jeudi 12 janvier 2017

La royauté dérisoire de mon cerveau

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Mon libraire a su me persuader de l'intérêt d'un livre du jeune philosophe allemand Markus Gabriel, Pourquoi le monde n'existe pas . J'avoue avoir été déconcerté par les paradoxes qu'il y développe, et qui ne m'ont pas toujours paru s'appuyer sur une rigueur suffisante. Sa critique du matérialisme, notamment, m'a semblé fort discutable. J'adhère personnellement à ce que je définirai comme un monisme matérialiste radical. Or l'auteur conteste la cohérence des thèses du matérialisme, qu'il taxe d'inconséquence et de contradiction. Ce qui est en question, en l'occurrence, c'est la nature de la pensée. Markus Gabriel refuse la position du matérialisme qui considère que la pensée se réduit à des états du cerveau matériel. " Les matérialistes, écrit-il, pensent que les souvenirs ou les productions de l'imagination sont matériels, sont des états du cerveau, quoique les objets dont on se souvient ou qu'on imagine ne soient pas nécessairement matériels ". Ainsi, pour lui, les manifestations de la pensée,  souvenirs, produits de l'imagination, raisonnements , ne sont pas matériels, sont immatériels. Mais qu'est-ce qu'il  en sait ? Où diable a-t-il rencontré ces réalités prétendûment immatérielles sous une forme immatérielle ? Il s'agit de sa part plutôt d'une position de  principe, d'un postulat, que d'une réalité démontrée, sans compter qu'il me paraît jouer dangereusement sur le sens du mot "immatériel".

Je suis bien persuadé, quant à moi, que toutes les manifestations de la pensée, produits de l'activité électro-chimique de notre cerveau, sont de nature matérielle. Personne n'en a jamais appréhendé une expression immatérielle. Elles s'anéantissent avec l'arrêt des fonctions vitales, dont elles sont une modalité. Elles ne sortent jamais, en tant que réalités immatérielles, du volume de notre cerveau. Il n'y a pas de réalité psychique ( ou "spirituelle" ) indépendante de la réalité neuronale. C'est le point de vue que soutient -- si j'en crois le compte-rendu du Monde -- Serge Stoléru dans Un cerveau nommé désir .

En vérité, pour un matérialiste conséquent tel que moi, ce que nous appelons l'esprit  ne saurait exister en dehors de la clôture du cerveau des êtres humains vivants, où il coïncide avec l'activité cérébrale. Autant d'individus vivants, autant d'esprits humains, absolument irréductibles aux autres. De plus, je n'ai de communication directe avec l'activité psychique d'aucun de ces cerveaux. La seule activité psychique à laquelle je puis accéder directement, c'est la mienne. Tout se passe comme si l'esprit humain se réduisait aux seuls produits de mon cerveau,  émotions, sentiments, réalités imaginaires, pensées de toutes sortes. Du reste, le monde extérieur n'existe que parce que je le perçois et dans l'exacte mesure où je le perçois. Lorsque je m'anéantirai, il s'anéantira. Etonnant privilège. Etonnante royauté. Dérisoire, sans doute, puisqu'elle ne me permet pas d'échapper à la mort ni d'assurer seul les conditions de ma survie, mais royauté tout de même.

" On a beau dire, écrit Cioran dans De l'inconvénient d'être né, la mort est ce que la nature a trouvé de mieux pour contenter tout le monde. Avec chacun de nous, tout s'évanouit, tout cesse pour toujours. Quel avantage, quel abus ! Sans le moindre effort de notre  part, nous disposons de l'univers, nous l'entraînons dans notre disparition. Décidément, mourir est immoral ... "

Et je reprendrais bien à mon compte cette tirade du Baccalaureus de Goethe :

" La jeunesse ? Voilà son très sublime sens :
Avant que je le crée, existait-il un monde ?
C'est moi qui fis jaillir le soleil hors de l'onde
Et la lune avec moi répandit sa clarté.
Le jour sur mon chemin redoublait de lumière ;
Les fleurs devant mes pas jaillissaient de la terre ;
C'st moi qui déployai, dans cette nuit première,
De l'azur étoilé l'immense majesté. "  (1)

On me dira que, de mes extraordinaires pouvoirs et de mon existence même, l'univers s'en fout, et que mon pouvoir de le néantiser ne l'empêchera pas de continuer d'exister. soit. il est des consolations dont l'efficacité est limitée...

J'adhère sans réserve à la thèse de Schopenhauer : le monde est ma représentation ; il n'existe que par la représentation que j'en ai, avec toutes les limites, toutes les approximations de cette représentation. Réduite à ses seules ressources, et compte tenu de toutes les limitations que lui imposent les conditions matérielles de ma vie, ma représentation du monde qui m'entoure serait d'une extrême pauvreté si je n'accédais pas aux manifestations indirectes de la pensée des autres êtres humains, les vivants et les morts. Heureusement, l'espèce a inventé et développé des moyens, indispensables à sa survie, pour permettre à ses membres de communiquer entre eux ; le plus efficace est  le langage des mots.

En accédant, par la parole, par la lecture, par l'image, par les moyens de communication moderne, à la connaissance que mes semblables ont du monde, non seulement j'enrichis extraordinairement la connaissance que j'en ai, mais, plus immédiatement, j'accrois mes chances d'y survivre grâce à la solidarité qu'entretiennent entre eux les membres de l'espèce.

Mais jamais je ne rencontre un quelconque esprit humain universel. Je n'accède jamais qu'à la transcription matérielle (par la parole, par l'écriture) des pensées des autres individus, pensées elles-mêmes de nature matérielle. La pensée ne saurait être autre qu'une activité individuelle, elle n'existe pas sous une forme supra-individuelle, et même ses transcriptions apparemment collectives sont en réalité toujours l'oeuvre d'acteurs individuels, intervenant, parfois, de concert avec d'autres. Le recul du temps fait que, par exemple, nous avons l'illusion de croire que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen est l'expression d'une pensée collective, mais en réalité, il n'est pas un seul mot qui la compose qui n'ait été, à l'origine, pensé, puis proposé aux autres, par le truchement de la parole ou de l'écrit, par un seul individu.

En tant qu'être pensant, je dépends radicalement des autres, qui m'ont appris le langage des mots, celui des gestes aussi, qui m'ont appris le sens d'un sourire, et à qui, en vérité, je dois presque tout. Et pourtant, de cette royauté dont je parlais tout-à-l'heure, une autre expression est la possibilité que j'ai, à tout instant, de choisir l'objet de ma pensée et d'être plus ou moins pauvre ou riche de pensée. Dans le monde au sein duquel il m'a été donné de vivre, cela dépend de moi, et de moi seul.


Note 1 - Goethe, Faust, traduit par Jean Malaplate (Garnier/Flammarion)


Markus Gabriel , Pourquoi le monde n'existe pas ( Le Livre de poche / biblio essais )





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