dimanche 11 décembre 2016

De l'intelligence

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Qu'est-ce que l'intelligence ? Pour éclairer notre lanterne, consultons  l’article « intelligence » du  Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey. Après avoir rappelé que le mot vient du latin « intelligentia » qui désigne la faculté de connaître et de comprendre, l’auteur indique que, depuis le XVIIe siècle, le mot désigne la qualité d’un être capable de comprendre.

La qualité d'un être capable de comprendre ? Mais de comprendre QUOI au juste ? Les tests de Q.I. ont cet inconvénient de nous faire croire que l'intelligence est une faculté indépendante de l'objet qu'elle s'attache à comprendre. Pourtant, ces tests sont fondés sur la capacité d'un sujet à comprendre telle ou telle chose,  à l'exclusion de toutes les autres ; ils mesurent toujours l'intelligence de quelque chose de précis.

Ainsi, en dépit de tous les tests de Q.I. du monde, l’intelligence comme don indépendant de tout le reste,  ça n’existe pas. On oublie toujours que, lorsqu’on fait preuve d’intelligence, c’est qu’on a (à un moment donné) l’intelligence DE quelque chose, et seulement de cela. Cette capacité, on ne la possède pas une fois pour toutes ; un enfant de cinq ans peut avoir de certaines choses une intelligence qu’il ne possèdera plus dix ans plus tard ; on n’a pas non plus la même intelligence que son voisin ; un vagabond, adepte de l’école buissonnière, aura une intelligence de certains aspects du monde naturel qui passeront toujours au-dessus de la tête d’un docteur ès lettres. Certains romans de Giono montrent très bien ça.

Simone Weil écrit, dans La Pesanteur et la grâce :

" Il n’y a rien de plus proche de la véritable humilité que l’intelligence. Il est impossible d’être fier de son intelligence au moment où on l’exerce réellement. Et quand on l’exerce on n’y est pas attaché. Car on sait que, deviendrait-on idiot l’instant suivant, et pour le reste de sa vie, la vérité continue à être. »

L’intelligence comme grâce de l’instant. Intelligence DE quelque chose, à un moment de notre vie. Rien de plus opposé à une conception de l’intelligence comme don, mesurable par QI que cette description de l’intelligence par Simone Weil. Rien n’est jamais donné à l’homme une fois pour toutes, et surtout pas l’intelligence. A chaque fois, tout est à refaire. Ce qui n’invalide pas l’exercitatio. Au contraire.

Nous, humains, sommes très fiers de la supériorité de notre intelligence sur celle des autres êtres vivants. Mais que savons-nous de l'intelligence des animaux ? Pour ma part, je suis persuadé que l’intelligence de mon chat le rend capable de comprendre des tas de choses que je ne comprends pas (ou que je comprends autrement). Oui, l’intelligence est un mystère, infiniment subtil. Elle n’est pas l’apanage exclusif de l’être humain. Elle est partout dans le monde vivant, et peut-être même au-delà.

Cette méconnaissance des capacités et des formes d'intelligence chez les autres espèces vivantes vient aussi que nous attachons un prix sans doute excessif à l'intelligence rationnelle et abstraite. Pourtant, nous savons qu'existe l'intelligence du coeur, qui a peu à voir avec la rationalité. Il est clair que, dans bien des cas, l’aptitude à la sympathie, à l’empathie est une condition sine qua non de l’intelligence.

Il existe aussi une  intelligence du corps. Elle est tout autant une affaire de neurones que l’intelligence des raisonnements mathématiques. Je ne vois pas pourquoi l’intelligence d’un footballeur supérieurement doué dans sa partie, j’entends l’intelligence de ses mouvements et de ses gestes, l’intelligence de leur efficacité et de leur beauté, devrait être placée au-dessous de celle d’un prix Nobel de physique, éminente dans sa partie, mais dans sa partie seulement. Cette intelligence de son corps dans l’espace qui est celle d’un grand footballeur s’apparente, à celle de l’artiste : chez un brillant footballeur comme chez un brillant danseur, l'intelligence du corps se manifeste de façon également éclatante. Gardons-nous d'une conception de l’intelligence  pyramidale, qui placerait l’intelligence rationnelle, dont le modèle est le raisonnement mathématique, au sommet.

Du reste, son intelligence rationnelle est à la fois la meilleure amie de l’humanité et sa pire ennemie.
Personne ne songe à nier les merveilles que les humains doivent à l’usage de leur intelligence rationnelle ;  nous lui devons, par exemple, quelques chefs-d’oeuvre de la littérature mondiale que les bonobos eussent été bien en peine d’écrire. Et quant à moi, je leur dois d’avoir prolongé ma vie de quelques années. Mais on ne peut pas nier non plus les effets massivement mortifères de l’usage de ladite intelligence rationnelle. Les derniers survivants d’Hiroshima s’en souviennent comme si c’était hier. Nous, individus, sommes à la fois les acteurs minuscules et les victimes minuscules d’un aussi grandiose travail dialectique.

Ainsi, parmi les effets les plus remarquables de la supériorité de l’intelligence rationnelle dont les humains font un si remarquable usage, ont peut  citer la prolifération des armements nucléaires, le réchauffement climatique et la disparition de plus de 40% des populations de vertébrés en 40 ans. Il n’est pas sûr que le recours massif de l’humanité à son intelligence rationnelle lui permette de survivre à de si massives catastrophes. Pour réaliser les avancées scientifiques et technologiques qui mettent aujourd'hui l'humanité à la merci d'une apocalypse nucléaire et d'un désastre climatique de première grandeur, il aura fallu déployer des trésors d'intelligence rationnelle,  mathématique, abstraite. Jusqu'à nouvel ordre, le même type d'intelligence ne semble pas en mesure d'élaborer les recettes qui permettront d'y échapper.

Le recours à l’éthique permettra-t-il de surmonter une aussi massive aporie ? Rien n’est moins sûr.
















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