dimanche 25 juin 2017

Il y a pasionaria et pasionaria

Sur son blog, Un  si proche Orient, Jean-Pierre Filiu publie un article discutable et discuté intitulé Le vrai visage des libérateurs de Rakka. On y apprend que les combattantes kurdes du FDS, fer de lance de l'opération lancée pour la reprise de la ville, adoptent volontiers des surnoms comme "Rosa Luxembourg" et "Clara Zetkin". Filiu trouve ces références fâcheusement décalées par rapport  au conservatisme social dominant, selon lui, chez les habitants de Rakka.

Quant à moi, je trouve de tels choix fort sympathiques et je pense qu'ils en impliquent à coup sûr d'autres, notamment en ce qui concerne le style de vie. En dehors de ces combattantes kurdes, elles ne doivent pas être bien nombreuses au Proche Orient, les femmes qui se réclament de tels patronages. Il est vrai que, chez nous, elles doivent être assez rares aussi.

De son côté, dans un article du Monde du 25 juin, Didier Leschi épingle cette déclaration de la dénommée Houria Bouteldja, militante du Parti des indigènes de la République :

" J'appartiens à ma famille, à mon clan, à ma race, à l'Algérie, à l'Islam ".

Mais ni à la France ni à l'Europe, où cette dame vit pourtant depuis des années.

Appartenir à sa famille, passe encore. Mais à son clan ! Quelle horreur ! Et à sa race ! Laquelle au juste ?

Et puis, quelle est donc cette rage d'appartenir ? Entre les militantes kurdes du FDS et cette Houria Bouteldja, on voit bien dans quels coeurs palpite l'amour de la liberté.

Il y a pasionarias et pasionaria. Entre les premières et la seconde, mon choix est fait.



jeudi 22 juin 2017

De l'islamisme radical à l'athéisme militant

1447 -


Apparemment, les responsables de l'E.I. encore vivants n'ont pas fourni d'explication plausible à leur décision de dynamiter le minaret de la grande mosquée de Mossoul. S'attaquer ainsi à l'un des plus prestigieux et des plus anciens édifices du monde musulman peut paraître aberrant, venant de gens qui se présentent comme les plus ardents défenseurs d'Allah.


Il est certain que la destruction de la mosquée de Mossoul est un acte éminemment symbolique et tout aussi éminemment ambigu. Il est clair, en tout cas, que la décision a été prise dans le but de frapper les esprits à la veille de la fin du ramadan. L'organe de propagande de l'E.I. a bien prétendu que la mosquée avait été détruite par un raid américain, mais personne n'y a cru, sauf, peut-être, une poignée d'inconditionnels, et les auteurs de cette fausse nouvelle ne s'attendaient sans doute pas à être crus. Peut-être même ne le souhaitaient-ils pas.

Quoi qu'il en soit, il y a, dans cet acte aux résonances tragiques et désespérées, une logique, et dieu sait si l'implacable logique des djihadistes du califat est un de leurs traits les plus remarquables.

Il faut donc tenter de comprendre cette logique.

Première explication qui me vient à l'esprit : ceux qui se présentent comme les seuls authentiques représentants de la vraie foi refusent que des gens qui, à leurs yeux, sont de mauvais ou médiocres musulmans (la plupart des habitants de Mossoul), des hérétiques (les chiites), des infidèles ou des athées aient accès, après la défaite totale de l'E.I à Mossoul, à un édifice où leur calife autoproclamé fit sa première (et seule) apparition publique. Une telle souillure est intolérable à leurs yeux. Aux yeux des djihadistes, leur défaite sonne le glas de l'Islam authentique à Mossoul. Cette ville impie ne mérite pas sa mosquée.

Deuxième explication :  il s'agit d'un geste suicidaire. Le plus éminent édifice musulman de Mossoul doit disparaître avec les derniers authentiques défenseurs d'Allah, dans un dernier épisode apocalyptique façon crépuscule des dieux. Cette explication est très proche de la précédente.

Troisième explication : si les plus authentiques serviteurs d'Allah ont été vaincus, c'est qu'Allah ne les a pas soutenus, et même qu'il les a froidement laissés tomber. A ce refus de les soutenir, deux explications possibles. La première est que ce sont eux qui se sont trompés dans leur lecture de l'Islam. Leur salafisme radical n'est pas la bonne voie et Allah le leur signifie, en refusant de les soutenir. Mais dans ce cas, dira-t-on, pourquoi détruire la mosquée ? Cela ne fait qu'aggraver leur cas, alors qu'il était si simple de se tourner vers une autre façon de pratiquer les préceptes du Coran, celle des soufistes par exemple. Mais qu'Allah ne soutienne pas leur lecture intégriste du Coran, la seule admissible aux yeux de ces soldats du califat, cela est proprement impensable. D'où leur immense colère, qui, logiquement, ne peut que se retourner contre Allah lui-même, qui les a abandonnés à leur sort. En abattant le minaret qui proclamait que cette ville était sienne, c'est Lui qu'on veut abattre.  Dès lors, une seule explication de cette défection d'Allah leur (à certains d'entre eux tout au moins) paraît tenir la route. Si Allah ne veut ou ne sait pas les soutenir, c'est que, selon toute probabilité et conformément à la logique, il n'existe pas. Détruisons donc l'édifice qui, à Mossoul, est le plus remarquable instrument de perpétuation d'une imposture qui, enfin, nous saute aux yeux. Il n'est jamais trop tard pour se convertir à la vérité. La prochaine étape pourrait être de faire péter la Kaaba un jour de pélé.

Si mon interprétation ( à savoir qu'il faut détruire le monument le plus symbolique de l'imposture islamique à Mossoul, en attendant le tour de la Kaaba ), alors ne nous étonnons pas si, dans un proche avenir, le dernier carré des survivants de l'E.I. se mue en une association de propagateurs décidés de l'athéisme. Par des voies plus pacifiques, on l'espère, que celles qui prévalurent aux temps anciens de certaines démocraties populaires aujourd'hui défuntes.

" Ecr. l'Inf. " : c'est ainsi que Voltaire, sur la fin de sa vie, signait ses missives à l'intention de quelques intimes. Mais,  en visant l'Eglise catholique, il se trompait de cible. L'infâme, c'est le fanatisme, de quelque masque particulier qu'il couvre son visage. Puisse la destruction du minaret de Mossoul donner le signal d'une conversion des derniers soldats de l'E.I. aux voies de la douceur. C'est la grâce qu'on leur souhaite.


Posté par : le petit herméneute débutant, avatar eugènique enculeur de moucharabieh

Ce minaret vous avait tout de même une foutue allure de pénis en érection.  Je comprends que nos prudes djihadistes aient décidé d'abattre cette obscénité.

mercredi 21 juin 2017

Sisyphe heureux ?

1447 -


On connaît la conclusion que tire Albert Camus à la fin de son Mythe de Sisyphe : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Oui, mais quand ? toujours ? ou seulement parfois ? Et dans ce cas, à quels moments de son travail (de Sisyphe) éternellement recommencé ? Et comment ? Est-ce que tout le rend heureux ? ou seulement certaines expériences ?

A ces questions, la légende n'apporte pas de réponses. Et l'essai de Camus, guère non plus ? Voire.

Selon le mythe, la tâche toujours recommencée de Sisyphe comporte -- c'est le cas de le dire -- deux versants. En un premier temps, Sisyphe pousse son rocher jusqu'au sommet d'une montagne. Il peine, il ahane, il sue, il geint. Besogne de forçat. Difficile d'imaginer Sisyphe heureux tant que cela dure.

Ensuite, parvenu au sommet, Sisyphe voit son rocher débouler la pente de la montagne jusqu'en bas. Il sait qu'il va devoir redescendre et recommencer à le pousser jusqu'en haut. Et ainsi de suite.

Sur ce que fait Sisyphe pendant que le rocher déboule, le mythe est muet. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il va redescendre, mais comment ? Il est exclu qu'il redescende à toute allure aux basques de son rocher. Cheminant sur un sentier de randonnée, au creux d'une vallée, j'ai vu un jour débouler vers moi, depuis la crête de la montagne, un rocher, un gros. Tout en faisant des bonds de cabri, qui le projetaient chaque fois à des mètres de hauteur, il ne cessait de prendre de la vitesse. Pas moyen d'imaginer un Sisyphe doté de la pointe de vitesse d'un champion du 110 m haies accompagnant ce rocher dans sa chute. Donc, il faut imaginer Sisyphe descendant, lui aussi, mais à son rythme.

Et c'est là qu'on peut imaginer Sisyphe heureux.

Me référant toujours à mon expérience de randonneur, je puis imaginer Sisyphe à la  montée et Sisyphe à la descente. J'ai à mon actif quelques ascensions de sommets accessibles sans escalade à un randonneur convenablement entraîné. Pour y parvenir, je partais de bon matin et l'ascension se terminait vers  midi. C'était généralement en été, sous un soleil généreux. Il fallait se hâter, car je ne devais pas être de retour trop tard dans la soirée. Collé à la pente par mon sac à dos copieusement garni, je suais et ahanais. J'étais Sisyphe sans le rocher.

La partie vraiment heureuse de la randonnée, c'était la descente. Rien ne me pressait. Je pouvais admirer à ma guise le paysage, écouter les bruits, observer les animaux, ménager des pauses pour contempler et rêver. De la vallée montait une brise bienfaisante. J'ai vécu ces jours-là des moments de communion avec le monde, avec les rythmes du monde, avec la paix du monde, qui firent de moi un modeste cousin du promeneur solitaire de Rousseau.

C'est donc à la descente que j'imagine Sisyphe heureux. Rien ne le presse. Il peut prendre tout son temps. Il peut musarder à sa guise, oublier l'heure, s'abandonner à la jouissance du monde et de soi. Arrivé au bas de la pente, rien ne dit qu'il retrouvera aisément son rocher. C'est capricieux, un rocher qui déboule. Le mien, naguère, avait choisi de m'ignorer et s'était échoué sur le sentier, à quelques dizaines de mètres. Celui de Sisyphe s'est peut-être arrêté dans une sylve ombreuse, où il ne sera pas facile de le dénicher.

En somme, pendant que le rocher déboule, c'est le monde et sa beauté qui s'offrent au bon plaisir de Sisyphe. Ce serait dommage de ne pas en profiter.

Le rocher de Sisyphe, c'est toutes les tâches auxquelles la vie, dans sa dimension naturelle et dans sa  dimension sociale, nous contraint, sans que l'accomplissement de ces tâches s'accompagne nécessairement de plaisir, au contraire. Ainsi, notre bonheur de Sisyphe, c'est quand nous échappons à ces tâches, d'une manière ou d'une autre, et ces manières, on le sait, sont très nombreuses ; à chacun, d'ailleurs, d'en inventer d'inédites. Le bonheur de Sisyphe, c'est tout simplement le bonheur de vivre, dans l'adhésion rieuse à la vie, en oubliant, même momentanément, les rochers qui nous attendent.

Mais, dira-t-on, voilà une façon abusivement réductrice d'interpréter la formule de Camus. Il est clair que, pour lui, Sisyphe est TOUJOURS heureux, même quand il est rivé au cul de son rocher, et sans doute surtout à ce moment-là.

Pour le comprendre, on doit se demander s'il existe des tâches si absolument rebutantes qu'elles excluent celui qui, de gré ou de force, s'y adonne de toute possibilité de bonheur ? A mon avis, non. Le bonheur n'existe pas en dehors de la conscience que nous en avons. Il est une façon de voir les choses. Imaginons que Sisyphe, arc-bouté à son rocher, s'étonne d'être capable de le pousser, ne serait-ce que de quelques centimètres, voire de quelques millimètres. Le voilà déjà bien content. Puis le voilà qui se met à rêver aux myriades d'atomes qui composent ce rocher pas si massif qu'il en a l'air, puisque, comme toute réalité terrestre, il est fait à  99% de ... vide. Je pousse du vide, se dit Sisyphe. Et il rigole.

Et puis, Sisyphe a la chance de posséder la seule chose qui puisse nous rendre heureux sur cette terre : il a une tâche. Il a quelque chose à faire. Et il la fait. Ce qui lui évite, pendant qu'il la fait, de se poser les métaphysiques questions pascaliennes, et les autres.

Me revient à la conscience un souvenir d'enfance. J'étais sur un pont. C'était encore l'époque où les femmes du village venaient laver leur linge à la rivière. Elles étaient une dizaine, agenouillées le long de la planche du lavoir. D'en bas montaient jusqu'à moi les chocs rythmés de leurs battoirs. En choeur, elles chantaient.

Il faut imaginer Sisyphe heureux.


Posté par : le Petit mytheux , avatar eugènique occasionnel



jeudi 15 juin 2017

Un point de vue tendance

1445 -


En ce début de XXIe siècle, le regard occidental sur la place de l'homme dans la nature et ses rapports avec les autres manifestations du vivant (animaux, végétaux) semble en passe de changer de façon assez radicale. On dira que ce n'était pas trop tôt et qu'il était bien temps pour l'Occident de rattraper son retard sur d'autres cultures, comme celles de l'Inde ou de cultures  naguère imprudemment qualifiées de "primitives". La conviction que l'homme est d'une essence radicalement différente et supérieure, conviction sans doute née de la "révélation" du monothéisme judéo-chrétien recule à mesure que progresse la connaissance scientifique des diverses formes du vivant.

Sur le terrain philosophique, des ouvrages d'une belle tenue intellectuelle comme La fin de l'exception humaine, de Jean-Marie Schaeffer, ou Par-delà nature et culture, de Philippe Descola, avaient contribué à ouvrir ces approches nouvelles. Aujourd'hui, elles sont en voie de vulgarisation grâce à des livres, des films ou des reportages télévisés qui visent le grand public.

Je viens d'achever un ouvrage qui me paraît très représentatif de cette attitude nouvelle et de cette ouverture au grand public.. Son titre : La vie secrète des arbres . L'auteur, Peter Wohlleben, est un forestier allemand, qui dirige aujourd'hui une forêt écologique. L'ouvrage a connu un succès de librairie impressionnant, bien au-delà des frontières de l'Allemagne.

Les sous-titres de l'ouvrage nous éclairent, plus que le titre, sur le propos de l'auteur : Ce qu'ils ressentent et Comment ils communiquent . Ainsi, des aptitudes qui paraissaient naguère réservées aux animaux et à l'homme ne seraient pas étrangères aux arbres et sans doute aussi aux autres végétaux.

Je cite un passage qui me paraît très représentatif de ce regard nouveau. Dans le chapitre Question de caractère, Peter Wohlleben nous décrit les différences de comportement de trois vieux chênes de sa connaissance aux approches de l'hiver :

" Le moment où un arbre se sépare de son feuillage est effectivement une question de caractère. Cette opération, nous l'avons vu dans le chapitre précédent, est une nécessité. mais comment savoir quand le bon moment est arrivé ? Les arbres ne peuvent pas sentir l"hiver approcher, ils ne peuvent  pas savoir s'il sera froid ou doux. Ils enregistrent la décroissance des phases lumineuses et la baisse des températures. Si tant est qu'elles baissent. Il n'est pas rare que le thermomètre affiche des températures de fin d'été en automne, de quoi poser un vrai casse-tête à nos trois chênes. Que faire ? Profiter de la douceur ambiante pour continuer à réaliser la photosynthèse et vite engranger quelques calories supplémentaires avant l'hiver ? Ou bien jouer la sécurité et se défeuiller sans attendre au cas où un brusque épisode de gel contraindrait à un repos précipité ? Apparemment, chacun des trois arbres a un avis différent. Celui de droite est plus anxieux, ou, pour l'exprimer de façon plus positive, plus raisonnable. A quoi bon des réserves supplémentaires si l'on ne peut plus se séparer de ses feuilles et que l'on se retrouve à traverser l'hiver avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Mieux vaut lâcher les feuilles et hop, au pays des rêves ! Les deux autres sont plus téméraires. Qui sait ce que le printemps suivant apportera, combien d'énergie une soudaine invasion d'insectes engloutira et ce qu'il restera ensuite de réserves ? Mieux vaut garder les feuilles et remplir à ras bord les réservoirs, sous l'écorce et dans les racines. Jusque là, cette option s'est avérée un bon choix, mais qui sait combien de temps cela va durer ? Avec le réchauffement climatique, les températures automnales restent plus longtemps élevées, le feuillage demeure parfois jusqu'à la  semaine de novembre sur les rameaux. Or le début de la saison des tempêtes n'a pas changé, il survient toujours en octobre, de sorte que le risque qu'une bourrasque renverse un arbre couvert de feuilles augmente. Je crains qu'à terme les arbres prudents aient de meilleures chances de survivre. "

Même s'il ne le postule pas explicitement, il est clair qu'ici Peter Wohlleben prête à ses trois chênes des capacités de réflexion et de prévision appuyées sur l'expérience et leur accorde pour le moins  une marge de liberté de choix.

On aurait tort de ne voir  dans ces descriptions qu'un jeu de métaphores aussi raccrocheuses que faciles, abusivement anthropomorphiques ;  on en rencontre de semblables tout au long du livre ; elles sont fondées sur des années d'observations subtiles et précises ; elles disent la conviction d'un homme riche d'expérience personnelle et de connaissances scientifiques.

Mais après tout, peut-être le point de vue de ce remarquable connaisseur, parmi beaucoup d'autres, du monde végétal ne fait-il que rejoindre et confirmer celui des poètes, celui que portait Ronsard sur la forêt de Gastine.

Plus récemment j'ai suivi la diffusion, sur la chaîne France 5, d'un reportage sur un clan de singes babouins dans une région d'Afrique dont j'ignore la localisation exacte, ayant pris le documentaire en cours de route.

L'attitude des réalisateurs y était clairement la même : faire apparaître les ressemblances, les affinités entre le comportement de ces singes et celui des humains. Elles ressortaient de façon frappante de ce qu'on nous montrait des regards, des attitudes, des gestes, des relations entre individus au sein d'un clan. On dira que, s'agissant de singes,  nos proches cousins, une telle approche est moins nouvelle. Comme Peter Wohlleben à l'égard des arbres, les auteurs du film accordaient à ces singes une aptitude à la réflexion, éclairée par l'expérience, ainsi qu'une liberté de choix. La dimension affective des liens entre membres du groupe était, elle aussi, fortement soulignée.

A un moment, nos singes devaient se résoudre à quitter, sur la décision et sous la conduite du chef du clan, leur lieu habituel de vie qu'un épisode de sécheresse sévère leur rendait invivable, pour rejoindre de lointaines montagnes où ils trouveraient de l'eau en abondance et une herbe plus verte. La séquence évoquait manifestement le récit biblique de Moïse partant pour la Terre promise (l'expression était dans le commentaire) à la tête de son peuple. L'accompagnement musical évoquait d'ailleurs de très près un chant choral religieux juif !

Qu'il s'agisse du livre de Wohlleben ou de ce documentaire télévisé, l'intention des auteurs est manifestement la même : inciter le lecteur et le téléspectateur à répudier l'anthropocentrisme et le complexe de supériorité qui nous empêchent de nouer avec le monde vivant où nous sommes plongés des liens plus sains et plus harmonieux, condition de notre avenir sur cette planète.

Toutefois, dans l'un comme dans l'autre cas, on ne doit pas perdre de vue le fait qu'on à affaire à un discours construit. Peter Wohleben use d'images -- comme dans le passage cité -- dont rien ne nous assure, en définitive, qu'elles correspondent à la réalité. Un caractère purement métaphorique ne peut être exclu. De même, les auteurs du reportage télévisé ont usé des efficaces ressources du montage et du scénario pour rendre fortement crédible leur point de vue.

En définitive, si l'on a, certes, dans ces deux cas, des témoignages d'une puissante crédibilité et qui ont le mérite de bousculer quelques préjugés ambiants, il me paraît impossible que leurs auteurs nous fassent toucher du doigt LA réalité des arbres ou des animaux, une réalité qui nous échappera toujours.

Mais, dira-t-on, n'en va-t-il pas de même des relations entre humains? Que savons-nous de ceux de nos semblables que nous croyons connaître le mieux ? Leur réalité intime nous échappe. Qu'ai-je su d'un père mort depuis bien des années et que, de son vivant, je ne me suis guère soucié de mieux connaître ? L'énigme qu'il fut pour moi autrefois reste entière et le restera jusqu'à ma propre fin.

Peter WohllebenLa Vie secrète des arbres  ( Les Arènes )

Pierre de RonsardOde à la forêt de Gastine

Jean-Marie Schaeffer La fin de l'exception humaine  ( NRF Gallimard )

Philippe DescolaPar-delà nature et culture   ( NRF Gallimard )


Posté par : J.-C. Azerty  , avatar eugènique agréé





dimanche 11 juin 2017

Heil Herr Präsident Makrönen !

1445 -


Ein Präsident, ein Volk, ein Partei  !


Tout ça me rappelle vaguement quelque chose, mais quoi ?


Y a un côté kazakh, ou poldève, dans cette nouvelle configuration politique. Potentiel seulement, bien entendu. Ou alors, un côté coréen. Du Sud, bien entendu.


Posté par : Adalbert Tebmolock , avatar eugènique apolitique




vendredi 9 juin 2017

Le petit terroriste amateur

1444 -


Depuis quelques semaines, il broyait du noir. Ce n'est pas le tout d'avoir rempli intégralement le  contrat du Journal de Tintin , " le journal des jeunes de 7 à 77 ans ", on aimerait quand même pouvoir durer un peu au-delà. Encore faut-il que l'intendance suive. Et dans son cas, elle suivait de moins en moins. Un matin, histoire de se remonter le moral, il posta sur un site littéraire qu'il fréquentait de façon plus  compulsive qu'assidue, et dont l'animateur n'était pas trop regardant sur la pertinence des interventions de ses lecteurs,  le "commentaire" suivant :

" Faisant suite à beaucoup d'autres,  les récents attentats de Londres ont achevé de me convaincre de mettre un terme à une existence de toute façon fortement menacée à brève échéance, dans un style spectaculaire, façon Erostrate. Demain matin, dans mon village, se tient un marché typiquement provençal, fort prisé des touristes, anglais notamment (ah ah ah, tu vas voir, ça va être leur fête). Les accès en sont variés et relativement peu surveillés. Or donc, m’inspirant des terroristes londoniens, demain matin, j’embarque dans ma scénic (version scénic railway), muni d’une hache et de quelques couteaux, et je fonce dans la foule. J’en tuerai bien une centaine (dont un effectif conséquent d’angliches), dépassant le record du malin petit tailleur et vengeant l’affront du brexit. On se croira à Nice un soir de quatorze juillet ! Il me semble qu’on sous-estime la valeur d’émulation des attentats récents et moins récents : ça donne envie de passer aux actes, pour un oui pour un non,, du moins à des allumés dans mon genre, soucieux de finir en beauté, dans un violent accès de rigolade sanglante. Bien sûr, je me réclamerai de Daech, imposant toutefois une nouvelle signification à l’acronyme, quelque chose comme  » Démoniaque Association Excessivement Criminelle Hi (hi hi) « . En effet, je ne suis pas moujoulman mais fort athéistique tique. On va voir ce qu’on va voir. A moi les actus de France 2, histoire de fêter le départ de Pujadas. "

A ses yeux, ce n'était là qu'une blague de potache qui ne tirait pas à conséquence. Amateur de saillies humiaouristiques d'un goût douteux, il n'était pas mécontent de celle-là.

Le lendemain matin, traînant le caddie où il empilait ses courses, il partit faire son marché. Bien sûr, la scénic resta sur son parking. Dès les premiers beaux jours, se garer dans le village les jours de marché devient quasiment impossible, tant affluent les touristes avides de pittoresque local.

Il ne prit guère garde au fait qu'au-dessus de lui, un hélicoptère de la gendarmerie tournait avec constance dans le ciel bleu. Il ne nota pas non plus que, depuis quelques minutes, trois individus lui avaient emboîté le pas, se tenant à quelque distance. Ils se rapprochèrent peu à peu et, au moment où il débouchait sur l'artère populeuse où se tenait le marché, lui sautèrent sur le râble et l'immobilisèrent au sol, un pistolet sur la tempe. De l'hélico en vol stationnaire au-dessus descendirent en rappel une douzaine de costauds armés de mitraillettes.

Dans son sac à dos, on trouva effectivement un couteau, celui qui lui servait, dans ses randonnées, à couper son fromage et son pain, et un disque des Quatre Barbus, un groupe que, dans sa jeunesse, il avait beaucoup admiré. Il n'en fallut pas plus pour qu'il se retrouve au siège de la gendarmerie, pour une garde à vue qui, d'emblée, s'annonça  musclée.

C'est que, depuis la prolongation ad libitum de l'état d'urgence et la mise sur la touche des juges, dessaisis de leurs prérogatives au profit des policiers pour des raisons d'efficacité, on pouvait assister ( ou plutôt, on ne pouvait pas ) à des interrogatoires dont l'allure virile ne le cédait en rien à ce qu'on avait connu aux bons vieux temps de la bataille d'Alger, ou, plus anciennement, de la rue Lauriston. Il y eut droit d'emblée.

" Cependant, un grand rustre d'agent par dessus son épaule lui disait : " Ecoutez, je n'y peux rien. C'est l'ordre. Si vous ne parlez pas dans l'appareil, je cogne. C'est entendu ? Avouez ! Vous êtes prévenu. Si je ne vous entends pas, je cogne." "

Selon les époques, l'humiaour potache n'est pas toléré avec la même indulgence. Et, question humiaour, à voir la tête des gens dans la rue, on voyait bien qu'on était dans une période sans.


Posté par  :  Virginie Desplantes , avatar eugènique fictionnolâtre


Henri MichauxUn certain Plume   ( Gallimard )



lundi 5 juin 2017

Des barbares et de la barbarie





1442


Le terme de barbare est étroitement corrélé à la langue. Le mot grec barbaros désigne, à l'origine, celui dont on ne comprend pas la langue. Barbaros, en effet, n'est pas autre  chose qu'une onomatopée. Le barbare, c'est celui qui "baragouine" (c'est le cas d'employer ce mot) un sabir dont on ne comprend pas le sens et qui évoque les émissions vocales des animaux. A l'origine, le mot suggère donc l'appartenance  des barbares à une vague sous-humanité, plus proche des animaux que des humains. Employer le mot de barbares, c'est exclure, consciemment ou non du genre humain ceux qu'on désigne par là.

Sur  le site de La République des livres, Roméo Fratti, à propos  des Misérables, considère manifestement que des personnages comme les Thénardier, ou Jean Valjean lui-même avant sa "rédemption" consécutive à sa rencontre avec Mgr Myriel, sont tombés dans la barbarie. Si l'on s'en tient à la signification étymologique du mot barbare, les Thénardier sont loin d'être des barbares ; le mari surtout, qui, à plusieurs reprises, fait étalage de son habileté à manier le français le plus châtié. Je doute fort, quant à moi, que dans Les Misérables, Hugo ait employé les mots barbare et barbarie. Même s'ils sont tout au bas de l'échelle sociale, même si leur déchéance est manifeste, ils ne sont en rien des barbares au sens où les anciens Grecs l'entendaient ; ils  font partie de la société des humains.

 » Le barbare, écrit Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire (ouvrage publié peu après 1945), c’est d’abord celui qui croit à la barbarie « . Cette assertion m’a longtemps étonné. J'avais tort. Elle s’éclaire par les intentions de l’auteur dans l’ouvrage ( dénoncer, notamment, le complexe de supériorité ethnocentriste des Occidentaux ). Aujourd'hui, nous utilisons couramment les termes de  barbare  et de barbarie pour dénoncer les crimes nazis, les actes de cruauté gratuite sur les humains et les animaux, les assassinats terroristes. Nos médias, nos hommes politiques, font de ces termes un usage pléthorique, souvent, sans doute, inconsidéré, dans la mesure où l’affectif supplante largement le rationnel.

 On peut donc dire que la notion de barbarie a fait un retour en force à partir du milieu du XXe siècle et nos contemporains croient, pour la plupart, à la barbarie, s’exposant ainsi à la critique de Lévi-Strauss, puisqu’ils ne prennent pas suffisamment garde au fait que ces termes suggèrent que ceux qui agissent, à leurs yeux, en « barbares » s’excluent du genre  humain pour rejoindre une sorte de sous-humanité. Utiliser inconsidérément ces termes implique donc qu’on s’expose à de redoutables contradictions. Avons-nous le droit d’exclure — ne serait-ce que symboliquement — de l’humanité d’autres humains pour la raison que leurs actes nous révulsent ?

" Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ", écrit Baudelaire au début des Fleurs du mal. Il faut nous y résoudre. Tous ces barbares, nous devons les considérer comme nos semblables, nos frères. S’ils portent la « barbarie » en eux, alors nous la portons aussi.

Croire aux barbares et à la barbarie, c'est cliver irrémédiablement le genre humain. L'assertion de Lévi-Strauss garde toute sa pertinence.


Posté par SgrA°  , avatar eugènique savantasse

lundi 29 mai 2017

Un beau caducée

1441 -


Attribut du dieu Hermès dans la mythologie grecque, le caducée représente un bâton entouré de deux serpents entrelacés. Le caducée était censé guérir les morsures de serpents. Son pouvoir était donc apotropaïque. Toutefois, la signification de cette représentation est ambiguë. On sait en effet que deux serpents entrelacés sont en train de s'accoupler. Leur image pourrait donc être un symbole de vie et de vigueur sexuelle.

Voici un caducée bien vivant photographié récemment dans la garrigue du Haut-Var. Précisons que les deux partenaires sont des couleuvres.


Photographie : Rémi Colombet

mercredi 24 mai 2017

L'inévitable inégalité comprise par La Rochefoucauld

1440 -


De 1789 à 2017, de Robespierre à Mélenchon, en passant par Marx, Lénine, Mao et bien d'autres, les paladins du combat pour la justice et l'égalité n'auront pas désarmé. Le projet marxiste aura  été de passer de l'égalité conçue  par les révolutionnaires français comme un droit à l'égalité réalisée comme fait.

Mais en vain. Aujourd'hui, les inégalités entre les humains sont sans doute plus criantes et plus scandaleuses qu'aux temps lointains où les féodaux écrasaient leurs serfs de leur richesse, de leur pouvoir et de leur mépris.

Bien avant Marx, un de nos grands moralistes --  La Rochefoucauld --en formula la raison. Il le fit de façon concise, objective, sans aucun cynisme, sans amertume non plus, la constatant comme un fait, sans doute aussi pérenne que l'humanité elle-même :

                          " La fortune tourne tout à l'avantage  de ceux qu'elle favorise "

Autrement dit, les favorisés de la fortune -- au sens étymologique -- engrangent toujours les dividendes des avantages acquis, quelle qu'en soit la nature.

Bien avant d'être le principe cardinal du capitalisme, origine des opérations boursières, il s'agit d'une loi darwinienne de la nature. Avis aux idéalistes.



La Rochefoucauld ,  Maximes, réflexions     ( Hachette / Littératures )


Posté par : Hyacinthe Pansard , avatar eugènique méditatif

vendredi 12 mai 2017

Apprendre le mallarméen

1440 -


Dans Le Tombeau d'Edgar Poe, Mallarmé loue le poète américain d'avoir travaillé à " donner un sens plus pur aux mots de la tribu ". C'est plutôt dans les poèmes de Poe, en langue originale, que dans ses récits, que le lecteur peut prendre la mesure de cet effort. Rappelons que Mallarmé a lui-même traduit ses poèmes en prose. Je ne sais ce que pensent de son travail les traducteurs de l'américain, mais il est certain que les traductions de Mallarmé cherchent justement à proposer un équivalent des singularités de la langue du poète américain et, du même coup, de la signification et de la beauté originales de ses textes.

En disant cela de Poe, Mallarmé donne une idée assez claire de sa propre ambition. Il s'agit pour lui aussi de donner un sens autre aux mots de la tribu, en prenant constamment ses distances à l'égard des usages de la langue commune, qu'il s'agisse du sens des mots, de leur ordre dans la phrase, de la syntaxe. Forger, en somme, un autre français, seul moyen, à ses yeux, d'exprimer l'originalité de sa pensée et de son esthétique.

Un exemple simple, parmi tant d'autres, de ce travail nous est donné, dans Le vierge, le vivace..., un de ses poèmes les plus accessibles, par le vers qui dit (il s'agit du cygne) :

Magnifique mais qui sans espoir se délivre .

Ce "sans espoir se délivre"  ressemble fort à un oxymore porteur d'une belle contradiction ; habituellement en effet, la délivrance implique  l'espoir. Pour résoudre la contradiction et atteindre le sens (probable, car Mallarmé ne nous a pas donné la clé), il peut être utile de se rappeler que le poète fait un usage fréquent des latinismes. " Se délivre " a probablement ici une valeur conative, usuelle en latin dans les temps de l'infectum (présent et imparfait) mais absente de la syntaxe du français ( pour donner une valeur d'effort à un verbe, il faut le mettre à l'infinitif, précédé d'un verbe tel que "s'efforcer de" ou "tenter de" ). Ainsi "sans espoir se délivre" signifierait "sans espoir cherche à se délivrer", ce qui ferait disparaître la contradiction.

Un autre exemple de cette tension entre le français courant et le français mallarméen nous est donné un peu plus loin dans le même poème par :

Il s'immobilise au songe froid de mépris .

L'ordre des mots rend possible ici plusieurs traductions en français "courant". Bien sûr , la difficulté est ici bien moindre que dans d'autres textes, tels que le célèbre Un coup de dés... , Victorieusement fui le suicide beau..., Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx...,  etc.

La position de Mallarmé poète à l'égard de la langue est au fond l'inverse de la position des classiques, telle qu'elle prévaudra jusqu'à lui ; elle est définie, entre autres, par les deux vers de l'Art poétique de Boileau :

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément .

L'idéal que Boileau propose au poète et, plus généralement à l'écrivain, est de faire de sa langue un usage clair et distinct, de façon à se faire comprendre, idéalement, de tous ; au moins de tous les honnêtes gens, dont il fait partie.

Cet idéal est radicalement récusé par Mallarmé, dont l'éthique et l'esthétique en matière de langage poétique sont à l'opposé de l'idéal des classiques. Le poème, étant l'expression de l'irréductible singularité de celui qui le compose, de son originalité, de son apport d'inventeur, ne saurait se satisfaire de l'usage scolaire, académique et sage de la langue courante. Il faut forcer la langue à exprimer ce qu'elle n'a encore jamais exprimé et, pour y parvenir, il faut en inventer une pratique radicalement inhabituelle.

Côté lecteur, cela implique une façon de lire opposée aux modes courants de la lecture. Le texte qu'il a à lire se présente systématiquement comme une énigme à déchiffrer. Il s'agit donc pour lui de s'arracher aux facilités d'une lecture guidée par les modèles du passé, les pratiques d'écriture canoniques ou simplement usuelles. La lecture qu'il doit pratiquer, c'est une lecture lente, difficile, curieuse, rêveuse, méditative, une lecture qui ne lui permettra cependant pas de résoudre à chaque fois les énigmes du texte ; une part de son mystère restera sans doute inviolée, jusqu'à la prochaine approche qui, peut-être, le résoudra, guidée, souvent, par les éléments musicaux du texte. Quoi qu'il en soit, le lecteur, confronté à un poème de Mallarmé est toujours un inventeur de sens, au sens archéologique du terme ; et la trouvaille suppose toujours un effort obstiné, ardu.

Il est clair que cette façon de comprendre et de pratiquer l'écriture poétique ouvre les voies de toute une partie de la poésie à partir du début du XXe siècle.

Il faudra attendre Joyce et son Finnegan's wake pour voir un écrivain pousser plus loin son ambition que Mallarmé : Joyce y invente en effet une langue qui n'est  plus sa langue maternelle et qui ne convient qu'à lui, ne peut-être utilisée que par lui. Il est vrai que Mallarmé, avec son fameux ptyx, était déjà sur la voie.

Hier soir, relisant Un coup de dés , j'eus cette sortie : " décidément, Mallarmé, j'y bite que dalle ".
J'y bite que dalle ? Peut-être Mallarmé eût-il compris cette expression comme un effort pour donner un sens plus pur aux mots de la tribu !


Posté par : Le Petit Pouillète , avatar eugènique graphomane


mercredi 10 mai 2017

Revoir Thonon

1439 -


Reverrai-je Thonon-les-Bains ? J'en doute . J'ai aussi peu de chances de retourner me promener sur les rives du Léman que d'arpenter les pages de Vendée ou les sentiers du Queyras. Il faut sans doute s'accommoder du jamais plus avec le sourire, un sourire facilité par la remontée des souvenirs.

Et des souvenirs associés à Thonon-les-Bains, Dieu sait si j'en ai. Pendant quatre ans, de 1993 à 1996, mes élèves et moi y passâmes quelques jours, à la fin de ces mois de mai. A l'époque avait lieu à Thonon-les-Bains un festival national de théâtre lycéen, où des groupes venus des quatre coins de France présentaient leur travail. Nous eûmes cet honneur, quatre fois de suite. J'avais le goût de proposer à mes jeunes des projets ambitieux, sur des textes difficiles. Ils relevèrent chaque fois le défi avec brio. En 1993, ce fut Jacques ou la soumission, d'Eugène Ionesco. L'année suivante, nous présentâmes le spectacle dont je suis sans doute le plus fier ; il s'agissait, sous le titre Désir aboie dans le noir, d'un montage de textes de Henri Michaux. En 1995, nous jouâmes L'Atelier volant, de Valère Novarina, en présence de son auteur. Il eut la bonté de confier à un journaliste qu'il avait mieux compris certains moments de son texte en nous voyant le jouer. J'ai eu l'humilité de me dire que c'était parce que nous l'avions mal joué. Humilité excessive, peut-être, mais je n'ai pas eu l'occasion de l'interroger pour en avoir le coeur net. En 1996, des difficultés de fonctionnement nous permirent de présenter seulement un montage de textes de divers auteurs, sous le titre Personne ne nous empêchera d'exister. Titre prémonitoire ? Optimiste en tout cas. J'ai toujours aimé faire interpréter à mes jeunes des textes qui n'avaient pas été écrits pour le théâtre et, quand mon souvenir me fait revoir notre interprétation, sur la scène de Thonon,  de tel passage des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski, l'émotion m'étreint.

En 1994, l'année où nous jouâmes Michaux à Thonon, un jeune homme de seize ans brillait dans la distribution des pièces que montait Brigitte, son professeur de lettres, qui lui confiait des rôles importants et difficiles. C'était dans une ville de France très éloignée de la nôtre. Plus tard, ils se sont mariés. Il s'appelle Emmanuel Macron. Peut-être les avons-nous croisés à Thonon-les-Bains. Si ce fut le cas, tout l'honneur aurait été pour nous.



Posté par : Le Petit théâtre d'Eugène , avatar eugènique démobilisé (par la force des choses)
Jacques ou la soumission, d'Eugène Ionesco

lundi 8 mai 2017

Il est né l' Divin Président

1438 -


On s'en souvient : l'élection d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République fut saluée par un vaste concert d'éloges admiratifs émanant de la plupart des hommes politiques, de nombreuses personnalités en vue et d'un très grand nombre de citoyens. L'ascension fulgurante de ce brillant jeune homme de 39 ans sidéra les Français, que sa personnalité et son programme avait irrésistiblement séduits. On savait peu de choses de lui, au fond, hormis ce qu'il en disait, mais ce qu'on savait ou croyait savoir nourrissait de grandes espérances.

Pourtant, dès le lendemain de son élection, à l'appel d'organisations syndicales et de partis de gauche, une manifestation  regroupa des milliers de personnes à Paris. Il s'agissait de mettre en garde le nouveau président contre la tentation d'user des ordonnances pour imposer ses réformes, jugées par eux antisociales, comme celle du code du travail.

Pendant les quelques jours qui suivirent, personne n'aperçut le nouveau président. On supposa que, retranché dans son bureau, il planchait sur les dossiers. Il y eut bien un employé de l'aéroport de Roissy qui prétendit l'avoir aperçu descendant incognito d'un avion en provenance d'Ankara, mais que serait-il allé faire là-bas, je vous le demande ?

Pourtant, quinze jours pétantes après l'élection, la première ordonnance fut promulguée. Elle concernait la réforme du code du travail, dont les dispositions se trouvaient fortement durcies par rapport aux annonces du candidat. Notamment, les indemnités prévues en cas de licenciement étaient carrément supprimées.

La réponse ne se fit pas attendre, Dès le surlendemain, des manifestations monstres étaient déclenchées dans les rues des grandes villes à l'appel des organisations syndicales et des partis de gauche. Comme on pouvait s'y attendre, des débordements eurent lieu.

Mais les forces de l'ordre avaient reçu des consignes sévères. Contre les émeutiers et les manifestants, elles tirèrent à balles réelles et  à la mitrailleuse.

On déplora des milliers (certains disent des dizaines de milliers) de victimes. Dans la nuit qui suivit, les responsables nationaux et régionaux de la CGT, de FO, du Parti Communiste et, bien entendu, du parti de Jean-Luc Mélenchon  furent arrêtés. Dès le lendemain, lesdites organisations furent interdites. Quelques semaines plus tard, les mutins furent traduits devant des cours spéciales, sous l'accusation de haute trahison. La peine de mort ayant été rétablie par ordonnance, Jean-Luc Mélenchon et quelques autres responsables en vue furent pendus haut et court.

Les méthodes énergiques du Président Macron, notamment dans le lutte contre le terrorisme, les organisations anti-nationales, les pédés etc., ne tardèrent pas à lui valoir les félicitations et les encouragements des Présidents Trump, Poutine et, bien entendu, Erdogan, son mentor.

Quelques mois plus tard une nouvelle ordonnance proclamait le départ de la France de l'Union Européenne. La monnaie nationale était rétablie.

La suite n'étonnera personne : le Front National et le mouvement présidentiel, rebaptisé "La République en marche", fusionnèrent, sous la nouvelle appellation de " Marions-nous, Maréchal Folleville, nous voilà ". Marylène Lapine fut nommée Premier Ministre.

Depuis la canonisation de Brigitte ( au 75 sans recul ) consécutive à sa tentative de putsch, dit " des nonagénaires " (avec Bayrou et Villepin ), le Président Macron, vieillissant, ne peut se défendre d'une défiance qui le conduit à pratiquer des purges régulières. Il vient pourtant de faire désigner par l'Assemblée comme son successeur le jeune Emmanuel Macron Jr. Cependant, la proclamation officielle n'aura lieu qu'après le retour du Président, en visite officielle en Corée du Nord. Mort trop tôt, le président Trump n'a pu manifester  sa réprobation.

Proclamé Sauveur de la Patrie et Grand Pépère du Peuple, Emmanuel Macron ne manque pas de se gausser des accusations de ses opposants selon qui, si la France est aujourd'hui dans un état catastrophique, c'est à lui seul qu'elle le doit.  " La France va mal, dites-vous, ricane-t-il. Qu'à cela ne tienne : je m'en vas lui faire une ordonnance . "


samedi 29 avril 2017

Contre Macron contre l'Ennemi

1437 -


Que la confidence que je vais vous faire reste strictement entre nous : je viens d'être recruté par le staff d'une dame qui, par le moyen du suffrage universel, aspire aux plus hautes fonctions dans l'appareil de l'Etat. Compte tenu de mon expérience en la matière, j'ai été affecté à la Propagande. Illico, j'ai composé un chant de marche aux accents martiaux, dont je ne doute pas qu'il contribue à déchaîner  les enthousiasmes et à galvaniser les énergies. Le voici :

Contre Macron, contre l'Ennemi,
Partout où le devoir nous appe-e-lle,
Malgré le froid, malgré la pluie,
Nous remonterons vers les li-i-gnes.
Nationalistes, unis dans le combat,
Les macronistes,
J'en fais d'la bouillie pour  chats !

Poum poum poum poum


Je dois le reconnaître : la version originale de cet hymne, que les militants fr........ de mon âge auront certainement reconnu, disait :

Contre le Rouge, contre l'Ennemi
[....]
Les communistes,
J'en fais d'la bouillie pour  chats. 

Quant à l'air, c'est celui d'un chant de marche en usage dans une célèbre unité spécialisée des forces allemandes entre 33 et 45. 

C'était l'époque héroïque où les militants fr........ accueillaient comme un éloge l'épithète de fascistes, lancées à eux par d'aucuns comme une injure, et faisaient à tout va dans un négationnisme de bon aloi. Le Parti, passé sous la houlette d'une héritière indigne, n'avait pas encore renié ses Valeurs.

C'est un certain Fr. D. , intrépide militant fr....... du début des années 60, qui m'apprit ce chant. Pourtant, nous ne partagions pas (en principe) les mêmes idées. Mais j'appréciais l'humour et le savoir de ce brillant étudiant, féru d'histoire, qui, peu de temps après, allait devenir l'idéologue quasi officiel de son parti et le confident de son fondateur, Jean-Marie ... Jean-Marie... comment déjà ?.... C'est à cette sympathie mutuelle que le militant des étudiants communistes que j'étais alors dut de ne pas se faire casser la margoulette un matin que je proposais Clarté, l'organe de l'UEC, à l'entrée du métro Saint-Michel.  Fr. D., qui déboulait à la tête d'une équipe de nervis bien décidés à régler son compte au premier coco recontré, me reconnut et eut le temps d'avertir ses compagnons que celui-là, non, il ne pouvait décemment être question de casser la figure à un condisciple avec qui il prenait son petit dej.

J'eus le temps de le remercier en certifiant, quelques temps plus tard, aux policiers venus m'interroger (à sa demande) que j'étais sûr de l'avoir vu au lycée à une heure où, à la tête de son équipe de spécialistes, il était en train de casser la figure au fils d'un ex-ministre, futur ministre lui-même, sur le parvis d'un lycée rival du nôtre.

Puis nous nous perdîmes de vue. Il s'en alla enseigner l'histoire dans un collège de Normandie. Mais, à l'instar d'un ex-conseiller de Sarkozy, il avait pris l'habitude de renseigner des fiches sur ses petits camarades (ça peut toujours servir). Certains d'entre eux, paraît-il, s'en émurent. Un beau matin, en compagnie de son épouse et de ses enfants, il partit dans sa petite voiture faire des courses au plus proche supermarché. La sympathique famille n'arriva jamais à destination : une explosion télécommandée en fit de la bouillie pour chats.


Additum  ( 1er mai 2017) -

Un peu de sérieux, tout de même. J'ai écouté hier soir le double entretiens de Delahousse avec Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Après l'avalanche de belles, bonnes et creuses paroles débitées par la première, j'ai entendu des propos d'une éclatante intelligence, d'une éclatante lucidité, d'une éclatante sincérité. Et je me suis dit : il n'est même plus question de faire barrage au FN. Si celui-là n'est pas élu, les Français seront passés à côté d'une chance exceptionnelle. Depuis De Gaulle, on n'avait plus vu un candidat de ce niveau.


mercredi 26 avril 2017

Changer les choses, ou la bêtise au quotidien

1435 -


Glané au vol aux informations télé matinales : selon un récent sondage, 47 % des Français estimeraient que seule Marine Le Pen désire vraiment "changer les choses".

Qu'est-ce qui, dans cette affaire, est le plus stupide ? La formulation même de la question ? Sans doute. Qu'un institut de sondage ait jugé bon de la soumettre aux sondés ?  Que ceux-ci aient accepté d'y répondre ? Qu'ils aient estimé pouvoir, en un mot ("oui" ou "non"), donner un avis pertinent ? Que les journalistes de la chaîne télé aient cru devoir relayer une information aussi insane ? Sans doute.

Changer "les" choses : ce qui est le plus stupide dans cette formule, c'est sans doute l'article défini. Si on avait demandé aux sondés si l'intéressée désirait changer "des" choses, au moins les aurait-on incités à faire l'effort de préciser de quelles choses au juste il s'agissait.

Changer "les choses"... Quelles choses au juste ? Les règles de l'économie ? Celles du droit du travail ? Celles du fonctionnement de la justice ? Les relations de la France avec l'Europe ? Le droit de la propriété ? Le mariage pour tous ? Le nombre de fonctionnaires ? L'impôt sur les sociétés ? L'ISF ? La censure sur la presse ? Le droit de manifester ? La législation sur la pêche à la ligne ? Etc etc... Etc. Changer les choses en gros, ou changer les choses en détail ? Changer toutes les choses ou n'en changer que quelques unes ? Comme si gouverner, ce n'était pas, de toute façon, changer les choses, en demi-gros ou au détail, et, de toute façon, au quotidien .

Que 47% des sondés estiment qu'une question aussi grossièrement formulée puisse avoir un sens et qu'ils croient pouvoir lui donner une réponse pertinente ne plaide pas en faveur de leur intelligence, témoigne en tout cas de leur irréflexion, en tout cas de leur hâte irréfléchie à répondre à n'importe quelle question, pour peu qu'elle leur soit soumise par des représentants des médias.

Changer les choses... Formulation grotesque. Et s'il n'y avait que celle-là. Mais nous baignons au quotidien dans un flot de questions stupides et de réponses aussi péremptoires que sommaires. Plus les questions sont sommairement formulées, plus les réponses sont péremptoires.

Une démocratie n'est saine et viable à long terme que si elle est protégée des formes les plus grossières et les plus dangereuses de la démagogie. Cela suppose une éducation suffisante des citoyens qui les prépare à leur rôle politique, au sens étymologique du terme. Education à l'information. Education à la réflexion. Les médias, sur ce terrain, ont un rôle majeur en contribuant à élever le niveau. A condition de s'évertuer à ne pas le tirer vers le bas en multipliant les formes les plus sottes d'un rapport démagogique à leur public.

dimanche 23 avril 2017

Dieu avec la gueule de Donald Trump ou Michel Ange revisité

1434 -


Entre autres. Car enfin, si la Bible affirme que Dieu a créé l'homme à son image, il s'ensuit logiquement que, la réciproque étant vraie, l'image de l'homme (de n'importe quel homme) nous livre l'image de Dieu.

On sait que, dans l'aire du catholicisme (et de l'orthodoxie), la querelle des images s'est soldée par une défaite des iconoclastes. C'est pourquoi, sur le plafond de la Sixtine, Michel Ange a été autorisé à portraiturer Dieu sous les traits d'un auguste ( mot à considérer exclusivement comme une épithète laudative, sinon il faudrait portraiturer le fils de Dieu sous les traits d'un clown blanc) vieillard chenu et barbu ( je lui trouve pour ma part un petit côté Che Guevara ).

Ce précédent de la Sixtine ouvre aux artistes catholiques ( j'en suis ) s'inscrivant dans la lignée de Michel Ange la possibilité d'infliger à Dieu la tronche humaine qui leur apparaîtra la plus apte à lui conférer son ineffable côté auguste ( vide supra ) . Et dans ce cas , pourquoi pas la tronche de Donald Trump ? On s'abstiendra de crier prématurément au scandale, en arguant que Michel Ange prête à Dieu une apparence correspondant aux immortels canons de la Beauté ; la figure michelangelesque de Dieu, sur le plafond de la Sixtine, exprimerait, selon eux, un idéal de beauté humaine quasiment surnaturel. La tête à claques de Donald Trump ne saurait, diront-ils, y prétendre.

Mais justement les canons de la beauté n'ont rien d'immortel. Rien n'apparaît plus variable au long de l'histoire de l'art. Dans ce cas, pourquoi l'ineffable tronche de Donald Trump ne correspondrait pas à un moderne canon de la beauté, masculine tout au moins ? C'est d'ailleurs la thèse que soutiennent ses plus chauds partisans, pour qui non seulement Donald est le plus beau, mais en plus il est le plus intelligent.

De plus, donner à Dieu la tête de Donald permettrait de la populariser plus aisément, en jouant la carte de ce 9e art qu'est la BD. Si prestigieuse que soit la représentation de Dieu par Michel Ange, avouons que nos jeunes générations ( dont je suis ) la trouvent quelque peu, sinon franchement ringarde.

Et si l'on attribue à Dieu la tête de Donald, pourquoi ne pas gratifier son fils de celle de Mickey Mouse ? Ou de Popeye.

Popeye grimpant au Golgotha sous sa croix, la bouffarde au bec et une couronne de pines sur la tête, dans quelle extase mystigrouique cette vision me jette !






lundi 17 avril 2017

Être un arbre

1433 -


J'aurais voulu être un arbre. Plus j'avance en âge, plus la condition d'arbre me paraît préférable à celle d'être humain.

Quel arbre aurais-je voulu naître ? Parmi tous ceux qui, au long des années, m'ont enchanté, fasciné, le choix est difficile. Un peuplier d'Italie, tel que ceux qui bordaient les rivières de ma jeunesse ? Celui, au tronc puissant, à l'ombre duquel j'aimais lancer ma ligne, guettant le gardon ? Me dresser, dans la lumière de juin, au coeur d'une de ces pinèdes parfumées de mon enfance ? Être un de ces chênes puissants, pluricentenaires, au tronc rectiligne, ou bien noueux, tortu ? Ou bien chêne vert au feuillage si serré, si vraiment royal ? Un acacia, peut-être. Ou alors un platane. Ces deux derniers pour leurs somptuosités et facéties printanières. Ecroulements crémeux des grappes de l'acacia, mais bien défendues contre les tentations de l'amateur de bouquets. Et celle-là, mon coco, tu la sens bien ? Aïe aïe aïe. Le platane, lui, épandant généreusement ses pollens sur les étals des marchés. Chalands mouchant, toussant, crachotant à qui mieux mieux. Sniff.

Un léger mistral avive le bleu du ciel. Partout les arbres s'y élancent, s'y déploient, y dansent, y chantent leur musique, micocouliers, mûriers, pins d'Alep, cyprès, arbousiers, oliviers, cerisiers, platanes, tant d'autres, noyant les demeures des hommes, escaladant les collines. Contagieuse gaieté de ces balancements de verdure feuillolante, ses innombrables menottes ovationnant l'azur. Que serait un monde sans arbres ? Comment vivre privé d'une telle beauté, sans cesse renouvelée, toujours sereine, inépuisablement somptueuse ?

Exempts de la fatalité qui contraint les animaux dont nous sommes à courir sans cesse en quête de leur nourriture, les arbres, eux, la puisent, ainsi que leur énergie, pendant de longues années, là où surgit leur première pousse, dans la lumière où baigne leur feuillage, dans la terre où plongent leurs racines. Oiseaux, écureuils, toutes sortes de bestioles profitent de leur hospitalité paisible.

Depuis quelques années, nous en savons bien plus sur les arbres que ce que nos parents savaient. Nous savons qu'ils échangent des informations, qu'ils développent individuellement et collectivement des stratégies contre parasites et prédateurs. Nous savons qu'ils perçoivent, qu'ils ressentent. Nous ne sommes plus éloignés d'admettre qu'ils pensent.

Mais comme tant d'être vivants, les arbres subissent les agressions du plus redoutable des prédateurs : l'homme. Partout la déforestation étend ses ravages, avec toutes les funestes conséquences qu'on connaît.

Auprès de arbres, j'ai toujours vécu heureux. Puissé-je ne jamais m'éloigner des arbres. Puissé-je jusqu'à ma fin apprendre de leur sagesse.


Paul ValéryDialogue de l'arbre

Jean Giono, L'homme qui plantait des arbres

Georges Brassens, Auprès de mon arbre

Alain Corbin,  La douceur de l'ombre 

Peter Wohlleben ,  La vie secrète des arbres      ( Les Arènes )





samedi 15 avril 2017

Faut-il considérer comme indignes des grands-parents crypto-partisans de Ramzan Kadyrov ?

1432 -


Notre fils l'a décidé : au week-end de Pâques, il ne nous amènera pas, comme chaque année, nos deux petits-enfants. Motif : " Quand on approuve, de facto, la persécution des homosexuels par les sbires du tyran tchétchène, et qu'on ne se gêne pas pour le faire savoir, on ne mérite pas de voir ses petits-enfants. En tout cas, moi, j'ai le devoir de les protéger contre votre influence fascisante. "

C'est vrai, nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-mêmes et à nos propos inconsidérés. L'an dernier, nous avions donc accueilli nos petits-enfants, un garçon et une fille, six et cinq ans ; l'âge mental est très au-dessus. Un soir que nous regardions ensemble la télévision, un animateur bien connu, qui arrondit ses fins de mois en faisant de la pub pour une firme de jardinage, nous interrogea, l'air lascif et l'oeil coquin : " Il est où, le trou ? "

Incontinent ( j'adore cet adverbe ), mon épouse et moi, bondissant de nos fauteuils avec un bel ensemble, braillâmes notre réponse : " Dans ton cul, eh, grosse fiotte ! "

Silence consterné des lardons, desquels le père exige une impeccable correction linguistique . En plus, ils ont un Q.-I. de 140, un Q.-I de surdoués. Ma femme et moi avons un très gros Q.  mais le I. ne suit pas.

Ce n'est tout de même pas notre faute si cette vedette de la télé a un air de pédé ! Il paraît qu'il en a aussi la chanson. M'enfin, Josette et moi, on ne veut pas la mort du pêcheur. Même celle du pêcheur en eaux troubles.

Quant à Kadyrov, qu'il aille une bonne fois se faire enc... : ça devrait le ramener à une approche des choses plus saine.


mercredi 12 avril 2017

" Je t'emmerde ", ou l'avenir de la langue française

1431 -


Notre langue est aussi changeante que notre identité nationale ; chacun peut le vérifier à loisir au quotidien.

C'est ainsi qu'une des expressions généralement considérées comme abominablement vulgaires, indécentes, agressives et insultantes, est en passe, les progrès de la médecine aidant, de traduire les plus nobles sentiments d'altruisme et de solidarité.

J'ai lu en effet, dans un passionnant numéro spécial de la revue Pour la science, une série d'articles sur l'intestin, et plus particulièrement sur le microbiote. Le microbiote, c'est la flore (et faune !) intestinale dans toute sa variété. Le temps n'est plus où les microbes et bactéries étaient considérés comme autant d'agents pathogènes à détruire. Nous savons aujourd'hui, que parmi les nombreuses variétés de bactéries et autres archées présentes dans notre intestin, une forte proportion nous protège de diverses maladies et contribue de façon décisive à notre équilibre psycho-physiologique.

Or, dans ce domaine comme dans les autres, nous sommes très inégaux. Certains ont la chance de posséder un microbiote d'une grande richesse et d'une grande variété. D'autres au contraire, ne disposant que d'un microbiote appauvri, sont davantage exposés à diverses maladies graves. Dans les cas les plus sévères, on a même recours à des transfusions fécales, de donneur sain à receveur en manque. Il existe donc des donneurs bénévoles de caca, comme il existe des donneurs bénévoles de sang !

C'est ainsi que l'expression "Je t'emmerde" va perdre, au moins dans ces cas spécifiques, ses connotations négatives. Au donneur de caca qui lui dira " Je t'emmerde ", le receveur répondra : "Merci, oh merci ! Cher ami, le don que tu me fais de ton caca me sauve la vie !

Miel alors ! Décidément, à l'instar de Jean-Jacques, je deviens vieux en apprenant toujours !


Additum -

Je lis sur le blog de Pierre Barthélémy, Passeur de science, un passionnant billet sur l'utilisation des spermatozoïdes dans la lutte contre le cancer. Il s'agirait d'utiliser les spermatozoïdes comme des missiles téléguidés vers les cellules cancéreuses pour les détruire.

Ici encore, une expression vulgaire et insultante du langage courant devrait voir ses connotations profondément modifiées.

Il s'agit de " Va te faire enc... ! ", apostrophe qui, cessant d'être perçue comme une insulte, serait reçue comme une amicale invitation à se faire soigner. Car enfin, dans ce domaine comme dans les autres, pourquoi ne pas joindre l'agréable à l'utile ? On sait que l'administration de toute médication est d'autant plus efficace qu'elle s'accompagne, pour le patient, de plaisir. C'est le bien connu effet placebo.

En tout cas, si les chercheurs engagés sur cette voir prometteuse ont besoin de volontaires pour leurs expériences, qu'ils sachent que je suis à leur disposition !

Intestin , dossier Pour la Science n° 95, avril/juin 2017

Passeur de sciences,  le blog de Pierre Barthélémy




lundi 3 avril 2017

Vivre l'attente

1430 -


A l'époque, déjà lointaine, où j'animais un atelier-théâtre de lycée, une des comédiennes professionnelles chargées de nous former nous avait un jour soumis à un exercice pas facile : jouer l'attente. Nos propositions ne l'avaient visiblement pas satisfaite. Peut-on jouer l'attente ? Oui, si l'on se rabat sur des solutions faciles et peu imaginatives : mimer l'impatience en recourant à une gestuelle d'une fébrilité stéréotypée, etc. Mais en réalité l'attente est un état essentiellement intérieur ; elle se vit silencieusement, au fil d'une durée souvent impossible à prévoir.

Cela fera bientôt une petite dizaine d'années que mon état de santé m'aura donné plus d'une occasion de vivre des attentes plus ou moins prolongées, dans les salles d'attente des médecins en particulier. Vivre ce genre d'attente est souvent douloureux, pour peu qu'on se laisse envahir par l'angoisse d'un verdict défavorable. La meilleure solution, me semble-t-il, est de transformer l'attente en autre chose, de s'efforce d'oublier qu'on attend. La lecture est une solution efficace. On peut aussi s'adonner à la méditation, se proposer des exercices de concentration ; les occasions en sont multiples. Mais toujours l'angoisse, lovée au coeur de l'attente, est là, qui menace de vous submerger, de vous pourrir le présent.

L'autre jour, à la fin de ma dernière séance de potion magique, on m'a renvoyé chez moi sans le rendez-vous de scanner habituel, sans me dire ce qui m'attendait. J'ai attendu plusieurs jours chez moi, taraudé par un sentiment d'abandon que je ne parvenais pas à m'expliquer. J'ai fini par obtenir un rendez-vous du médecin ; à l'accueil de l'hôpital, les cinquante minutes d'attente avant d'être enregistré ont été horribles ; je craignais d'arriver trop tard au rendez-vous ; puis le médecin m'a fixé un rendez-vous de tep-scanner, quinze jours plus tard. Je m'étais promis de vivre cette quinzaine dans l'insouciance mais je ne parviens pas à vaincre une sourde et inquiète fébrilité. Puis ce sera, une semaine plus tard, le nouveau rendez-vous avec le médecin, puis... puis... Quand j'étais bien portant, je ne connaissais pas ma chance ; je ne savais pas ce qui m'attendait.

Près d'elle, l'autre jour, dans le couloir des urgences, j'ai attendu longtemps. J'ai dû finir par la laisser seule affronter l'attente. Puis j'ai dû la laisser seule, à la fin de chaque visite, seule face au mur aveugle. Le chat et moi, on l'a attendue, seuls à la maison. Depuis qu'elle est rentrée, elle est le plus souvent dans son fauteuil, devant la télévision ; ou bien je lui mets de la musique ; souvent je dois la laisser seule pour aller faire des courses. Heureusement, des infirmières, des femmes de ménage, une kiné, une ergothérapeute se relaient et lui évitent le tourment de l'attente. C'est plutôt moi qu'elle qui guette l'heure du passage de ces professionnelles.

Elle et moi, comme dix millions de Français au moins -- dix millions ! quand j'ai lu ce chiffre, je n'en croyais pas mes yeux -- souffrons d'une de ces maladies que l'on dit "chroniques ; pour nous deux, cela dure depuis plusieurs années. L'un des effets pervers indirects de ces maladies, c'est l'attente : l'attente de la visite du médecin, l'attente du rendez-vous avec le spécialiste, l'attente de la prise de sang, l'attente du scanner, l'attente du verdict.

Depuis qu'au quotidien, je m'occupe d'elle, j'ai au moins trouvé un remède à mon attente à moi. Remède modérément efficace mais efficace tout de même. Je bouge, je vais, je viens, j'ai des tâches. Mais il reste l'attente de ce qui va lui arriver à elle, l'attente du pas irréversible qu'elle franchira, mais peut-être ne serai-je plus là pour le vivre.

Il existe, bien sûr, une solution radicale pour tuer à la fois l'attente et le temps : celle que choisit le mari, dans Amour, le film de Michael Haneke. Mais il faut s'en sentir capable ; ce n'est pas mon cas. Je crois que je n'ai pas la vocation. Elle non plus. Le chat, encore moins.

En attendant, délivrons-nous de l'attente, ce poison de l'esprit et du coeur. Ainsi soit-il.



jeudi 30 mars 2017

Réflexions sur une "Histoire mondiale de la France"

Histoire mondiale de la France : c'est le titre de l'ouvrage collectif récemment publié sous la direction de Patrick Boucheron. Ouvrage riche de quelque 150 contributions placées chacune sous une date.

Ce titre, quelque peu déconcertant, manque de clarté. Un titre plus long et plus précis eût sans doute annoncé de façon plus éclairante le contenu du livre. J'ai songé pour ma part à Quelques aperçus ponctuels sur ce qui s'est passé sur le territoire actuel de la France, dans le souci de prendre en compte les relations qu'ont entretenues avec le reste du monde les collectivités humaines qui ont successivement occupé ce territoire, de la Préhistoire à nos jours. C'est ce que j'ai trouvé de plus adéquat !!!!  Je n'ai évidemment pas tenu compte des impératifs commerciaux !

Histoire mondiale de la France et non Histoire mondiale de France. La nuance importe. Elle suggère que le propos des auteurs n'est pas d'envisager l'histoire d'une entité politique, ethnique, nationale, supposée relativement stable à travers les âges, mais plutôt l'histoire de ce qui s'est passé, des temps préhistoriques aux temps modernes, sur le territoire correspondant à celui de la France actuelle. Même si le royaume de Clovis la préfigure au VIe siècle, on ne peut guère parler de France avant le début du XIe siècle, avec l'avènement de la dynastie capétienne et du royaume qu'elle gouverne. Avant, la France n'existe pas. Un article de l'ouvrage montre pourquoi il importe de reconsidérer la portée de l'épisode des Serments de Strasbourg (842), qui, dans notre saga nationale, est présenté comme une date clé d'une haute valeur symbolique ; on a voulu y voir la première promotion officielle du français, alors que la langue de ces documents diplomatiques, présentée comme du français, est un des nombreux dialectes en usage sur le territoire de l'actuelle France.

Ainsi, les contributions qui, dans la première partie du livre, évoquent quelques événements remarquables entre 34 000  av J.-C. et le VIe siècle de notre ère, ne relèvent aucunement d'une histoire de France mais ponctuent une histoire de la France au sens géographique du terme. Les peintres de la Grotte Chauvet, ceux de Lascaux, les hommes qui dressèrent les mégalithes de Bretagne, les Celtes, les Gallo-Romains, les envahisseurs/migrants des IVe et Ve siècles, les Vikings, n'étaient en rien des Français. Bien plus tard, Bretons, Provençaux ou sujets du comte de Toulouse ne se considèreront pas comme Français, jusqu'aux approches des temps modernes.

Ainsi, la France -- en tant qu'entité politique et nationale -- ne coïncide avec le territoire qu'elle occupe aujourd'hui que depuis une époque récente. Depuis 1945 plus exactement. Entre 1940 et 1944, l'Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées au Reich allemand. Il en va de même entre 1871 et 1918. La Savoie et le comté de Nice ne rejoignent la France que sous le Second Empire. Et ainsi de suite. Inversement, le territoire de la France post-révolutionnaire, sous le Consulat et l'Empire, s'étend bien au-delà des frontières actuelles. En toute rigueur, si l'on envisage une histoire de la France au sens géographique du terme, on devrait considérer comme relevant de cette entreprise tout ce qui s'est passé, à telle ou telle époque, sur des territoires qui n'étaient pas intégrés au territoire national ou qui, en ayant fait partie, cessèrent ensuite de l'être. Ce n'est pas le parti choisi par les contributeurs de ce livre, dont la démarche, à cet égard, reste ambiguë. Pour envisager ce qui s'est passé en Alsace entre 1871 et 1918, il aurait fallu admettre que l'ensemble des événements concernés éclairaient l'histoire d'un territoire désigné aujourd'hui par le mot France, tout en ne relevant en rien de celle de l'entité politico-nationale désignée par ce nom. C'est le parti qu'ont choisi les auteurs du livre pour tout ce qui concernait les temps antérieurs à Clovis, alors pourquoi ne pas l'appliquer à des époques plus récentes ?

Dans l'Ouverture du livre, Patrick Boucheron insiste sur le caractère politique de l'ambition de son équipe d'historiens : " elle entend mobiliser, écrit-il, une conception pluraliste de l'histoire contre l'étrécissement identitaire qui domine aujourd'hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l'objet "Histoire de France" et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes ". 

Patrick Boucheron rappelle plus loin la position de Lucien Febvre : " Il s'agit pour Febvre de défiger cet être géographique, de déjouer  " l'idée d'une France nécessaire, fatale, prédestinée, l'idée d'une France donnée toute faite par la nature géographique à l'homme de France, en appelant France toute la série des formations, des groupements humains qui ont pu exister avant la Gaule sur ce qui est aujourd'hui notre sol ".

On songe à la récente célébration, aussi exaltée que grotesque, de "nos ancêtres les Gaulois" par un de nos anciens présidents de la République. Dans son cas, il serait pourtant plus aisé de repérer des ascendants magyars ou juifs que des ancêtres gaulois. Quant à moi, j'aurais plus de goût à me dégoter quelque ancêtre wisigoth, franc ou viking que banalement gaulouès ! Ostrogaulouès à la rigueur.

Histoire mondiale de la France ?  Au vrai, l'histoire du pays où nous vivons ne peut être comprise, en effet, si l'on oublie ou minimise les innombrables croisements de populations venues d'ailleurs, les innombrables influences extérieures dont historiens et archéologues pointent les effets sur tous les aspects de la vie. Histoire mondiale de la France parce que le territoire de l'actuelle France fut toujours largement ouvert à tous vents. " Ce ne serait pas trop de l'histoire du monde pour expliquer la France ", écrivait Michelet au seuil de son Introduction à l'histoire universelle  (1831) . On a envie d'ajouter " et réciproquement ".

A cet égard, j'ai été quelque peu déçu de constater que la période de la décolonisation n'est guère évoquée dans ce livre. Pourtant, quoi de plus démonstratif de la nécessité d'une histoire mondialisée que cette période ? La fin de l'empire colonial français n'est en effet pas compréhensible sans une connaissance de la redistribution mondiale des cartes des pouvoirs après 1945 ; de plus elle est inséparable de la fin des empires coloniaux européens. La fin de l'Algérie française est encore trop souvent perçue chez nous comme une histoire franco-française avant tout, opposant partisans et adversaires de l'Algérie française. C'est oublier les principaux acteurs de la décolonisation de l'Algérie : les militants et combattants nationalistes algériens et le peuple algérien lui-même. Notre histoire est faite autant par nos concurrents et adversaires que par nous-mêmes. Un épisode évoqué dans le livre en fournit la preuve éclatante : celui des Vêpres siciliennes (1282).

" Mort aux Français " criaient les émeutiers de Palerme. Quels Français ? Ni des Bordelais ni des Armoricains ni des Lorrains, qui, à l'époque, se fichaient pas mal des destinées du royaume normand de Sicile, mais des Angevins, des Provençaux et des Manceaux. Des Manceaux ? Des pays à mézigue ! Damned ! Déjà que Fillon, c'était dur à supporter, mais alors là, c'est le coup de grâce. Comment oublier Palerme ?


Histoire mondiale de la France , sous la direction de Patrick Boucheron  ( Seuil )

Tumulus de Gavrinis