samedi 3 décembre 2016

Décohérence, ou le paradis perdu

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Au commencement était … l’atome ? Disons (pour simplifier) l’atome, un seul atome ; ou plus probablement, bien plus petit  que l'atome, le primordial infiniment petit, réunissant en lui l’infini de ses possibles infiniment superposés ; le tout-en-un du divin bricoleur, quoi ; le royaume de l’imprévisible et tout-puissant Hasard ; et puis, voici que se produit la catastrophe, d’où naît l’univers macroscopique; et voici en marche la causalité, et sa soeur, la rationalité ; la catastrophe porte, dans le jargon de la physique quantique, un nom précis : décohérence. La décohérence, c'est la fin des états superposés, la fin des possibles en liberté, l'avènement du déterminisme et de la logique. A ne saurait plus être en même temps non-A. L’Univers tel que nous le connaissons, et nous mêmes dedans, sommes le produit de la décohérence et sommes soumis à son pouvoir. Comme tous les imprévisibles chats, celui de Schrödinger s’est escapé (à jamais) dès la naissance du monde. Z’avez pas vu Mirza ?

Tout le monde le sait, Mirza est un chien, ou plutôt une chienne, ce qui complique encore. Je peux appeler Mirza le chat de Schrödinger, parce que le chat de Schrôdinger vit dans le paradis antérieur à la décohérence ; outre qu'il est à la fois vivant et mort, il est donc aussi bien un chien, une chienne,une méduse, qu’un chat. En revanche, je ne peux pas appeler mon chat Mirza, parce que mon chat ne peut pas être à la fois un chat et une chienne ; il vit en effet dans un monde régi par la décohérence, comme vous et moi. Or de quoi souffrons-nous ? de quelle irrémédiable nostalgie sommes-nous affectés ? De ne pas être à la fois nous-mêmes, le voisin ou la voisine (de préférence la voisine),un chat, un chien, une méduse, un arbre etc. Tout cela ne pourrait se produire que grâce à la superposition des possibles, à l’infini. Je pose que le paradis perdu dont nous avons la nostalgie, c’est celui-là, celui de la superposition à l’infini, celui de l’Un-Multiple, celui du tout-en-un. Etre un comprimé d’infiniment petit qui contiendrait tout ! le pied ! Il existe bien tout de même des moyens (modestes, mais on fait avec ce qu’on a) de lutter contre la décohérence : l’amour, la mystique, la littérature … Mais ils ne suffisent pas à nous guérir de notre nostalgie.

Je pose que le retour au paradis perdu ( celui de l’infinie superposition, antérieur à la décohérence) est possible. Il dépend d’un paramètre, bien connu des astrophysiciens : celui de la masse critique de l’Univers. Il semble que les discussions continuent d’aller bon train sur la question. Si cette masse critique atteint ou dépasse un certain seuil, c’est l’effet élastique : le retour fissa au comprimé d’infiniment petit contenant tout (virtuellement) ; sinon c’est l’expansion, le refroidissement, la décohérence et l’ennui, jusqu’à la mort. 

Cependant, avant de retrouver le paradis, il faudrait peut-être ( sait-on jamais, avec ces satanées probabilités ) en passer par une étape assez pénible : revivre, mais en sens inverse, depuis la mort (rebaptisée "naissance") jusqu'à la naissance (rebaptisée "mort") ; refaire toutes les expérience de la vie antérieure, mais à l'envers. De cette vie antérieure, il faut espérer que nous ne conserverons aucun souvenir, sinon, ce serait par trop fastidieux, et pas très drôle. Tant pis pour Baudelaire, qui n'avait pas prévu le coup. Je crois qu'un film récent, que je n'ai pas vu et dont j'ai oublié le titre, développe un tel scénario.



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