lundi 14 novembre 2016

L'immortalité, propriété du vivant

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On est immortel, tant qu'on est vivant" déclare Philip Roth.

A mon sens, il ne fait que reprendre  un propos bien connu d'Epicure sur notre rapport à la mort. Pour Epicure, nous ne rencontrons jamais la mort. C'est pourquoi il n'y a pas lieu de la craindre. Il s'en explique dans sa lettre à Ménécée :

" Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. [...] Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. "

On peut donc à bon droit soutenir que l'immortalité est une propriété du vivant, à condition d'ôter à "immortalité" ses habituelles connotations temporelles, métaphysiques et religieuses. Edgar Morin, dans une autre perspective il est vrai, a employé un jour le mot amortalité  (dans L'Homme et la mort ). La conscience est a-mortelle parce qu'elle ne peut être conscience de son propre anéantissement. Toute personne qui a subi une anesthésie générale le sait parfaitement : après l'injection, la conscience demeure quelques instants, réduite à quelques perceptions fugaces, puis... plus rien. Une telle expérience est d'ailleurs fort utile pour nous aider à lutter contre l'angoisse de la mort. Un sommeil sans rêves est une autre approche de l'anéantissement de la conscience dans la mort.

La conscience ne peut donc "vivre" son propre anéantissement. L'une exclut l'autre. On peut donc déclarer, avec Philippe Roth, qu'on est immortel (ou a-mortel) tant qu'on est vivant, et surtout tant qu'on est conscient.

Thomas Mann, dans La Montagne magique, évoque ce passage de la Lettre à Ménécée, et propose une illustration des remarques d'Epicure à propos de la mort de Joachim (fin du chapitre VI) :

"  De fait, notre mort concerne plus les survivants que nous-mêmes, et le mot de ce sage spirituel, que nous citons en substance, garde toute sa validité sur le plan moral :  quand nous sommes, la mort n'est pas là et, quand elle est là, nous ne sommes plus. Par conséquent, entre la mort et nous, il n'y a pas le moindre rapport réel, c'est une chose qui ne nous concerne absolument pas, et regarde tout au plus le monde et la nature. Voilà pourquoi tous les êtres l'envisagent avec tant de tranquillité, d'indifférence, d'irresponsabilité et d'innocence égoïste. "

L'envisagent, ou plutôt ne l'envisagent pas. Tous les êtres ? Je dirais quant à moi : tous les êtres  sauf l'homme. S'il est le seul à faire des histoires, c'est sans doute parce qu'il est "le seul animal qui sache qu'il doit mourir".

Nous avons une connaissance directe et indirecte (par le langage, les images...) de la mort des autres. Par la précédente, nous avons une connaissance indirecte de notre propre mort. Mais de celle-ci, nous ne pouvons  avoir une connaissance directe. C'est pourquoi, le bon Joachim de Thomas Mann meurt sans faire d'histoires et, à la vérité, sans s'en apercevoir. Comme nous tous.

Dans un passage du De Natura rerum (III, 830-842), Lucrèce reprend l'observation d'Epicure dans la Lettre à Ménécée :

" Nil igitur mors est ad nos neque pertinet hilum,
quandoquidem natura animi mortalis habetur.
Et velut ante acto nil tempore sensimus aegri,
ad confligendum venientibus undique Poenis,
omnia cum belli trepido concussa tumultu
horrida contremuere sub altis aetheris oris
in dubioque fuere utrorum ad regna cadendum
omnibus humanis esset terraque marique,
sic, ubi non erimus, cum corporis atque animai
discidium fuerit quibus e sumus uniter apti,
scilicet haud nobis quicquam, qui non erimus tum,
accidere omnino poterit sensumque movere,
non si terra mari miscebitur et mare caelo. "

( " La mort n'est rien pour nous et ne nous touche en rien
puisque l'esprit révèle sa nature mortelle.
Et de même qu'autrefois nous n'avons souffert de rien
quand les Carthaginois se lançaient de partout au combat,
quand le monde entier, frappé par ce choc effroyable
tremblait d'épouvante sous les hautes rives de l'éther
et qu'on ne  savait auquel des deux camps échoirait
l'empire des humains sur terre et sur mer,
de même, quand nous ne serons plus, lorsque, do corps et de l'âme,
 dont l'unité formait la nôtre, aura eu lieu la séparation,
il est clair que rien, absolument rien, nous qui ne serons plus,
ne pourra nous atteindre ou émouvoir nos sens,
non, pas même si la terre se mêle à la mer et la mer au ciel. " ).

" sic, ubi non erimus, cum corporis atque animai
discidium fuerit quibus e sumus uniter apti " ...
Lucrèce écrit animai (l'âme) et non animi (l'esprit), mais c'est sans doute pour une simple raison métrique, afin d'avoir deux voyelles longues pour le spondée sixième de son hexamètre. Il serait donc risqué  de greffer là-dessus une méditation dérivée des variations claudéliennes sur le couple animus/anima.
En revanche, il évoque le corporis atque animai discidium , la séparation du corps et de l'âme. On pourrait y voir une trace non consciemment assumée d'un dualisme que la (méta)physique épicurienne exclut pourtant explicitement : l'esprit/âme est de nature matérielle, comme le corps; tous deux sont formés d'atomes. Il me semble que, ni dans la Lettre à Ménécée, où Epicure évoque la mort en termes de perte de sensations et  non de perte de conscience, ni dans ce passage de Lucrèce, on ne trouve une description matérialiste du rapport esprit/corps suffisamment conséquente. Ni l'un ni l'autre ne vont en effet jusqu'à décrire l'esprit comme une fonction physiologique du corps, fonction à laquelle la mort met un terme comme elle met un terme aux autres fonctions physiologiques (battements cardiaques, circulation du sang, respiration...). Dans cette perspective, toute idée de séparation entre corps et esprit est évidemment à exclure.

Buste d'Epicure


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