jeudi 30 mars 2017

Réflexions sur une "Histoire mondiale de la France"

Histoire mondiale de la France : c'est le titre de l'ouvrage collectif récemment publié sous la direction de Patrick Boucheron. Ouvrage riche de quelque 150 contributions placées chacune sous une date.

Ce titre, quelque peu déconcertant, manque de clarté. Un titre plus long et plus précis eût sans doute annoncé de façon plus éclairante le contenu du livre. J'ai songé pour ma part à Quelques aperçus ponctuels sur ce qui s'est passé sur le territoire actuel de la France, dans le souci de prendre en compte les relations qu'ont entretenues avec le reste du monde les collectivités humaines qui ont successivement occupé ce territoire, de la Préhistoire à nos jours. C'est ce que j'ai trouvé de plus adéquat !!!!  Je n'ai évidemment pas tenu compte des impératifs commerciaux !

Histoire mondiale de la France et non Histoire mondiale de France. La nuance importe. Elle suggère que le propos des auteurs n'est pas d'envisager l'histoire d'une entité politique, ethnique, nationale, supposée relativement stable à travers les âges, mais plutôt l'histoire de ce qui s'est passé, des temps préhistoriques aux temps modernes, sur le territoire correspondant à celui de la France actuelle. Même si le royaume de Clovis la préfigure au VIe siècle, on ne peut guère parler de France avant le début du XIe siècle, avec l'avènement de la dynastie capétienne et du royaume qu'elle gouverne. Avant, la France n'existe pas. Un article de l'ouvrage montre pourquoi il importe de reconsidérer la portée de l'épisode des Serments de Strasbourg (842), qui, dans notre saga nationale, est présenté comme une date clé d'une haute valeur symbolique ; on a voulu y voir la première promotion officielle du français, alors que la langue de ces documents diplomatiques, présentée comme du français, est un des nombreux dialectes en usage sur le territoire de l'actuelle France.

Ainsi, les contributions qui, dans la première partie du livre, évoquent quelques événements remarquables entre 34 000  av J.-C. et le VIe siècle de notre ère, ne relèvent aucunement d'une histoire de France mais ponctuent une histoire de la France au sens géographique du terme. Les peintres de la Grotte Chauvet, ceux de Lascaux, les hommes qui dressèrent les mégalithes de Bretagne, les Celtes, les Gallo-Romains, les envahisseurs/migrants des IVe et Ve siècles, les Vikings, n'étaient en rien des Français. Bien plus tard, Bretons, Provençaux ou sujets du comte de Toulouse ne se considèreront pas comme Français, jusqu'aux approches des temps modernes.

Ainsi, la France -- en tant qu'entité politique et nationale -- ne coïncide avec le territoire qu'elle occupe aujourd'hui que depuis une époque récente. Depuis 1945 plus exactement. Entre 1940 et 1944, l'Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées au Reich allemand. Il en va de même entre 1871 et 1918. La Savoie et le comté de Nice ne rejoignent la France que sous le Second Empire. Et ainsi de suite. Inversement, le territoire de la France post-révolutionnaire, sous le Consulat et l'Empire, s'étend bien au-delà des frontières actuelles. En toute rigueur, si l'on envisage une histoire de la France au sens géographique du terme, on devrait considérer comme relevant de cette entreprise tout ce qui s'est passé, à telle ou telle époque, sur des territoires qui n'étaient pas intégrés au territoire national ou qui, en ayant fait partie, cessèrent ensuite de l'être. Ce n'est pas le parti choisi par les contributeurs de ce livre, dont la démarche, à cet égard, reste ambiguë. Pour envisager ce qui s'est passé en Alsace entre 1871 et 1918, il aurait fallu admettre que l'ensemble des événements concernés éclairaient l'histoire d'un territoire désigné aujourd'hui par le mot France, tout en ne relevant en rien de celle de l'entité politico-nationale désignée par ce nom. C'est le parti qu'ont choisi les auteurs du livre pour tout ce qui concernait les temps antérieurs à Clovis, alors pourquoi ne pas l'appliquer à des époques plus récentes ?

Dans l'Ouverture du livre, Patrick Boucheron insiste sur le caractère politique de l'ambition de son équipe d'historiens : " elle entend mobiliser, écrit-il, une conception pluraliste de l'histoire contre l'étrécissement identitaire qui domine aujourd'hui le débat public. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l'objet "Histoire de France" et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes ". 

Patrick Boucheron rappelle plus loin la position de Lucien Febvre : " Il s'agit pour Febvre de défiger cet être géographique, de déjouer  " l'idée d'une France nécessaire, fatale, prédestinée, l'idée d'une France donnée toute faite par la nature géographique à l'homme de France, en appelant France toute la série des formations, des groupements humains qui ont pu exister avant la Gaule sur ce qui est aujourd'hui notre sol ".

On songe à la récente célébration, aussi exaltée que grotesque, de "nos ancêtres les Gaulois" par un de nos anciens présidents de la République. Dans son cas, il serait pourtant plus aisé de repérer des ascendants magyars ou juifs que des ancêtres gaulois. Quant à moi, j'aurais plus de goût à me dégoter quelque ancêtre wisigoth, franc ou viking que banalement gaulouès ! Ostrogaulouès à la rigueur.

Histoire mondiale de la France ?  Au vrai, l'histoire du pays où nous vivons ne peut être comprise, en effet, si l'on oublie ou minimise les innombrables croisements de populations venues d'ailleurs, les innombrables influences extérieures dont historiens et archéologues pointent les effets sur tous les aspects de la vie. Histoire mondiale de la France parce que le territoire de l'actuelle France fut toujours largement ouvert à tous vents. " Ce ne serait pas trop de l'histoire du monde pour expliquer la France ", écrivait Michelet au seuil de son Introduction à l'histoire universelle  (1831) . On a envie d'ajouter " et réciproquement ".

A cet égard, j'ai été quelque peu déçu de constater que la période de la décolonisation n'est guère évoquée dans ce livre. Pourtant, quoi de plus démonstratif de la nécessité d'une histoire mondialisée que cette période ? La fin de l'empire colonial français n'est en effet pas compréhensible sans une connaissance de la redistribution mondiale des cartes des pouvoirs après 1945 ; de plus elle est inséparable de la fin des empires coloniaux européens. La fin de l'Algérie française est encore trop souvent perçue chez nous comme une histoire franco-française avant tout, opposant partisans et adversaires de l'Algérie française. C'est oublier les principaux acteurs de la décolonisation de l'Algérie : les militants et combattants nationalistes algériens et le peuple algérien lui-même. Notre histoire est faite autant par nos concurrents et adversaires que par nous-mêmes. Un épisode évoqué dans le livre en fournit la preuve éclatante : celui des Vêpres siciliennes (1282).

" Mort aux Français " criaient les émeutiers de Palerme. Quels Français ? Ni des Bordelais ni des Armoricains ni des Lorrains, qui, à l'époque, se fichaient pas mal des destinées du royaume normand de Sicile, mais des Angevins, des Provençaux et des Manceaux. Des Manceaux ? Des pays à mézigue ! Damned ! Déjà que Fillon, c'était dur à supporter, mais alors là, c'est le coup de grâce. Comment oublier Palerme ?


Histoire mondiale de la France , sous la direction de Patrick Boucheron  ( Seuil )

Tumulus de Gavrinis

dimanche 26 mars 2017

" La Tranchée de Calonne " ( Michel Bernard ) : émouvante mouvance

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A l'époque où ma femme et moi découvrions une à une les régions de France, elle s'amusait des accès récurrents d'enthousiasme qui me faisaient m'exclamer, traversant un de ces innombrables terroirs qui font la richesse et le charme de notre pays : "Ah ! comme j'aimerais vivre ici ! Et si on venait s'y installer ? Qu'en penses-tu ? ". Elle pensait surtout peu réalisables ces projets dont le dernier chassait le précédent, projets sans cesse renaissants mais toujours  éphémères. C'est que je suis au fond un grand garçon très raisonnable, à moins que je ne sois passé à côté d'une vocation itinérante ; peut-être que voyageur de commerce ...

J'ai eu récemment un nouveau coup de coeur, mais cette fois dans un fauteuil, en lisant La Tranchée de Calonne, de Michel Bernard. Le propos central du livre est de peindre la région dont l'auteur est originaire et à laquelle l'attache une manifeste histoire d'amour. Il en chante la beauté quelque peu austère, en cerne la place très remarquable qu'elle tient dans l'histoire de France. Cette région, je ne l'ai jamais visitée et j'en ignorais jusqu'au nom : le Barrois mouvant. Elle correspond à la partie occidentale du territoire de l'ancien comté, puis duché de Bar, et sa capitale est évidemment Bar-le-Duc. L'auteur explique cette épithète qui m'intriguait : le Barrois est dit "mouvant" parce qu'en 1301, au traité de Bruges, il entra dans la mouvance du royaume de France, pour ne plus le quitter. La partie orientale du Barrois, à l'est de la Meuse, fut annexée au royaume en 1766. Autrement, le Barrois mouvant n'a rien de très mouvant : c'est au contraire une région aux frontières bien délimitées ; ses paysages n'ont pas beaucoup dû changer depuis des siècles, ses petites villes anciennes ont conservé leur cachet ancien. Ce pays, Michel Bernard le connaît manifestement très bien ; il a dû maintes fois en sillonner routes et chemins à pied, à vélo ou en voiture.

Son livre ne relève pas d'un genre bien défini. On y glisse de l'essai à la chronique historique, de la méditation au poème en prose, des notes de lecture à ce qui s'apparente à un guide touristique, et pourquoi pas, à l'intention des béotiens qui, comme moi, ignoraient tout de ce pays si attachant.

Amoureux des collines, des plateaux et des forêts de son pays, Michel Bernard les évoque en des pages très belles ; ce sont elles qui m'ont le plus séduit, avec celles qui nous font visiter villages et petites villes, souvent riches d'un remarquable patrimoine architectural :

"  Les jolis noms inconnus sur une vaste surface de papier -- deux ou trois plis de la carte Michelin entre la Marne et les Vosges -- font chanter sur le pays ignoré la langue familière. Quels sont ces paysages ? Du vert partout : la forêt. Des ombres beiges : les collines. Ces cheveux blancs qui se tortillent d'un Quelque-chose-en-court à Quelque-chose-en-ain sont les départementales. On en devine le grain fort et rugueux, bruyant et qui rend mal sous les pneus du vélo. Au milieu du pays imaginaire, Contrexéville et Vittel font comme des oasis de reconnaissance que leur réputation meuble d'hôtels Napoléon III et de gloriettes au fond des parcs, un bric-à-brac de prestige, cossu et fané qui luit comme un vieux marbre dans la lumière du soir. Sous les vérandas immenses tintent les timbales d'argent, les verres à eau et les chopines de santé.
   Dans ce coin, je connais Bourmont. J'y suis allé au hasard, attiré vers la petite ville par la photographie d'une allée de marronniers au bout de laquelle, dans la trouée grise et rousse d'un ciel d'automne, apparaissaient quelques vieux murs, des fenêtres à meneaux, les toits et les pignons serrés d'une ville close. Le chemin pour aller à Bourmont est malcommode. Il faut prendre de petites routes tordues, passant d'une vallée étroite à l'autre, traverser les villages tassés sous les collines et longer les rivières aveugles. Belle campagne aux beaux jours, le reste du temps elle trempe le caractère. Quand la voiture débouche dans une vallée plus large, c'est la Meuse. Deux arches de pierre à peine mouillées suffisent à la  route pour passer le fleuve dans son enfance et se lancer sur la côte. Elle s'élève sec entre deux alignements de maisons tristes, rampe du faubourg qui conduit au vieux Bourmont. Autour sont les prés en pente, les jardins, les vergers, toboggans de verdure où la neige a ses habitudes au fort de l'hiver. La ville est brune. Rien ne bouge dans ses ruelles et sur ses terrasses. Les habitants sont morts ou ne viennent que pour les vacances se souvenir de celles d'autrefois. Ce sont de puissantes maisons vieilles de trois ou quatre siècles, logis des notables de la région, robins et officiers revenus des armées. Elles sentent le latin et le droit ancien, et les charges provinciales auxquelles leur maîtrise conduisait. "

Pays de marches, aux approches du Saint-Empire Romain Germanique, le Barrois, mouvant ou pas mouvant, occupe dans l'Histoire de France une place de choix. A ses limites pointent deux clochers villageois prestigieux : Domrémy et Colombey-les-deux églises ! Ces deux figures emblématiques de notre roman national, Michel Bernard les évoque dans des chapitres graves.

Identité nationale ...  la colline inspirée de Maurice Barrès n'est pas loin, et j'ai trouvé plus d'une fois à ce livre des accents barrésiens. La tranchée de Calonne, qui donne son titre au livre, est le nom d'une route forestière ouverte sur l'ordre de Calonne, le ministre de Louis XVI, entre Hallonchâtel et Verdun, sur une vingtaine de kilomètres. Ses abords furent le théâtre de combats acharnés de la Grande Guerre (les Eparges). Les écrivains Alain-Fournier et Louis Pergaud y furent tués (on a retrouvé récemment les restes du premier). Maurice Genevoix y fut gravement blessé ; il y trouva l'inspiration de Ceux de quatorze . Marcel Bernard lui consacre des pages où s'exprime une juste admiration, qui m'ont donné envie de découvrir un écrivain quelque peu négligé aujourd'hui et dont je n'ai encore rien lu.

Mais tous les écrivains français qui ont séjourné dans cette région n'y ont pas connu un sort aussi tragique. C'est ainsi que Voltaire, prié de quitter Paris, y passa plusieurs années dans le château de sa maîtresse, Madame du Châtelet. Le cardinal de Retz y rédigea la plus grande partie de ses Mémoires.

Au fond, ce livre est avant tout un lieu  de mémoire, comme le pays qu'il évoque. J'y ai appris beaucoup de choses, tout en admirant les talents de mémorialiste et de paysagiste de son auteur.

Bourmont (Meuse)


samedi 4 mars 2017

Haro sur Céline !

1427 -


Lu dans L'Obs du 2 mars un article sur les réactions au livre d'Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif. L'auteur de Bagatelles pour un massacre et des Beaux draps y est dénoncé comme un antisémite virulent  mais aussi comme un pro-nazi déterminé.

Dans le livre, les spécialistes et biographes de Céline les plus connus, tel son éditeur dans la Pléiade, Henri Godard, en prennent pour leur grade, taxés de "célinolâtres" complaisants. Ils ont  réagi avec indignation, ironie, virulence.

L'un des deux auteurs, Pierre-André Taguieff est Juif, connu d'autre part pour son goût des polémiques outrancières et injustes. Attendre de lui, sur le cas Céline, une attitude moins partiale serait sans doute quelque peu naïf.

On n'a pas attendu la publication de ce livre pour savoir que Céline avait été un antisémite délirant et pour être informés de ses déclarations compulsives de sympathie pour Hitler et le régime nazi. On le savait depuis la parution de Bagatelles pour un massacre et des Beaux draps ! Ces ouvrages n'ont pas été réédités mais rien n'est plus simple que d'y accéder, via internet notamment. On  sait d'autant mieux tout cela que les auteurs taxés de complaisance par le tandem Duraffour / Taguieff , les Vitoux et autres Godard, ont fait clairement le point sur ces questions. Le même tandem affirme sans preuve que  Céline a dénoncé des Juifs, qu'il a été au courant de la solution finale dès 1942, et qu'il était un indicateur stipendié des services allemands. De ce dernier forfait, Sartre avait déjà accusé Céline, provoquant une réaction furibarde de l'intéressé.

Mais la partie la plus fragile et la plus discutable de ce livre relève de la volonté de ses auteurs de remettre en question la place -- éminente -- de Céline dans la littérature française du XXe siècle. A leurs yeux, il serait un écrivain surfait, dont la vision du monde sans nuance n'apporterait rien.

On a bien le droit, bien entendu, de ne pas apprécier les romans et récits de Céline et de rester hermétique à son écriture, à sa thématique, à sa vision du monde. Cependant très nombreux -- j'en suis -- sont ceux qui, l'ayant lu intégralement et longuement pratiqué, le considèrent comme un artiste majeur de la première moitié du XXe siècle, à l'égal d'un Proust, sensibles qu'ils sont à l'originalité puissante de son écriture, au service d'une approche visionnaire du réel, sans compter d'autres vertus telles qu'une vis comica digne d'un Rabelais des temps modernes. Quant à moi, j'estime qu'en tant qu'artiste, Céline offre un cas exemplaire, son oeuvre n'ayant cessé de progresser en force et en rigueur, de Voyage au bout de la nuit à la Trilogie allemande, oeuvre qu'il serait difficile de considérer comme une entreprise de propagande pro-vichyste et pro-nazie !

Ce qui fait rager les anticéliniens compulsifs tels qu'un Pierre-André Taguieff, c'est que l'oeuvre d'imagination de Céline est indemne de tout soupçon d'antisémitisme, de racisme et de sympathies nazies, et qu'il est impossible à tout lecteur de bonne foi de la mettre dans le même sac que les pamphlets et qu'une partie de la correspondance de l'écrivain.

Ce que Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour ne sont sans doute pas près d'admettre, c'est que Céline offre un exemple quasi parfait de la justesse de la thèse de Marcel Proust -- un écrivain dont il n'appréciait pas l'art, aux antipodes du sien -- selon qui, pour comprendre et évaluer une oeuvre littéraire, il est indispensable de ne pas confondre le moi de l'artiste avec celui de l'homme ordinaire. La démarche du premier, les problèmes qu'il s'efforce de résoudre, sont sans commune mesure avec les opinions, les prises de positions et les actes du second. Ainsi, ces textes admirables que sont Guignol's band et Casse-pipe sont contemporains des Beaux draps, où les obsessions les plus révoltantes de l'homme Céline s'étalent sans vergogne. Ne mélangeons pas ce torchon avec ces serviettes.

Du temps où j'enseignais la littérature contemporaine dans des classes de lycée, j'ai étudié avec mes élèves des passages du Voyage, de Mort à crédit ou de D'un château l'autre. Ces passages figuraient en bonne place dans d'excellents manuels. Je n'ai pas eu de peine à les convaincre du génie d'un écrivain que j'admirais. Je ne me suis pas étendu sur son antisémitisme ni sur son attitude pendant la guerre. Non que je fusse motivé par le noir  dessein de dissimuler tout cela, mais, tout simplement, ce n'était pas le sujet.


( Posté par : John Brown, avatar célinien reparaissant )