dimanche 26 février 2017

Madame Bovary, c'est moi

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Il n'est pas sûr, on le sait, que Flaubert ait jamais prononcé ni écrit ce mot devenu célèbre. Quant à moi, je trouverais très normal qu'il l'ait dit ou pensé. Ce qui m'intrigue davantage, c'est qu'il soit si rare, à ma connaissance, que ses lectrices et lecteurs ne le prennent pas plus souvent à leur compte. En tout cas, ne pas se reconnaître, peu ou prou, dans l'héroïne de Flaubert, c'est faire preuve, à mon avis, d'une grande hypocrisie.

Si les lecteurs de Madame Bovary ne se reconnaissent pas plus souvent dans l'anti-héroïne de Flaubert au point de s'avouer que " Madame Bovary, c'est moi ", c'est qu'en général il la jugent bête et voient  dans cette bêtise la cause de ses malheurs. Bête, Emma ? Elle l'est certainement mais la question de son degré de bêtise, c'est la question du verre à-demi vide / à-demi plein. Or bêtes, nous le sommes tous, de la même façon : intelligents à certains égards, bêtes à d'autres.

Emma est une femme qui, dans un monde dominé par les hommes, tente de s’émanciper, ce qui n’est déjà pas si mal, à une époque où très peu de femmes s'y essayaient. Que ses tentatives soient maladroites, mal dirigées et contre-productives, j'en conviens. Elles n'en ont pas moins le mérite d'exister. En tout cas, il faut avouer que, vu l’envergure du minable Charles Bovary, on ne peut que l’approuver d’aller voir ailleurs. La question que tout lecteur de  Madame Bovary  devrait se poser, c’est de savoir comment, compte tenu de la situation dans laquelle elle était prise et des possibilités qui lui étaient offertes, Emma aurait pu aller plus loin sur le chemin d’une véritable émancipation. Il est clair que la solution n’était pas à chercher du côté de la passion amoureuse, magnifiée par un romantisme à la noix de coco. Perso, j’aurais conseillé à Emma de choisir plutôt la voie du cynisme à tout va et de la malhonnêteté la plus débridée. J’imagine une Emma, devenue la maîtresse adorée d’un Lheureux physiquement un peu moins répugnant, opposant à un Rodolphe acculé à la ruine et venu lui mendier vingt mille francs pour survivre, un superbe et froid « Je ne les ai pas » (alors qu’elle a un bas de laine de deux cent mille francs), sur quoi le Rodolphe s’en va piquer une fiole d’arsenic chez Homais. Voilà, me semble-t-il, une Madame Bovary-bis qui ne manquerait pas d'allure.

Emma aura assez correctement et rapidement jaugé la médiocrité de son mari. Ce n'est pas là une preuve de son manque d'intelligence. Il est dommage qu’aveuglée par quelques miroirs aux alouettes, elle n’en ait pas fait autant pour Rodolphe et pour Léon. Je tire personnellement (un peu tard, comme la plupart d’entre nous) une leçon majeure de la lecture de  Madame Bovary . On ne remerciera jamais assez Sartre d’avoir si souvent et si fortement mis l’accent sur la notion de situation. Je ne me rappelle pas si, dans  l’Idiot de la famille , il l’applique à l’art de Flaubert et au personnage d’Emma Bovary. De fait, nous sommes tous, à l’instar de l’anti-héroïne de Gustave (voilà qu'elle me fait penser à une pub pour Krisproll!), pris dans des situations qui, d’un individu à l’autre, sont toujours évidemment différentes. Le degré de réussite, toujours relative, d’une vie, est fonction du degré de liberté, toujours relative, conquise sur les contraintes induites par la situation. La conquête de cette fragile, modeste mais vitale liberté suppose l’intelligence, aussi aiguë (vise le tréma), aussi poussée que possible, des éléments de la situation. On devrait entraîner les enfants, le plus tôt possible, à cet examen lucide, à froid, de leur situation (cela inclurait une évaluation, parfaitement dépouillée d’affects, du rôle des parents, ce qui ne manquerait pas d’être assez rigolo). Sartre s’est livré, sur son cas personnel, à un semblable examen dans  Les Mots, jurant, mais un peu tard (comme la plupart d’entre nous), qu’on ne l’y reprendrait plus. Je rêve d’une Emma de dix-huit ans inventant, toute seule et comme une grande, de chic, quelques concepts marxistes et, pourquoi pas, freudiens. Ce qui est cruel, dans la destinée d’Emma telle que Flaubert la peint, c’est de ne pas avoir été capable d’arriver toute seule à l’intelligence des choses. L’intelligence des choses ! Elle vaut tellement mieux que nos stupides affects, nos irréalistes désirs et nos rêves dérisoires.

Si on ne met pas toute la compassion dont on est capable dans l’effort pour comprendre la destinée d’Emma Bovary, si on n’est pas capable de s’avouer et de dire, à l’instar de Flaubert,  » Madame Bovary, c’est moi « , je crains qu’on ne passe à côté de la plus grande et salutaire leçon de ce grand roman. 

La compassion ? Plus que la bêtise, je vois dans le manque de compassion la cause profonde des échecs d'Emma. Ce qui va la perdre, c'est son égoïsme sans grandeur. On comprend pourquoi, à la fin du livre, Flaubert insiste sur la destinée misérable qui attend la fille d'Emma après la mort de ses parents. C'est à leur aveuglement et à leur égoïsme qu'elle la devra. Si au moins Emma avait été capable de se servir habilement des autres, voire de les manipuler. Mais non : pour cela il aurait fallu être capable de les comprendre, pour voir clair dans leur jeu.  La faiblesse d'Emma, c'est moins sa bêtise que sa médiocrité. Elle n'aura pas été une seconde Merteuil, encore moins une seconde George Sand. George Sand : l'anti-Emma Bovary.


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique reparaissant )

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Question santé, car tout le reste n'a aucun sens, té ! ...comment va Madame BOVARY ?

Anonyme a dit…

Pas entièrement d'accord avec la fin de l'analyse . Je vous renvoie aux 9 pages de la Préface de "Jeanne" écrite par George Sand. La préface seule m'importe .
https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Sand-Jeanne.pdf