mercredi 4 janvier 2017

La vie intellectuelle, en France et ailleurs, jadis, naguère et aujourd'hui

1414 -


En mémoire de Pierre Chuvin, Géraldi Leroy.

La dernière fois que j'ai croisé Pierre Chuvin, c'était, au début des années 60, sous les arcades bordant la cour d'honneur de la vieille Sorbonne, à l'occasion d'une session de licence. Il jouissait auprès de nous de la réputation d'un étudiant brillant, promis à un bel avenir. De fait, il est devenu un de nos meilleurs hellénistes, spécialiste de l'antiquité tardive. Son étude, Chronique des derniers païens (1990), porte sur la période du naufrage du polythéisme antique. Il a édité, de 1976 à 2006, l'ensemble imposant des Dionysiaques, oeuvre d'un poète du début du Ve siècle sur lequel porte sa thèse de doctorat, Nonnos de Panopolis, dont le peu qu'on sait de sa vie suggère qu'il hésita entre christianisme et polythéisme. Pierre Chuvin était aussi un excellent connaisseur de la Turquie ancienne et moderne, ainsi que du Moyen-Orient.

Pierre Chuvin est mort au lendemain de Noël, à 73 ans. Le comité de rédaction de la revue L'Histoire, dont il était un collaborateur régulier, lui a rendu un émouvant et juste hommage. Il est mort quelques jours après Géraldi Leroy, décédé, lui, à 76 ans. Géraldi Leroy était un spécialiste de Charles Péguy, auquel il consacra sa thèse, et dont il a publié, en 2014, une biographie remarquée, Charles Péguy, l'inclassable.

Du temps où nous étions cothurnes, une vive amitié m'unit à Géraldi. Parce que c'était lui, parce que c'était moi, n'est-ce pas. Et puis, la vie nous a séparés.

Si l'on n'y est pas soi-même intensément plongé, si l'on n'en est pas activement partie prenante, ou même si l'on est par trop accaparé par sa propre spécialité, la vie intellectuelle d'un pays comme la France au début du XXIe siècle a tendance à se réduire à ce qu'en laissent apparaître des médias où reviennent surtout quelques noms, presque toujours les mêmes, ceux des vedettes de cette vie intellectuelle, souvent polyvalentes, telles, dans le champ de la philosophie (au sens large) un Bernard-Henri Lévy, un Alain Finkienkraut, ou, dans celui des sciences, un Etienne Klein, un Hubert Reeves, vulgarisateurs de talent. Certes, d'autres figures, d'autres livres, d'autres débats, d'autres travaux de recherche apparaissent régulièrement sous les projecteurs de l'actualité, mais c'est pour être remplacés incessamment par d'autres, et l'oubli fait vite son oeuvre.

Pierre Chuvin et Géraldi Leroy ne faisaient pas partie de ces privilégiés, chouchous des médias. Ils n'en étaient que plus représentatifs de ce que la vie intellectuelle de notre pays, vie foisonnante, sans cesse renouvelée, a sans doute de meilleur et de plus solide. Mais qui, dans quelques décennies, se souviendra encore de leurs noms et de leurs travaux ? Ces universitaires brillants, écrivains de talent au demeurant, auront été des maillons dans une chaîne qui ne s'interrompra qu'avec la disparition de notre pays et de notre culture, le plus tard possible, souhaitons-le. Leurs livres, dont la substantificque moelle aura sans doute été refondue dans des synthèses ultérieures, ne seront plus disponibles que dans quelques bibliothèques publiques et ne seront plus lus que par quelques chercheurs. Mais peut-être leurs noms et des résumés de leurs livres apparaîtront-ils dans une future somme intitulée "la vie intellectuelle en France de 1960 à ...".

Ce sont les réflexions que je me faisais en lisant, justement, le premier volume de La vie intellectuelle en France, des lendemains de la Révolution à 1914, sous la direction de Christophe Charle et Laurent Jeanpierre. Que savons-nous aujourd'hui de cette période de plus d'un siècle, avec le recul du temps ? La postérité, comme on dit, a fait son tri, un tri brutal, souvent approximatif et injuste. Dans tous les domaines, ceux des arts, ceux de la pensée philosophique, politique, religieuse, ceux des sciences, n'ont surnagé que quelques grands noms, quelques grandes oeuvres, quelques grandes théories. Le reste est parti à la dérive du fleuve Temps. Ce n'est pas nouveau. L'imprimerie et même Internet ne sont pas d'imparables antidotes à l'oubli, un oubli où s'est engloutie pour nous une grande partie des  cultures antiques. Le tri effectué par la pratique scolaire, la destruction de très nombreux manuscrits, ont fait que nous n'avons qu'une connaissance très fragmentaire de la culture gréco-latine. D'où l'utilité, d'ailleurs, du travail de Pierre Chuvin sur Nonnos de Panopolis : la précédente édition de ses Dionysiaques remontait à 1855 ... Même des oeuvres aussi majeures que celle d'Epicure ne nous sont connues que par des fragments. Des trois grands tragiques grecs, Eschyle, Sophocle et Euripide, nous ne connaissons que quelques pièces.

C'est pourquoi, cette Vie intellectuelle en France, en deux volumes (le second porte sur la première moitié du XXe siècle) vient combler un vide considérable et réparer plus d'un tort en portant à la connaissance du grand public une vision autrement plus exacte et plus riche que celle que nous devons à notre culture scolaire et même universitaire. Par exemple, que savons-nous précisément des multiples formes et modalités de la recherche scientifique en France au long de cette période ? Quelques grands noms nous reviennent à la mémoire : ceux de Laplace, Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Pasteur ; nous avons une connaissance généralement assez vague de quelques grandes avancées et découvertes qu'on leur doit. Mais sur l'évolution, les progrès des recherches, sur leurs conditions concrètes, institutionnelles, sur les liens entre science et politique, entre science et philosophie, sur les débats qui agitèrent alors le monde scientifique, nos idées restent extrêmement sommaires. Et ce que nous devons à ce passé pas si lointain que cela, nous ne le savons que très approximativement. 

C'est ainsi que ce travail collectif, qui réunit les articles de nombreux chercheurs spécialisés, coiffés par des études de synthèse fort bien faites, nous donne une idée plus claire de l'extraordinaire foisonnement multiforme de la vie intellectuelle dans notre pays, à une époque relativement récente, en corrigeant de nombreuses approximations et injustices et en soulignant les nombreux aspects annonciateurs de notre modernité. Quant à notre vie intellectuelle contemporaine, dans un secteur précis, celui de la recherche historique, il suffit de jeter un coup d'oeil aux très nombreuses références bibliographiques, semées en bas de page ou en fin de chapitres, pour s'apercevoir qu'elle ne le cède en rien en richesse et en diversité à celle des époques passées : tant mieux, et que cela dure ! Une notable proportion des ouvrages cités ont été publiés en langue étrangère et restent, à ce jour, non traduits : la recherche historique sur la vie intellectuelle en France se poursuit aussi ailleurs qu'en France. Tant mieux, et que cela dure (bis repetita placent) !


La vie intellectuelle en France, I. Des lendemains de la Révolution à 1914 , sous la direction de Christophe Charle et  Laurent Jeanpierre  ( Seuil )

La Rédaction du Journal des Débats en 1889 , par Jean Béraud  (musée d'Orsay)

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