jeudi 16 février 2017

Suis-je une galaxie ?

1424 -


Tout le monde (ou presque) connaît le texte célèbre des Pensées sur les deux infinis. On connaît moins en revanche, dans l'opuscule De l'esprit géométrique, le passage où Pascal pose la possibilité, voire la nécessité de ces deux infinis, celui de grandeur et celui de petitesse, à partir d'un raisonnement logique et mathématique simple :

" Ainsi il y a des propriétés communes à toutes choses, dont la connaissance ouvre l'esprit aux plus grandes merveilles de la nature.
   La principale comprend les deux infinités qui se rencontrent dans toutes : l'une de grandeur, l'autre de petitesse.
   Car quelque prompt que soit un mouvement, on peut en concevoir un qui le soit davantage, et hâter encore ce dernier ; et ainsi toujours à l'infini, sans jamais arriver à un qui le soit de telle sorte qu'on ne puisse plus y ajouter. Et au  contraire quelque lent que soit un mouvement, on peut le retarder davantage, et encore ce dernier ; et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un tel degré de lenteur qu'on ne puisse encore descendre à une infinité d'autres, sans tomber dans le repos.
  De même, quel que soit un nombre, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui surpasse le dernier ; et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être  augmenté. Et au contraire, quelque petit que soit un nombre, comme la centième ou la dix-millième partie, on peut encore un concevoir un moindre, et toujours à l'infini, sans arriver au zéro ou néant.
   Quelque grand que soit un espace, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui le soit davantage ; et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire, quelque petit que soit un espace, on peut encore en considérer un moindre, et toujours à l'infini, sans jamais arriver à un indivisible  qui n'ait plus aucune étendue.
   Il en est de même du temps. On peut toujours en concevoir un plus grand sans dernier, et un moindre, sans arriver à un instant et à un pur néant de durée.
  C'est-à-dire, en un mot, que quelque mouvement, quelque nombre, quelque espace, quelque temps que ce soit, il y en a toujours un plus grand et un moindre ; de sorte qu'ils se soutiennent tous entre le néant et l'infini, étant toujours infiniment éloignés de ces extrêmes. "

Pascal n'applique pas explicitement ce raisonnement à l'Univers réel, mais on se dit qu'il n'en est pas loin. Je ne sais ce que pensent de ce raisonnement les physiciens et cosmologistes contemporains, en un temps où la vitesse de la lumière a été, depuis longtemps, posée par Einstein comme une limite indépassable (bien que, paraît-il, des expériences de laboratoire aient permis d'atteindre des vitesses supérieures) et où nous savons que, dans les parages du zéro absolu, tout mouvement des atomes semble s'arrêter.

Dans les Pensées, Pascal peint l'homme vertigineusement perdu entre l'infini de grandeur et l'infini de petitesse, et le lecteur se dit qu'il anticipe génialement sur les découvertes des physiciens et astronomes à partir de la fin du XIXe siècle. Certes, Galilée venait, à l'aide de son télescope, de reculer spectaculairement les limites de l'Univers connu mais, à ma connaissance, le microscope n'avait pas encore été inventé.

La Galaxie, dont notre soleil et son cortège de planètes occupent un canton reculé, s'étend sur quelque 80 000 années-lumière et compte entre 100 et 400 milliards d'étoiles. Elle fait partie d'un " amas local" qui compte une soixantaine de galaxies. Cet amas local appartient à un "superamas", récemment baptisé Laniakea ("horizon céleste immense" en hawaïen) par les astronomes qui l'ont étudié. Laniakea s'étend sur 500 millions d'années-lumière et contiendrait plus de 100 000 galaxies. Rappelons que les limites de l'Univers connu dépassent légèrement les 13 milliards d'années-lumière...

Le lecteur des Pensées a beau avoir été prévenu, il n'en reste pas moins ahuri devant ces décomptes de l'espace et du temps. Pour paraphraser une chanson de Johnny, si ce n'est pas l'infini ça lui ressemble.

"  Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est, au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix.
   Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? "

Pascal poursuit :

"  Car enfin qu'est-ce qu'un homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. "

Un milieu entre rien et tout ? Vision optimiste qui place l'homme "au milieu", dans une position d'équilibre en somme, mais rien n'est moins sûr.

Spécialiste du raccourci humoristique (noir), Cioran, dans Aveux et anathèmes, note :

"  Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ? "

Car enfin, si on n'a pas recours au pascalien radeau de sauvetage (de la Méduse ?) de la foi, on est très vite amené à se demander à quoi rime l'existence de ce sous-ciron appelé l'homme, perdu sur ce trou du cul du monde qu'est la Terre, et à lui dénier tout sens et toute valeur.

Ce matin, lisant, sur le site de Pierre Assouline, la République des livres, un article sur Matthieu Galey, critique théâtral du siècle dernier, aujourd'hui bien oublié, je me suis pris à rire aux éclats en apprenant que ledit Matthieu Galey, mort prématurément vers la cinquantaine, aspirait à "laisser une trace". Cette ambition me paraissait ne rimer à rien, n'appeler, dans sa dérision, qu'un rire hénaurme ! Une trace ! façon bave d'escargot, que lave la première pluie.

Soit. Mais j'avais tort. Question d'échelle. Que notre existence paraisse n'avoir ni sens ni valeur à l'échelle des superamas de galaxies, peut-être, mais alors lesdits superamas, perdus dans l'immensité du cosmos, n'en ont pas davantage. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Cette question vaut pour les milliards de milliards d'étoiles aussi bien que pour moi. Aussi, à notre échelle de sous-sous-cirons, vouloir laisser une trace à l'intention de nos descendants est concevable ; c'est de notre domaine ; cela ne sort pas du champ de nos possibilités d'action ; et pour le vivant, que sa vie ait pour lui du sens et de la valeur, on l'admettra  aisément. Pour lui seulement ? Pourquoi pas. "Une vie ne vaut rien, disait Malraux, mais rien ne vaut une vie". C'est bien notre droit (et peut-être notre privilège) d'insuffler du sens et de la valeur à ce qui peut-être, n'en avait pas.

Les neutrinos sont sans doute les particules les plus infimes actuellement connues ( à moins que le boson de Higgs...). Produits par le soleil et les étoiles lointaines, ils sont dépourvus de charge électrique et quasiment de masse. A chaque instant des milliards de neutrinos traversent notre corps sans interférer avec nos atomes.

C'est qu'à l'échelle du neutrino nous sommes si grands ! Si la probabilité qu'un neutrino interfère avec un de nos atomes est infime, c'est que, d'abord, à 99,9%, nous sommes faits ... de vide ; ainsi, quand un neutrino traverse notre corps, je me figure qu'il est dans une situation analogue à celle d'un vaisseau spatial perdu dans le vide intersidéral, recevant la lumière d'étoiles si lointaines ; à l'échelle du neutrino, la distance entre deux de nos atomes est comparable à celle qui sépare deux étoiles de la Voie Lactée. A l'échelle du neutrino, chacun d'entre nous est une galaxie, un amas d'atomes-étoiles fédérés par la gravité. Rien d'étonnant à vrai dire si, comme il est vraisemblable, les mêmes règles président à l'organisation de la matière à toutes les échelles du Cosmos. D'ailleurs, tout comme le Soleil, nous émettons, nous aussi, des neutrinos.

Je ne sais pas si tout cela a du sens, mais le fait est que, pour un instant, je me sens tout ragaillardi !


Additum -

Je me suis dit que,  si, à mon échelle, je suis structuré comme une galaxie, il n'y a pas de raison pour que les atomes qui en constituent les étoiles n'accomplissent pas, en un temps x, une révolution autour d'un centre gravitationnel, autrement dit un trou noir. Ceci posé, il  s'agissait de repérer ledit trou noir.

J'en étais là de mes réflexions lorsque, de passage à Aulnay-sous-Bois, je fis l'objet  d'un contrôle d'identité musclé de la part de deux pandores locaux. Probable astrophysicien à ses heures, l'un d'eux ne tarda pas à pointer l'emplacement de mon trou noir du bout de sa matraque télescopique. -- Alors, tu vois quelque chose ? , lui demanda son collègue. -- Penses-tu, lui répondit-il, il fait plus noir là-dedans que dans le cul d'un nègue !


Pour la science ,  n° 472 / février 2017

Les neutrinos  ( RBA / coll. Voyage dans le cosmos )

PascalPensées et opuscules  ( Classiques Hachette )


( Posté par : SgrA° , avatar eugènique cosmologiste )


Laniakea. L'emplacement de la Voie Lactée est indiqué. Il paraît que la façon dont s'organise la matière galactique au sein de Laniakea évoque à s'y méprendre un réseau neuronal.

Aucun commentaire: