lundi 20 février 2017

Vous avez dit crime contre l'humanité ?

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" Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde "

                                                                             ( Albert Camus )

A la vérité, Camus a dû reprendre l'idée à Socrate, qui l'avait proposée bien avant lui. Je n'ai pas retrouvé le passage dans Platon mais la formule de Camus me paraît fidèle à la pensée de Socrate.

En visite à Alger, Emmanuel Macron aura donc tenu des propos qui ont provoqué chez certains des réactions indignées.

" La colonisation fait partie de l'histoire française, a-t-il déclaré. C'est un crime, un crime contre l'humanité, c'est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes ".

Ce qui aura provoqué ces réactions de fureur, à droite et parmi les rapatriés d'Algérie, c'est, bien sûr, la qualification de crime contre l'humanité. C'est aussi l'emploi de ce "nous" qui incite à considérer les Français d'aujourd'hui comme co-responsables, en tant que membres de notre communauté nationale, de crimes qu'ils n'ont pas personnellement commis.

A la vérité, l'épisode s'inscrit dans une longue série d'incidents et de polémiques engendrés par l'apparition dans le droit international, en 1945, du concept juridique de crime contre l'humanité. Il s'agissait à l'origine, de définir, de stigmatiser et de punir les crimes de masse commis par les nazis contre la communauté juive, mais aussi contre d'autres communautés et groupes humains, les tziganes, les homosexuels.

Fort bien. Le problème est venu de ce que  le nouveau crime a été déclaré rétroactif : on a dû considérer que c'était nécessaire, sinon on n'aurait pas pu juger les responsables nazis. On aurait certes pu les envoyer à la potence pour d'autres motifs -- crimes de guerre, assassinats, actes de barbarie --, mais on a dû penser qu'aucune de ces qualifications ne rendait suffisamment compte de l'énormité du forfait. En outre, on a déclaré le nouveau crime  imprescriptible. En somme on n'a pu le créer qu'au prix de deux entorses majeures à deux principes essentiels du droit : la non-rétroactivité des lois définissant et punissant les délits et les crimes, et la prescription.

Une fois cet imbroglio mis en place, on n'en est plus sorti. Car, si la nouvelle disposition pénale est rétroactive, si, de plus, le crime qu'elle qualifie est imprescriptible, qu'est-ce qui  empêche de qualifier de crime contre l'humanité un ensemble d'actes commis (par exemple) vers 1840  et de réclamer sa punition ? Qu'est-ce qui empêche les descendants et héritiers des victimes d'exiger des réparations aux descendants et héritiers des supposés criminels ?

Il ne s'agit pas, bien entendu, de nier l'utilité de ces dispositions pour un passé proche (depuis 1945), pour le présent et pour l'avenir. Mais autre chose est de projeter dans un passé plus ancien, dont la connaissance devrait principalement relever aujourd'hui des investigations et des interrogations des seuls historiens, un concept récemment forgé. Les politiciens, militaires et idéologues du XIXe siècle défenseurs des entreprises coloniales qu'ils célébraient volontiers comme une mission civilisatrice, eussent été bien étonnés de s'entendre accuser d'être des criminels contre l'humanité, et tout autant la grande majorité de leurs concitoyens. Vers 1880 et bien plus tard en France, la présence française en Algérie était considérée comme normale et profitable à l'ensemble de la nation par la grande majorité des citoyens français. La légitimité de la colonisation française  en Afrique ou en Extrême-Orient n'était contestée par aucun des Etats de l'Europe d'alors.

Du reste, la conquête de l'Algérie à partir de 1830 n'inaugure pas le passé colonial de la France, dont les premières entreprises dans ce domaine sont aussi anciennes que celles d'autres nations européennes, l'Espagne, le Portugal, la Grande-Bretagne. La conquête et la colonisation du Nouveau Monde s'apparentent, du point de vue adopté un peu vite par Emmanuel Macron, à un gigantesque crime contre l'humanité auprès duquel la Shoah apparaîtrait presque comme un ... détail. Si l'on ajoute les Pays Bas, l'Allemagne, l'Italie à la liste des pays colonisateurs, c'est presque toute l'Europe occidentale qui  tombe sous le coup de l'accusation de crime contre l'humanité pour cause de colonialisme.

Il n'y a pas lieu, bien entendu, de s'en tenir là. Un examen, même sommaire, des forfaits des diverses communautés humaines de la planète nous convaincra aisément que le crime contre l'humanité est aussi ancien que l'humanité elle-même.

A vrai dire, l'idée de qualifier la colonisation comme un crime contre l'humanité est bien  antérieure à notre époque. Comme le font remarquer, dans le Monde du 19 février, François Gèze et  Gilles Manceron, " on la trouve esquissée dès le XVIIIe siècle sous la plume de Condorcet  " qui qualifiait en 1781 la première colonisation esclavagiste de "crime contre la morale" et de "violation du droit naturel". Plus près  de nous, Jaurès, en 1908, " appelait à la tribune de la Chambre les massacres de villages marocains des "attentats contre l'humanité". Sans parler de tous ceux, évoqués par Gèze et Manceron, "qui plus tard dénoncèrent la "barbarie" des massacres du Nord-Constantinois en mai-juin 1945, celle de la révolte malgache de 1947 ou les guerres sans merci menées par l'armée française à partir de 1955 contre les nationalistes algériens et camerounais, les uns et les autres en lutte pour l'indépendance de leur pays". Crime contre l'humanité, au sens où l'entendaient Condorcet et Jaurés, que l'usage systématique de la torture par l'armée française en Algérie ? Sans aucun doute. Vu la date des faits, ils pouvaient légitimement être caractérisés et poursuivis comme tels par une juridiction internationale. Mais peut-il en aller de même pour les massacres de villageois marocains dénoncés par Jaurès ?

En somme, Emmanuel Macron, lors de sa visite à Alger, a commis la maladresse de mettre dans le même sac des actes qui suscitent à bon droit notre horreur et notre indignation mais qui relèvent aujourd'hui de l'Histoire, avec des actes contemporains qui, eux, tombent sous le coup des dispositions internationales en matière de crime contre l'humanité. Il a entretenu la confusion entre crime contre l'humanité comme disposition du droit international et crime contre l'humanité comme abomination révoltant la conscience morale. Aussi d'aucuns ont-ils pu voir dans ses déclarations l'assentiment à une action intentée devant les instances internationales par les descendants des innombrables victimes de la colonisation française. Ce n'était sûrement pas le cas mais il faut faire attention à ce qu'on dit.

Il  a commis une autre maladresse, à mon avis, celle qui a provoqué la fureur des Pieds Noirs venus manifester à la porte de ses meetings, à Marseille et à Toulon.

Ces crimes contre l'humanité inséparables de la colonisation furent des crimes d'Etat, systématiquement organisés et perpétrés, dans tous leurs aspects, par les Etats successifs qui ont gouverné la France depuis la Renaissance jusqu'aux années 60 du siècle dernier. Certes, nombreux furent les individus qui participèrent directement à la mise au point et à l'application des actions les plus violentes, dirigées contre les populations civiles. Mais il serait absurde de juger coupables de complicité de ces crimes des populations entraînées massivement, bon gré mal gré, dans le devenir historique. Massivement, les Pieds Noirs ne sauraient aucunement être accusés d'une telle complicité, alors même qu'ils finirent par être les victimes d'un système qui, le jour où il s'écroula, les écrasa sous ses décombres. La mère d'Albert Camus devrait-elle être considérée comme complice du crime contre l'humanité que fut, historiquement, la colonisation de l'Algérie ?

Ce "nous" ambigu, dont la visée réelle et efficace ne saurait être que pédagogique, a été la seconde maladresse d'Emmanuel Macron, en suggérant une confusion entre un Etat et une population.

Macron a mal nommé les choses, en les disant trop vite et trop sommairement. Les politiciens prennent trop souvent le risque, surtout en période électorale, de réduire des réalités complexes à des slogans. Ce faisant, ils n'ajoutent pas seulement, comme le notait Camus, au malheur du monde ; ils ajoutent de la confusion et de l'à-peu-près, au risque d'égarer les esprits, et de voir se retourner contre eux leurs bonnes intentions traduites à la va-vite. Quitte à tenter, après coup, de recoller les morceaux, ce qui, souvent, ne fait qu'ajouter à la confusion.

Quant à nous, descendants et héritiers de ces Français d'autrefois, citoyens d'une France qui n'est plus celle d'autrefois, il nous revient de regarder en face le passé de notre pays, et de comprendre pourquoi et en quoi ses entreprises coloniales furent autant de crimes contre l'humanité, au sens où l'entendait Condorcet, afin d'en tirer les leçons pour l'avenir de notre pays et pour celui du monde. Ce dont nous avons besoin, ce n'est pas d'un édifiant et réconfortant récit national, c'est d'un regard informé et lucide, c'est d'une réflexion éclairée par l'adhésion à des valeurs. Parmi celles-ci : avant d'être des citoyens français, nous sommes des citoyens du monde ; avant d'être des Français, nous sommes des humains. La colonisation française est morte parce que ses adversaires se sont dressés contre elle au nom de ces droits de l'homme qu'avait proclamés la première la Révolution française. La France coloniale est morte de l'insoutenable contradiction entre sa pratique et les principes dont elle prétendait se réclamer et qu'elle ne cessa de bafouer. Ni fleurs ni couronnes.


Regardons en face le passé colonial de la France, par François Gèze et Gilles Manceron  ( Le Monde du 19 février 2017 )

2 commentaires:

JC..... a dit…

"La colonisation française est morte parce que ses adversaires se sont dressés contre elle au nom de ces droits de l'homme qu'avait proclamés la première la Révolution française." (Eugène)

Grossière erreur !

La colonisation française est morte non pas au nom de valeurs droit de l'hommiste ! Il s'agit d'un simple changement de propriétaire-voleur !

Pourquoi, en effet, accepter des étrangers comme colonisateurs, alors que nous avons ce qu'il faut à la maison comme salauds indigènes... ?

Catherin Dargaud a dit…

Bonjour. Vous trouverez sur cette page la référence de la phrase de Platon qui a été paraphrasée par Camus, via Brice Parain : /Phédon/, 115e.
http://dernieregerbe.hautetfort.com/archive/2016/05/10/attention-aux-citations-deformees-synthese-de-mes-recherches-5799775.html#_ftn11 (note n°11).