dimanche 29 janvier 2017

Humble hommage à une grande dame

1420 -


In memoriam Patricia

C'était sur le plateau de tournage de C'est la vie, de Jean-Pierre Améris. J'avais été engagé, moi modeste comédien amateur, à l'occasion d'un casting, en tant que silhouette. Au téléphone, un collaborateur du metteur en scène m'avait précisé ma situation : attention, vous êtes une silhouette, pas un simple figurant ; vous incarnez un personnage précis, avec un nom, un curriculum vitae, un rôle, mais vous n'avez pas de texte. La rémunération était plutôt intéressante, pour deux jours de tournage. Cela devait se passer dans une clinique désaffectée, dans les collines, près d'un beau village de l'est-varois.

J'ai gardé de ces deux journées un souvenir intense, à la mesure de l'intensité du travail et de tout ce que j'ai appris. L'histoire est inspirée d'une unité de soins (palliatifs en grande partie) implantée dans une ville des Bouches-du-Rhône, à l'initiative du maire, dont je jouais le rôle. Elle raconte la  rencontre entre un pensionnaire, malade du SIDA, et une infirmière-accompagnatrice bénévole. Il meurt à la fin du film. Participaient au tournage de vrais malades, comme Patricia, qui nous raconta son itinéraire personnel. Elle est décédée quelques mois avant la sortie du film.

Pendant ces deux journées de travail, la cinquantaine (ou davantage) de participants travailla à interpréter une scène de mariage entre un autre malade (pas le personnage principal) et une infirmière. On assiste successivement à la bénédiction, donnée, dans le parc, par un vrai prêtre (dans la réalité, aumônier des artistes à Aix-en-Provence), puis au repas de noces, autour d'une table où tous les convives s'étaient rassemblés) et à un bal.

La distribution des rôles principaux était brillante : Jacques Dutronc dans le rôle principal (un malade), Sandrine Bonnaire (l'intervenante bénévole), Jacques Spiesser (un médecin), et elle, dans un rôle relativement secondaire.

Elle : une des comédiennes les plus prestigieuses de sa génération, rendue célèbre dans les années 60 pour son rôle dans le film d'Alain  Resnais, elle qui, à la fin de sa carrière, bien des années plus tard, allait recevoir un Oscar pour son interprétation dans le film de Michael Haneke, Amour . Ce n'est sans doute pas un hasard si le mot "amour" figure dans le titre de chacun de ces deux films, et dans les deux cas dans une aura tragique. En ce tournant  du siècle, je ne savais pas à quel point ma vie, quelques années plus tard, allait se mettre à ressembler, si douloureusement, au scénario du film de Haneke. Mais ceci est une autre histoire.

Je revois un moment du travail qui m'a particulièrement impressionné : les convives quittent la table du repas pour s'unir et galoper tout autour dans une farandole. Seuls restent assis quelques convives, parmi lesquels Dutronc (à qui son état interdit les mouvements  trop vifs) et Emmanuelle Riva, assise à côté de lui. Cela donnait (et donne dans le film) :

Elle -- Vous ne dansez pas ?
Lui -- Non.
Ce bref échange, le metteur en scène leur  a demandé de l'interpréter plusieurs fois de suite (cinq ou six fois). Et à chaque fois, ces mots si simples prenaient une couleur, une tonalité différentes, chaque fois juste, chaque fois émouvante. Assis de l'autre côté de la table, j'étais béat d'admiration.
Je fus invité à participer à une autre scène de danse collective, une valse. Sur l'estrade où les danseurs s'étaient regroupés, je cherchai une cavalière : ce fut elle. Cela donna :

Moi -- Je ne sais pas danser.
Elle -- Je vous conduirai.

Et ce fut tout, comme dit le narrateur à la fin de l'Education sentimentale . Dans le film, on doit apercevoir quelques secondes mon épaule droite : c'est à peu près la seule image que le film a retenue de moi. Il est vrai que j'ai eu de la chance : quelques autres participants, et non des moindres, ont, quant à eux, complètement disparu au montage.

Le montage : moment décisif du travail, où tout ce qui n'est pas suffisamment nécessaire et signifiant est impitoyablement élagué.  A cette  scène de mariage, nous avions travaillé deux longues journées, de sept heures du matin à sept heures du soir. De la masse de séquences enregistrées, dont il doit bien subsister quelques traces dans des armoires, le metteur en scène n'a retenu, tout au plus, qu'un peu moins de dix minutes.

N'empêche : avoir dansé la valse avec une aussi prestigieuse comédienne, future oscarisée à Hollywood, j'en suis encore fier comme Artaban ! Et en plus, mon nom figure au générique, pas loin du sien : le pied !

C'est la vie, film de Jean-Pierre Améris, avec Jacques Dutronc, Sandrine Bonnaire, Emmanuelle Riva, Jacques Spiesser.


( Posté par : Une star discrète du 7e art, avatar eugènique ultra-modeste )

Aucun commentaire: