mardi 7 février 2017

Au soleil des années 70

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C’est vrai que les années 70, au siècle dernier, c’était pas mal. Peu de violence, chômage réduit, les salaires augmentaient régulièrement… Quant à moi, je parcourais avec délices la Côte d’Azur et multipliais les balades dans l’Estérel, avec mes petites amies. C’était bien. Mais c’est bien aussi, cette décennie 2010, en dépit d’une agitation dont, il faut bien que je l’avoue, je me fiche un peu. Ce ne sont pas quelques attentats ici ou là qui troubleront ma sérénité. Vive l’insouciance, et tant pis pour ceux qui paient les pots cassés. On n’est pas là pour cultiver la sinistrose. on est là pour voir le défilé (des macchabées).

Mes petites amies et moi, on piochait consciencieusement l’humus de l’Estérel, au pied de la barre de rhyolite adossée au bleu du ciel, sous le regard attendri et curieux de laies-cathédrales pas agressives pour un sou. J’en revois une (pas une laie, une petite amie) se pointant devant moi, souriante et pas mal dévêtue (il faisait chaud), me tendant entre le pouce et l’index un sou tout rond : un bronze de Faustine la Jeune ! ah là là… ça ne nous rajeunissait pas, et ça continue de ne pas me rajeunir. C’était l’époque où, dans les mosquées d’Afrique du Nord, on ne rencontrait plus guère que des vieux. Comme les temps ont changé.

Au fait, le temps de Faustine la Jeune, c’était le bon temps. Encore mieux que les années 70. Là où, dans l’Estérel, la forêt recouvre les pentes, ce n’étaient que des oliviers. Les Gallo-Romains du coin (enfin, certains d’entre eux) se la coulaient douce. L’âge d’or de l’Empire Romain…

Pourtant, quand Faustine la Jeune était dans sa splendeur, le christianisme était dans l’Empire déjà depuis plus d’un siècle. La déferlante monothéiste et les déferlantes barbares étaient pour demain, mais aucun des heureux païens qui se la coulaient douce au soleil de la Provincia ne s’en doutait ni ne s’en souciait. Pas de Zemmour, pas de Finkielkraut, pas de Renaud Camus ni de Richard Millet, pas de Yann Moix pour leur gâcher la sieste en leur prédisant le grand remplacement qui se profilait à l’horizon et des lendemains qui déchanteraient. Sourions donc au soleil d’aujourd’hui (enfin à celui de demain, car aujourd’hui il pleut à verse).

C’est vrai que les gens de nos générations seront passés entre les gouttes, comme les contemporains de Faustine la Jeune. J’avais embarqué la veille, gare de Lyon, dans le train de nuit, muni d’un billet gratuit d’officier de l’armée française que m’avait refilé mon futur beau-frère qui l’était, lui, officier. Cela m’avait permis d’observer les rondes de la police militaire qui évacuait, aux principales gares, les bidasses en fausse permission. Mais à moi, on ne me demanda rien, grade oblige. Elle m’attendait sur le quai, au-dessus de la place de la Liberté.  Il n’y avait pas si longtemps qu’on s’était vus, mais je ne me rappelais pas qu’elle était si belle. A tomber. Grande, brune, bronzée, dans son tailleur bleu pâle, avec son visage d’ange de Roublev. A tomber. D’ailleurs j’ai failli en tomber plusieurs fois en traversant la place de la Liberté. Les trente glorieuses, ce sera pour toujours la gloire divine de cette jeune femme tombée pour moi du ciel, dans le soleil matinal. Dans le car qui nous emmenait à la Capte, où habitait sa marraine, ma main dans la sienne, j’étais comme en apesanteur.

La Capte ... En tout cas, moi, j'étais capté, et comment. Entre deux élans amoureux, j’allais faire du footing sur la plage, côté Est, entre le port d’Hyères et la presqu’île. Une belle plage de sable fin ; presque cent mètres de profondeur. J’y suis retourné, voici quelques années : il n’en restait quasiment rien. Tout a reculé : la plage, le christianisme, la culture occidentale et bien d’autres choses encore. Mais la lumière de mon amour brille comme au premier jour, et je chante toujours la gloire de son visage d’ange de Roublev. Et si je me bats pour vivre encore, ce n’est pas d’abord pour moi, on s'en doute. Et pour le reste, l’avenir du monde, je m’en balance un peu : j’aurai vécu. Après moi le déluge.

( Posté par : Antonin le Piteux, avatar eugènique romanisé ) 




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