dimanche 22 janvier 2017

Mon père, ce zéro...

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                    Non réconcilié


 » Mon père était un con solitaire et barbare ;
Ivre de déception, seul devant sa télé,
Il ruminait des plans fragiles et très bizarres,
Sa grande joie étant de les voir capoter.
Il m’a toujours traité comme un rat qu’on pourchasse ;
La simple idée d’un fils, je crois, le révulsait,
Il ne supportait pas qu’un jour je le dépasse,
Juste en restant vivant alors qu’il crèverait.
Il mourut en avril, gémissant et perplexe ;
Son regard trahissait une infinie colère.
Toutes les trois minutes il insultait ma mère,
Critiquait le printemps, ricanait sur le sexe.
A la fin, juste avant l’agonie terminale,
Un bref apaisement parcourut sa poitrine.
Il sourit en disant :  » je baigne dans mon urine « ,
Et puis il s’éteignit avec un léger râle.  »  

( Michel Houellebecq, La Poursuite du bonheur )

J’avoue que ce poème m’a toujours plongé dans une intense jubilation (en partie pour des raisons personnelles sur lesquelles je ne souhaite pas m’étendre). Je l'ai mis en ligne, histoire de titiller un peu quelques commentateurs pour qui je n'ai pas une sympathie délirante, sur le site de Pierre Assouline, La République des livres. De fait, les réactions hostiles ne se sont pas fait attendre. L'un commente : " Les poèmes de Houllebecq sont vraiment infantiles ". L'autre s'indigne : " Le poème de Houellebecq sur la mort de son père est remarquablement ignoble " et proteste qu'on n'a pas le droit de tourner son père en ridicule, quelle qu'ait été sa conduite, au motif que c'est votre père tout de même. C'est bien vrai, ça. Je me suis aussitôt imaginé un fils d'Adolf Hitler ou de Klaus Barbie se disant (in petto) : " Faut  que je fasse attention à ne  pas dire trop de mal de mon père, c'est mon papa tout de même".

Quant à moi, je trouve à ce poème de grandes qualités : efficacement écrit, facile à retenir, drôle (tout le monde, évidemment, n'a pas le même sens de l'humour que moi ) et très actuel, donc pas si infantile que cela, n'en déplaise au contributeur méprisant de la RdL.

Par exemple, ce " Je baigne dans mon urine  " me paraît très au-dessus de ce que la tradition cuculturelle a pieusement recueilli en fait d’ultima verba (Goethe etc.). On pourrait s’en inspirer dans un atelier d’écriture : imaginer les derniers mots de diverses célébrités, Jésus sur la croix (« je chie dans mon pagne), d’Ormesson ( « Je compisse l’Académie dans sa totalité »), etc.

Ce bain de pisse  n'est pas sans mimer parodiquement les commencements naïfs et purs : l'urine comme équivalent du liquide amniotique ou de l'eau baptismale ... On s'expliquerait mieux ce sourire ( angélique ) de l'agonisant retrouvant le jaunâtre paradis des épanchements enfantins.

Ignoble, vraiment, ce poème ? Il s'agit de situer correctement le propos de MH. Ce n’est pas le poème qui est ignoble, c’est ce qu’il peint. Il est aussi ridicule de reprocher à MH de peindre son père tel qu’il était que de refuser à Baudelaire le droit de décrire avec précision une charogne. Nous avons ici le contraire de l’épanchement romantique. MH ne cherche aucunement à nous attendrir sur son malheur d’avoir eu un tel père. Il s’agit au contraire d’un remarquable effort pour atteindre l’objectivité. Ignoble toute sa vie, papa Houellebecq persiste et signe en se pissant dessus au moment de rendre l’âme. Au fond, ce portrait du père est d’un art tout classique ; on a affaire à un caractère, remarquable de cohérence. On songe à Molière. D’ailleurs, cette scène d’agonie est d’un comique puissant. Ce serait intéressant de la rapprocher d’autres scènes, où la figure du père est vigoureusement dézinguée, généralement sur le mode comique (dans  Amarcord  de Fellini, par exemple).

" Mon père était un con solitaire et barbare  : ce premier vers d'un poème où le père finit par crever en se pissant dessus (et en le disant, en plus, sur un ton que je me figure d’une satisfaction inénarrable) est vraiment magnifique dans sa cinglante et lapidaire densité, sa froide lucidité, donnant le ton de cette distance goguenarde qui préside à ce portrait en forme d’exécution. Au fond, nul n’est mieux placé qu’un fils pour étudier, avec une exactitude et une rigueur quasi scientifiques, le cocktail burlesque de tares rédhibitoires qui composent son géniteur. Le seul trait qui sauve quelque peu ce calamiteux papa, qui le rend même intéressant, c’est que, manifestement, il a conscience d’être un con et un raté. Certes, on est aux antipodes des attendrissements hugoliens. Mon père, ce zéro au sourire si mou… 

Houellebecq avait trente-six ans l'année où parut La Poursuite du bonheur . Ce n'était donc plus tout-à-fait l'ado boutonneux en révolte contre un papa qui, de fait, ne s'était jamais beaucoup intéressé à lui et ne s'est pas soucié de l'élever. Peut-être, dans cette histoire, le père est-il plus indigne que son fils : il est parfois nécessaire de régler ses comptes avec son ou ses géniteurs quand on se propose d'atteindre le bonheur.

On ne peut être tout-à-fait sûr, cependant, que ce père soit celui du poète. Ni que ( ta mère ), si c'est bien lui, il soit mort d'une toute autre façon. Peut-être Houellebecq a-t-il ici sacrifié à l'autofiction, réclamant, à l'instar d'une Christine Angot, le droit à " l'ombre d'un doute ". Je ne sache pas qu'il se soit confié sur ce point, mais je puis me tromper. On ne peut exclure, en tout cas, le parti pris d'une rigolarde et provocatrice mystification.

Peut-être, en écrivant ce texte, Houellebecq a-t-il songé au portrait héroïsé que Victor Hugo a tracé de son père  et qui commence par " Mon père, ce héros au sourire si doux... " Autres temps, autres pères ? J'ai songé aussi à Baudelaire exhortant les émeutiers sur les barricades de 1848 : " Il faut tuer le commandant Aupick !". Certes, Aupick n'était que son beau-père mais on peut voir en lui une figure du père (de substitution) inséparable d'une société honnie qu'on appelle à détruire. Or le père de Houellebecq est lui aussi, "seul devant sa télé", centre d'un cercle de famille caricatural, le produit à moitié dupe (à moitié seulement) d'une société dont les romans de Houellebecq ne cesseront de dénoncer les illusions et les impostures. On ne s'étonnera pas que le déboulonnage de la statue du Commandeur soit un des symptômes d'une crise de société,  voire de civilisation. Je songe aux statues renversées de quelques dictateurs de notre temps, Staline, Ceaucescu, Saddam ...

Divers commentateurs de la RdL ont trouvé médiocre la forme des poèmes de Houellebecq,  allant jusqu'à parler de "vers de mirliton". Quand ils en auront écrit de cette qualité, on en reparlera. Cependant il est clair que, ni dans  ses poèmes ni dans ses romans, la recherche d'une forme à tout prix originale n'intéresse  Houellebecq, en quoi il se différencie de bon nombre de romanciers et de poètes de la seconde moitié du siècle dernier. Pour l'essentiel, il se contente de faire confiance aux recettes les plus éprouvées. Il prend ce qui est le  plus efficace. Son originalité, sa force, sont ailleurs: dans la cohérence d'une vision, la prégnance d'un ton, reconnaissable entre tous. En quoi il me paraît proche des meilleurs romanciers américains de son époque, un Russell Banks ou un Jim Harrison, pour ne citer que ces deux-là.


( Posté par : le Vengeur masqué, avatar eugènique oedipien )






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