vendredi 30 décembre 2016

De la crèche au laraire : penser le divin autrement

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" Les dieux ne parlent pas d'eux-mêmes, ce sont les hommes qui parlent d'eux "
                                                                      ( Maurizio Bettini )


Au début de sa stimulante étude, Eloge du polythéisme, Maurizio Bettini confronte deux pratiques ritualisées, propres, l'une à la tradition chrétienne, l'autre à la religion de la Rome antique : la crèche de Noël et le lararium

Des éléments communs les rapprochent : dans les deux cas, il s'agit d'un espace délimité par un édicule, à l'intérieur duquel sont réunies des figurines (les santons de la crèche, les statuettes du lararium), porteuses d'une signification sacrée, objet de la dévotion des croyants, ceux qui croient en la divinité de l'enfant Jésus et en la sainteté de ses parents, ceux qui croient en la divinité des Lares familiares et d'autres personnages regroupés dans le lararium.

Mais d'autres aspects fondamentaux les opposent : la crèche symbolise l'adhésion de toute une société, et, au-delà, de l'humanité entière, à la divinité du Christ. A cet égard, la présence des Rois Mages manifeste la soumission et l'effacement des autres religions, dites "païennes" à la nouvelle croyance monothéiste. Dans son ordonnance même, et en dépit de son apparente "naïveté", la crèche de Noël manifeste la structure pyramidale des rapports entre le monde naturel et humain et le Dieu unique, exclusif et jaloux de la Bible.

Toutes autres apparaissent l'organisation et la signification du lararium romain, telles que les témoignages contemporains permettent de l'appréhender. En général, il contient au moins une statuette, celle du Lar familiaris, représenté comme " un jeune homme vêtu d'une tunique courte, qui s'arrête aux genoux et est visiblement resserrée à la taille. D'une main, il porte un rhyton, à savoir un vase à boire en forme de corne, et de l'autre une patera, un petit plateau pour les offrandes ". Mais, sur cette base se greffent d'innombrables variantes. " A Pompéi, les Lares sont représentés en couple, de façon symétrique, de part et d'autre de la figure du genius qui occupe le centre du laraire ". Plus étonnante pour nous est la présence d'autres personnages, qu'il s'agisse de divinités du panthéon "officiel", Cupidon et Hercule dans le laraire d'Heius décrit par Cicéron, Vénus dans celui du Trimalcion de Pétrone, ou d'humains élevés au rang de divinités, Auguste dans le laraire d'Hadrien, plusieurs philosophes stoïciens dans celui de Marc Aurèle. L' Histoire Auguste énumère les image regroupées dans les deux laraires  d'Alexandre Sévère (1ère moitié du IIIe siècle) : outre les représentations de ses ancêtres figuraient celles du Christ, d'Abraham et d'Orphée, ainsi que Virgile, Cicéron et Achille. Ainsi, le laraire offrait-il à son possesseur la possibilité de combiner sa vénération à ses ancêtres et celle qu'il  vouait à telle ou telle divinité, mais aussi à des maîtres qui avaient particulièrement influé sur sa formation spirituelle, morale, intellectuelle.

Inutile de dire que, dans le combat des Chrétiens pour effacer toute trace du paganisme dans la pratique religieuse, la pratique du laraire devait représenter l'abomination de la désolation. Dans les parties du monde où les trois expressions du monothéisme biblique se sont imposées, ce n'est pas, jusqu'à aujourd'hui, l'acceptation de la différence qui l'emporte, et encore moins le syncrétisme, mais bien plutôt l'intolérance, celle qui inspirait, par exemple, à une Oriana Fallaci l'intention de faire sauter le minaret de la nouvelle mosquée de Colle Val d'Elsa, en Toscane. En France, nous relevons tous les jours des  manifestations diverses et variées de cette intolérance, de cette incapacité à accepter la différence religieuse de l'autre, qui poussa naguère les musulmans de l'Inde à se séparer de la population hindouiste pour fonder le Pakistan.

A contrario, le laraire romain témoigne d'une remarquable aptitude à accepter les différences et à pratiquer un syncrétisme conduisant à une conception richement diversifiée du divin. Au point qu'il nous offre toujours un repère pour nous aider à vivre notre spiritualité, à en concilier les diverses tendances, attirances, obédiences, reconnaissances. Plus d'un parmi nous serait bien inspiré de se constituer son laraire personnel, d'y faire ses dévotions, d'y  apporter ses offrandes, d'y méditer à loisir. Puissant moyen de s'arracher à la solitude, de se sentir relié. Au-delà des différences entre crèche chrétienne et laraire polythéiste, je distingue au moins un commun propos de glorifier et vénérer la vie par-delà la mort.

En tout cas, la pratique du laraire démontre, parmi d'autres décrites dans le livre de Maurizio Bettini, la souplesse et la productivité religieuse du polythéisme. Peuvent être élevés au rang de divinités non seulement des êtres humains (ce fut le cas, en particulier, des empereurs romains), mais aussi des entités morales ( Honos, Fides etc.).

Et puisqu'en ces matières, il faut, je le sens bien, prêcher d'exemple, je m'en vas me l'aménager, le mien, de laraire. Riche d'images et de souvenirs il sera ; et son espace, ce sera ce blog, au fil d'une série de billets, dont je n'ai pas encore trouvé le titre ; mais ça ne saurait tarder. Je choisirai librement, au gré de mes inspirations, qui et quoi j'aurai décidé d'élever au rang de divinités (ma mère et mon père, mais aussi quelques uns de mes chats et, pourquoi pas, quelques arbres, montagnes et rivières). Je chanterai leurs louanges en des psaumes que je composerai (paroles et musiques) et organiserai tout un rituel en leur honneur. Il va de soi que je déciderai tout aussi librement d'éjecter de mon laraire telle ou telle divinité déchue par un décret souverain de mon libre arbitre. Ainsi me fabriquerai-je une religion ludique, à géométrie variable, éminemment personnelle, et d'ailleurs révocable en totalité à chaque instant. Il est clair, en tout cas, que les divinités non reconnues par moi, telles que  Yahvé, Dieu le Père ou Allah, ne figureront jamais dans mon panthéon personnel. Car, tel le Sénat de Rome, je désigne en toute souveraineté qui est digne d'être considéré et vénéré par moi comme un dieu. Et ce ne sera certainement pas l'un de ces  grotesques usurpateurs de la prérogative des humains de créer leurs dieux. Allez, Yahvé, Dieu le Père, Jésus, Allah, rentrez dans le rang : c'est l'homme qui a fait de vous des dieux, c'est lui votre inventeur, comme il inventa Osiris, Jupiter ou Odin. Vive le polythéisme !


Maurizio BettiniEloge du polythéisme, traduit par Vinciane Pirenne-Delforge  (Les Belles Lettres)

Le laraire de Rezé  (musée Dobrée)

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