samedi 7 janvier 2017

Jean-Pierre Bertin-Maghit : souveraineté du noir-et-blanc



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J'emprunte au site de Pierre Assouline, la République des livres, cette photo de Jean-Pierre Bertin-Maghit, que je trouve très belle. J'espère que ni l'un ni l'autre ne m'en voudra.

Elle est sans titre. Le grand pont du fond suggère qu'elle a été prise dans les parages d'une île de la côte Atlantique -- Ré ? Oléron ? Noirmoutier ? -- mais c'est pure hypothèse de ma part. En tout cas, on voudrait retrouver l'endroit. Une photographie peut susciter le désir d'un lieu, c'est même une de ses plus remarquables et émouvantes fonctions. Pour moi, celle-ci joue ce rôle.

Emouvante, en effet. Aqueuse et mélancolique à souhait. La composition, d'une apparente simplicité, en est subtilement complexe. Partout dominent les lignes de fuite horizontales, équilibrées par quelques discrètes verticales. Musique : les horizontales donnent le mouvement, les verticales le rythment.

Tout s'en va vers la gauche, étymologiquement le côté sinistre ; la dominante mélancolique s'en trouve rehaussée. Faut-il y lire un aveu voilé des préférences politiques de l'auteur  (!!!) ? Le regard de l'homme assis (tout juste assis, sur la pointe du siège, va-t-il prendre son essor, comme les oiseaux qui le dominent ?) contribue à induire le hors-champ de ce côté, et à suggérer les affinités baudelairiennes de ce poème en image. Je me demande s'il était là à l'arrivée du photographe (on aurait donc affaire à un instantané) ou s'il a été prié par celui-ci de poser pour lui, à moins qu'il ne s'agisse d'un ami. Je penche pour un moyen-terme : le photographe a attendu le moment juste (une seule personne sur le ponton, un passage d'oiseaux au-dessus de lui. Si le résultat ne change pas, la pratique de la photographie comme art apparaît à  chaque fois sous un jour différent. Dans le premier cas, elle est art de saisir au vol la merveille de l'instant ; dans le second, elle s'apparente à la technique de la peinture ; dans le troisième, elle est un art de l'attente patiente et méditative. Dans ce cas, le déclic du déclencheur est un instant d'éternité. La photo elle-même éternise le temps. Le spectateur que je suis épouse la durée excessivement ralentie de la contemplation méditative et rêveuse de l'homme assis. C'est le cadeau précieux que le photographe me fait. Quant à lui, il faut décidément se le figurer  heureux, dans les variations musicales de ses jeux avec la durée.

Traité avec cette virtuosité, le noir-et-blanc déploie son potentiel d'incomparable poésie. Argentique ? J'ai vu que Jean-Pierre Bertin-Maghit y avait souvent recours. C'est sûrement le cas de cette photo.

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