mardi 8 novembre 2016

S'entraîner à juger de la qualité d'un texte littéraire

Souvent, on se contente du plaisir ou de l'ennui éprouvé à la lecture. On ne se donne pas la peine d'en explorer les causes. Ou bien on fait confiance au compte-rendu du livre par un critique connu ; ou au jury qui lui a décerné tel ou tel prix. Pourtant c'est un plaisir aussi que d'aller au-delà des vagues impressions, des appréciations à la louche, et de s'essayer à l'analyse critique, en somme de tester ses propres aptitudes à la critique. L'étymologie nous l'apprend, critiquer, c'est trier, entre le bon, le très bon, l'excellent, le moins bon, le pas bon du tout. Un tel apprentissage n'est pas à dédaigner. Toutes les occasions sont bonnes. Feuilleter une nouveauté à l'étal d'un libraire suffit souvent à se faire une opinion fondée. C'est ainsi que, l'autre matin, j'ai parcouru une page ou deux du dernier essai de Jean d'Ormesson ; la platitude de diverses remarques m'a consterné. Ce rapide survol m'aura convaincu de l'inutilité d'un tel achat.

En revanche, flânant l'autre jour sur les quais, j'ai trouvé dans la boîte d'un bouquiniste une page isolée, dépourvue de titre et de nom d'auteur, écrite en anglais (ou en anglo-américain) ; j'ai pensé qu'il s'agissait du texte original mais il peut aussi s'agir de la traduction d'un texte écrit dans une autre langue.  Voici ce texte :

" It was Joe Dillon who introduced the Wild West to us. He had a little library made up of old numbers of The Union Jack, Pluck and The Halpenny Marvel. Every evening after school we met in his back garden and arranged Indian battles. He and his fat young brother Leo, the idler, held the loft of the stable while we tried to carry it by storm ; or we fought a pitched battle on the grass. But, however well we fought, we never won siege or battle and all our bouts ended with Joe Dillon's war dance of victory. His  parents went to eight o'clock mass every morning in Gardiner Street and the peaceful odour of Mrs. Dillon was prevalent in the hall of the house. But he played too fiercely for us who were younger and more timid. He looked like some kind of an Indian when he capered round the garden, an old tea-cosy on his head, beating a tin whit his fist and yelling :
     -- Ya ! yaka, yaka, yaka !
     Everyone was incredulous when he was reported that he had a vocation for the priesthood. Nevertheless it was true. "

En voici une traduction :

" C'est Joe Dillon qui nous introduisit dans l'Ouest Sauvage. Il avait une petite bibliothèque composée de vieux numéros de The Union Jack, Puck et The Halfpenny Marvel. Chaque soir après l'école nous nous retrouvions dans son jardin, derrière la maison, et nous organisions des batailles d'Indiens. Lui et son gros et paresseux frère cadet, Leo, tenaient le grenier de l'écurie pendant que nous tentions de le prendre d'assaut ; ou bien nous combattions en bataille rangée dans l'herbe. Mais nous avions beau nous battre, nous ne remportions jamais ni siège ni bataille et tous nos combats se terminaient par la guerrière danse de victoire de Joe Dillon. Ses parents partaient chaque matin assister à la messe de huit heures à Gardiner Street et le pacifique parfum de Mrs Dillon imprégnait l'entrée de la maison. Mais il jouait trop brutalement pour nous qui étions plus jeunes et plus timides. IL avait l'air d'une espèce d'Indien quand il galopait autour du jardin, un vieux couvre-théière sur la tête, tapant du poing sur une boîte de conserves en hurlant :
     -- Ya ! Yaka, yaka, yaka !
     Tout le monde accueillit avec incrédulité la nouvelle qu'il avait la vocation pour la prêtrise. Pourtant c'était vrai.    "

Ayant lu ce texte dont j'ignore l'auteur, mais qui a retenu mon attention, bien que je n'aie pu lire la suite manquante, je me suis demandé s'il était possible, à partir d'un fragment qui a tout l'air de l'incipit d'un récit (roman ou nouvelle), de repérer des qualités dans l'art de conduire ce récit et des signes de talent suffisamment manifestes.

Il m'a semblé que oui. J'ai trouvé juste et savoureuse l'évocation de ces jeux de gamins inspirés des récits lus dans des revues pour la jeunesse d'une époque qui m'a paru remonter aux premières décennies du XXe siècle. Le contraste entre le couple des frères Dillon -- l'aîné, un peu plus âgé, en profitant sans vergogne pour se donner le beau rôle et s'adjuger invariablement la victoire -- et les invités, réduits à faire de la figuration, donne tout son relief à cette description, frappante et drôle malgré le développement succinct.

L'Indien sauvage, Joe Dillon, est pourtant le fils de parents fort convenables et civilisés, qui ne manquent pas d'assister chaque matin à la messe de huit heures. On peut penser que la lecture de ces histoires de Far West et les adaptations qu'il en tire offrent au jeune Dillon l'occasion de s'évader pour un temps de l'ambiance par trop BCBG de sa famille.

Un temps seulement, puisque c'est le modèle parental qui semble l'emporter, quand se répand la nouvelle que le jeune Dillon aspire à devenir prêtre. Ses " Yaka ! yaka, yaka, yaka ! " dignes d'une danse du scalp vont être relégués au magasin des souvenirs d'enfance au profit de psalmodies dévotes.

Ainsi se trouve habilement relancé l'intérêt du récit, mais dans quelle direction ? Je ne sais, ne disposant pas de la suite du texte.

S'esquisse, me semble-t-il, en filigrane de la description de scènes de jeux d'enfants, une réflexion sur leur fonction au sein d'un milieu social dont la peinture ne laisse pas d'être ironique.

Voilà en tout cas un récit dont j'aimerais bien découvrir la suite. Je suis à peu près sûr que je ne serais pas déçu.

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