouve bientôt capable de s'éloigner de la station et de quitter les chemins balisés pour découvrir des aspects de la montagne encore inconnus de lui ;  une montagne fort intimidante au demeurant :

" Non, ce monde au silence illimité n'avait rien d'hospitalier ; il ne faisait qu'admettre, sans vraiment l'accueillir ni l'adopter, le visiteur qui s'y trouvait pour son propre compte, à ses risques et périls : face à cette intrusion et à cette présence, il avait une tolérance inquiétante et de mauvais augure, donnant l'impression d'une force élémentaire au silence menaçant, qui n'était mêmepas hostile, mais d'une indifférence funeste. L'enfant de la civilisation, étranger à une nature sauvage toujours éloignée de lui, est bien plus réceptif à sa grandeur que le robuste fils de la nature, qui dépend d'elle depuis l'enfance et la côtoie avec une familiarité pragmatique".

Au cours d'une halte, près d'un chalet d'alpage, Hans s'endort et se retrouve dans un vaste parc, au bord de la mer, où les hommes vivent sereinement en harmonie avec la nature ; pourtant cette vision idyllique s'achève sur une scène sanglante et barbare : dans le rêve comme dans le "réel", la violence et la douleur, sous leurs formes les moins supportables, ne sont jamais éloignées de l'harmonie et de la douceur. Toutefois, ce rêve n'est pas perçu par Hans -- ni par nous -- comme un rêve, mais comme une autre réalité : le rêve, lui aussi, fait apercevoir d'autres possibilités, ouvre sur d'autres formes de vie. N'est-il pas comme "une seconde vie" ?

Roman d'apprentissage que La Montagne magique ? Sûrement. Mais, plus sûrement encore, grande et belle leçon de vie.

Thomas MannLa Montagne magique  ( Fayard )

Georges CanguilhemLe Normal et le pathologique ( P.U.F. )

Marielle MacéStyles / Critique de nos formes de vie  ( Gallimard )



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