samedi 29 avril 2017

Contre Macron contre l'Ennemi

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Que la confidence que je vais vous faire reste strictement entre nous : je viens d'être recruté par le staff d'une dame qui, par le moyen du suffrage universel, aspire aux plus hautes fonctions dans l'appareil de l'Etat. Compte tenu de mon expérience en la matière, j'ai été affecté à la Propagande. Illico, j'ai composé un chant de marche aux accents martiaux, dont je ne doute pas qu'il contribue à déchaîner  les enthousiasmes et à galvaniser les énergies. Le voici :

Contre Macron, contre l'Ennemi,
Partout où le devoir nous appe-e-lle,
Malgré le froid, malgré la pluie,
Nous remonterons vers les li-i-gnes.
Nationalistes, unis dans le combat,
Les macronistes,
J'en fais d'la bouillie pour  chats !

Poum poum poum poum


Je dois le reconnaître : la version originale de cet hymne, que les militants fr........ de mon âge auront certainement reconnu, disait :

Contre le Rouge, contre l'Ennemi
[....]
Les communistes,
J'en fais d'la bouillie pour  chats. 

Quant à l'air, c'est celui d'un chant de marche en usage dans une célèbre unité spécialisée des forces allemandes entre 33 et 45. 

C'était l'époque héroïque où les militants fr........ accueillaient comme un éloge l'épithète de fascistes, lancées à eux par d'aucuns comme une injure, et faisaient à tout va dans un négationnisme de bon aloi. Le Parti, passé sous la houlette d'une héritière indigne, n'avait pas encore renié ses Valeurs.

C'est un certain Fr. D. , intrépide militant fr....... du début des années 60, qui m'apprit ce chant. Pourtant, nous ne partagions pas (en principe) les mêmes idées. Mais j'appréciais l'humour et le savoir de ce brillant étudiant, féru d'histoire, qui, peu de temps après, allait devenir l'idéologue quasi officiel de son parti et le confident de son fondateur, Jean-Marie ... Jean-Marie... comment déjà ?.... C'est à cette sympathie mutuelle que le militant des étudiants communistes que j'étais alors dut de ne pas se faire casser la margoulette un matin que je proposais Clarté, l'organe de l'UEC, à l'entrée du métro Saint-Michel.  Fr. D., qui déboulait à la tête d'une équipe de nervis bien décidés à régler son compte au premier coco recontré, me reconnut et eut le temps d'avertir ses compagnons que celui-là, non, il ne pouvait décemment être question de casser la figure à un condisciple avec qui il prenait son petit dej.

J'eus le temps de le remercier en certifiant, quelques temps plus tard, aux policiers venus m'interroger (à sa demande) que j'étais sûr de l'avoir vu au lycée à une heure où, à la tête de son équipe de spécialistes, il était en train de casser la figure au fils d'un ex-ministre, futur ministre lui-même, sur le parvis d'un lycée rival du nôtre.

Puis nous nous perdîmes de vue. Il s'en alla enseigner l'histoire dans un collège de Normandie. Mais, à l'instar d'un ex-conseiller de Sarkozy, il avait pris l'habitude de renseigner des fiches sur ses petits camarades (ça peut toujours servir). Certains d'entre eux, paraît-il, s'en émurent. Un beau matin, en compagnie de son épouse et de ses enfants, il partit dans sa petite voiture faire des courses au plus proche supermarché. La sympathique famille n'arriva jamais à destination : une explosion télécommandée en fit de la bouillie pour chats.


Additum  ( 1er mai 2017) -

Un peu de sérieux, tout de même. J'ai écouté hier soir le double entretiens de Delahousse avec Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Après l'avalanche de belles, bonnes et creuses paroles débitées par la première, j'ai entendu des propos d'une éclatante intelligence, d'une éclatante lucidité, d'une éclatante sincérité. Et je me suis dit : il n'est même plus question de faire barrage au FN. Si celui-là n'est pas élu, les Français seront passés à côté d'une chance exceptionnelle. Depuis De Gaulle, on n'avait plus vu un candidat de ce niveau.


mercredi 26 avril 2017

Changer les choses, ou la bêtise au quotidien

1435 -


Glané au vol aux informations télé matinales : selon un récent sondage, 47 % des Français estimeraient que seule Marine Le Pen désire vraiment "changer les choses".

Qu'est-ce qui, dans cette affaire, est le plus stupide ? La formulation même de la question ? Sans doute. Qu'un institut de sondage ait jugé bon de la soumettre aux sondés ?  Que ceux-ci aient accepté d'y répondre ? Qu'ils aient estimé pouvoir, en un mot ("oui" ou "non"), donner un avis pertinent ? Que les journalistes de la chaîne télé aient cru devoir relayer une information aussi insane ? Sans doute.

Changer "les" choses : ce qui est le plus stupide dans cette formule, c'est sans doute l'article défini. Si on avait demandé aux sondés si l'intéressée désirait changer "des" choses, au moins les aurait-on incités à faire l'effort de préciser de quelles choses au juste il s'agissait.

Changer "les choses"... Quelles choses au juste ? Les règles de l'économie ? Celles du droit du travail ? Celles du fonctionnement de la justice ? Les relations de la France avec l'Europe ? Le droit de la propriété ? Le mariage pour tous ? Le nombre de fonctionnaires ? L'impôt sur les sociétés ? L'ISF ? La censure sur la presse ? Le droit de manifester ? La législation sur la pêche à la ligne ? Etc etc... Etc. Changer les choses en gros, ou changer les choses en détail ? Changer toutes les choses ou n'en changer que quelques unes ? Comme si gouverner, ce n'était pas, de toute façon, changer les choses, en demi-gros ou au détail, et, de toute façon, au quotidien .

Que 47% des sondés estiment qu'une question aussi grossièrement formulée puisse avoir un sens et qu'ils croient pouvoir lui donner une réponse pertinente ne plaide pas en faveur de leur intelligence, témoigne en tout cas de leur irréflexion, en tout cas de leur hâte irréfléchie à répondre à n'importe quelle question, pour peu qu'elle leur soit soumise par des représentants des médias.

Changer les choses... Formulation grotesque. Et s'il n'y avait que celle-là. Mais nous baignons au quotidien dans un flot de questions stupides et de réponses aussi péremptoires que sommaires. Plus les questions sont sommairement formulées, plus les réponses sont péremptoires.

Une démocratie n'est saine et viable à long terme que si elle est protégée des formes les plus grossières et les plus dangereuses de la démagogie. Cela suppose une éducation suffisante des citoyens qui les prépare à leur rôle politique, au sens étymologique du terme. Education à l'information. Education à la réflexion. Les médias, sur ce terrain, ont un rôle majeur en contribuant à élever le niveau. A condition de s'évertuer à ne pas le tirer vers le bas en multipliant les formes les plus sottes d'un rapport démagogique à leur public.

dimanche 23 avril 2017

Dieu avec la gueule de Donald Trump ou Michel Ange revisité

1434 -


Entre autres. Car enfin, si la Bible affirme que Dieu a créé l'homme à son image, il s'ensuit logiquement que, la réciproque étant vraie, l'image de l'homme (de n'importe quel homme) nous livre l'image de Dieu.

On sait que, dans l'aire du catholicisme (et de l'orthodoxie), la querelle des images s'est soldée par une défaite des iconoclastes. C'est pourquoi, sur le plafond de la Sixtine, Michel Ange a été autorisé à portraiturer Dieu sous les traits d'un auguste ( mot à considérer exclusivement comme une épithète laudative, sinon il faudrait portraiturer le fils de Dieu sous les traits d'un clown blanc) vieillard chenu et barbu ( je lui trouve pour ma part un petit côté Che Guevara ).

Ce précédent de la Sixtine ouvre aux artistes catholiques ( j'en suis ) s'inscrivant dans la lignée de Michel Ange la possibilité d'infliger à Dieu la tronche humaine qui leur apparaîtra la plus apte à lui conférer son ineffable côté auguste ( vide supra ) . Et dans ce cas , pourquoi pas la tronche de Donald Trump ? On s'abstiendra de crier prématurément au scandale, en arguant que Michel Ange prête à Dieu une apparence correspondant aux immortels canons de la Beauté ; la figure michelangelesque de Dieu, sur le plafond de la Sixtine, exprimerait, selon eux, un idéal de beauté humaine quasiment surnaturel. La tête à claques de Donald Trump ne saurait, diront-ils, y prétendre.

Mais justement les canons de la beauté n'ont rien d'immortel. Rien n'apparaît plus variable au long de l'histoire de l'art. Dans ce cas, pourquoi l'ineffable tronche de Donald Trump ne correspondrait pas à un moderne canon de la beauté, masculine tout au moins ? C'est d'ailleurs la thèse que soutiennent ses plus chauds partisans, pour qui non seulement Donald est le plus beau, mais en plus il est le plus intelligent.

De plus, donner à Dieu la tête de Donald permettrait de la populariser plus aisément, en jouant la carte de ce 9e art qu'est la BD. Si prestigieuse que soit la représentation de Dieu par Michel Ange, avouons que nos jeunes générations ( dont je suis ) la trouvent quelque peu, sinon franchement ringarde.

Et si l'on attribue à Dieu la tête de Donald, pourquoi ne pas gratifier son fils de celle de Mickey Mouse ? Ou de Popeye.

Popeye grimpant au Golgotha sous sa croix, la bouffarde au bec et une couronne de pines sur la tête, dans quelle extase mystigrouique cette vision me jette !






lundi 17 avril 2017

Être un arbre

1433 -


J'aurais voulu être un arbre. Plus j'avance en âge, plus la condition d'arbre me paraît préférable à celle d'être humain.

Quel arbre aurais-je voulu naître ? Parmi tous ceux qui, au long des années, m'ont enchanté, fasciné, le choix est difficile. Un peuplier d'Italie, tel que ceux qui bordaient les rivières de ma jeunesse ? Celui, au tronc puissant, à l'ombre duquel j'aimais lancer ma ligne, guettant le gardon ? Me dresser, dans la lumière de juin, au coeur d'une de ces pinèdes parfumées de mon enfance ? Être un de ces chênes puissants, pluricentenaires, au tronc rectiligne, ou bien noueux, tortu ? Ou bien chêne vert au feuillage si serré, si vraiment royal ? Un acacia, peut-être. Ou alors un platane. Ces deux derniers pour leurs somptuosités et facéties printanières. Ecroulements crémeux des grappes de l'acacia, mais bien défendues contre les tentations de l'amateur de bouquets. Et celle-là, mon coco, tu la sens bien ? Aïe aïe aïe. Le platane, lui, épandant généreusement ses pollens sur les étals des marchés. Chalands mouchant, toussant, crachotant à qui mieux mieux. Sniff.

Un léger mistral avive le bleu du ciel. Partout les arbres s'y élancent, s'y déploient, y dansent, y chantent leur musique, micocouliers, mûriers, pins d'Alep, cyprès, arbousiers, oliviers, cerisiers, platanes, tant d'autres, noyant les demeures des hommes, escaladant les collines. Contagieuse gaieté de ces balancements de verdure feuillolante, ses innombrables menottes ovationnant l'azur. Que serait un monde sans arbres ? Comment vivre privé d'une telle beauté, sans cesse renouvelée, toujours sereine, inépuisablement somptueuse ?

Exempts de la fatalité qui contraint les animaux dont nous sommes à courir sans cesse en quête de leur nourriture, les arbres, eux, la puisent, ainsi que leur énergie, pendant de longues années, là où surgit leur première pousse, dans la lumière où baigne leur feuillage, dans la terre où plongent leurs racines. Oiseaux, écureuils, toutes sortes de bestioles profitent de leur hospitalité paisible.

Depuis quelques années, nous en savons bien plus sur les arbres que ce que nos parents savaient. Nous savons qu'ils échangent des informations, qu'ils développent individuellement et collectivement des stratégies contre parasites et prédateurs. Nous savons qu'ils perçoivent, qu'ils ressentent. Nous ne sommes plus éloignés d'admettre qu'ils pensent.

Mais comme tant d'être vivants, les arbres subissent les agressions du plus redoutable des prédateurs : l'homme. Partout la déforestation étend ses ravages, avec toutes les funestes conséquences qu'on connaît.

Auprès de arbres, j'ai toujours vécu heureux. Puissé-je ne jamais m'éloigner des arbres. Puissé-je jusqu'à ma fin apprendre de leur sagesse.


Paul ValéryDialogue de l'arbre

Jean Giono, L'homme qui plantait des arbres

Georges Brassens, Auprès de mon arbre

Alain Corbin,  La douceur de l'ombre 

Peter Wohlleben ,  La vie secrète des arbres      ( Les Arènes )





samedi 15 avril 2017

Faut-il considérer comme indignes des grands-parents crypto-partisans de Ramzan Kadyrov ?

1432 -


Notre fils l'a décidé : au week-end de Pâques, il ne nous amènera pas, comme chaque année, nos deux petits-enfants. Motif : " Quand on approuve, de facto, la persécution des homosexuels par les sbires du tyran tchétchène, et qu'on ne se gêne pas pour le faire savoir, on ne mérite pas de voir ses petits-enfants. En tout cas, moi, j'ai le devoir de les protéger contre votre influence fascisante. "

C'est vrai, nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-mêmes et à nos propos inconsidérés. L'an dernier, nous avions donc accueilli nos petits-enfants, un garçon et une fille, six et cinq ans ; l'âge mental est très au-dessus. Un soir que nous regardions ensemble la télévision, un animateur bien connu, qui arrondit ses fins de mois en faisant de la pub pour une firme de jardinage, nous interrogea, l'air lascif et l'oeil coquin : " Il est où, le trou ? "

Incontinent ( j'adore cet adverbe ), mon épouse et moi, bondissant de nos fauteuils avec un bel ensemble, braillâmes notre réponse : " Dans ton cul, eh, grosse fiotte ! "

Silence consterné des lardons, desquels le père exige une impeccable correction linguistique . En plus, ils ont un Q.-I. de 140, un Q.-I de surdoués. Ma femme et moi avons un très gros Q.  mais le I. ne suit pas.

Ce n'est tout de même pas notre faute si cette vedette de la télé a un air de pédé ! Il paraît qu'il en a aussi la chanson. M'enfin, Josette et moi, on ne veut pas la mort du pêcheur. Même celle du pêcheur en eaux troubles.

Quant à Kadyrov, qu'il aille une bonne fois se faire enc... : ça devrait le ramener à une approche des choses plus saine.


mercredi 12 avril 2017

" Je t'emmerde ", ou l'avenir de la langue française

1431 -


Notre langue est aussi changeante que notre identité nationale ; chacun peut le vérifier à loisir au quotidien.

C'est ainsi qu'une des expressions généralement considérées comme abominablement vulgaires, indécentes, agressives et insultantes, est en passe, les progrès de la médecine aidant, de traduire les plus nobles sentiments d'altruisme et de solidarité.

J'ai lu en effet, dans un passionnant numéro spécial de la revue Pour la science, une série d'articles sur l'intestin, et plus particulièrement sur le microbiote. Le microbiote, c'est la flore (et faune !) intestinale dans toute sa variété. Le temps n'est plus où les microbes et bactéries étaient considérés comme autant d'agents pathogènes à détruire. Nous savons aujourd'hui, que parmi les nombreuses variétés de bactéries et autres archées présentes dans notre intestin, une forte proportion nous protège de diverses maladies et contribue de façon décisive à notre équilibre psycho-physiologique.

Or, dans ce domaine comme dans les autres, nous sommes très inégaux. Certains ont la chance de posséder un microbiote d'une grande richesse et d'une grande variété. D'autres au contraire, ne disposant que d'un microbiote appauvri, sont davantage exposés à diverses maladies graves. Dans les cas les plus sévères, on a même recours à des transfusions fécales, de donneur sain à receveur en manque. Il existe donc des donneurs bénévoles de caca, comme il existe des donneurs bénévoles de sang !

C'est ainsi que l'expression "Je t'emmerde" va perdre, au moins dans ces cas spécifiques, ses connotations négatives. Au donneur de caca qui lui dira " Je t'emmerde ", le receveur répondra : "Merci, oh merci ! Cher ami, le don que tu me fais de ton caca me sauve la vie !

Miel alors ! Décidément, à l'instar de Jean-Jacques, je deviens vieux en apprenant toujours !


Additum -

Je lis sur le blog de Pierre Barthélémy, Passeur de science, un passionnant billet sur l'utilisation des spermatozoïdes dans la lutte contre le cancer. Il s'agirait d'utiliser les spermatozoïdes comme des missiles téléguidés vers les cellules cancéreuses pour les détruire.

Ici encore, une expression vulgaire et insultante du langage courant devrait voir ses connotations profondément modifiées.

Il s'agit de " Va te faire enc... ! ", apostrophe qui, cessant d'être perçue comme une insulte, serait reçue comme une amicale invitation à se faire soigner. Car enfin, dans ce domaine comme dans les autres, pourquoi ne pas joindre l'agréable à l'utile ? On sait que l'administration de toute médication est d'autant plus efficace qu'elle s'accompagne, pour le patient, de plaisir. C'est le bien connu effet placebo.

En tout cas, si les chercheurs engagés sur cette voir prometteuse ont besoin de volontaires pour leurs expériences, qu'ils sachent que je suis à leur disposition !

Intestin , dossier Pour la Science n° 95, avril/juin 2017

Passeur de sciences,  le blog de Pierre Barthélémy




lundi 3 avril 2017

Vivre l'attente

1430 -


A l'époque, déjà lointaine, où j'animais un atelier-théâtre de lycée, une des comédiennes professionnelles chargées de nous former nous avait un jour soumis à un exercice pas facile : jouer l'attente. Nos propositions ne l'avaient visiblement pas satisfaite. Peut-on jouer l'attente ? Oui, si l'on se rabat sur des solutions faciles et peu imaginatives : mimer l'impatience en recourant à une gestuelle d'une fébrilité stéréotypée, etc. Mais en réalité l'attente est un état essentiellement intérieur ; elle se vit silencieusement, au fil d'une durée souvent impossible à prévoir.

Cela fera bientôt une petite dizaine d'années que mon état de santé m'aura donné plus d'une occasion de vivre des attentes plus ou moins prolongées, dans les salles d'attente des médecins en particulier. Vivre ce genre d'attente est souvent douloureux, pour peu qu'on se laisse envahir par l'angoisse d'un verdict défavorable. La meilleure solution, me semble-t-il, est de transformer l'attente en autre chose, de s'efforce d'oublier qu'on attend. La lecture est une solution efficace. On peut aussi s'adonner à la méditation, se proposer des exercices de concentration ; les occasions en sont multiples. Mais toujours l'angoisse, lovée au coeur de l'attente, est là, qui menace de vous submerger, de vous pourrir le présent.

L'autre jour, à la fin de ma dernière séance de potion magique, on m'a renvoyé chez moi sans le rendez-vous de scanner habituel, sans me dire ce qui m'attendait. J'ai attendu plusieurs jours chez moi, taraudé par un sentiment d'abandon que je ne parvenais pas à m'expliquer. J'ai fini par obtenir un rendez-vous du médecin ; à l'accueil de l'hôpital, les cinquante minutes d'attente avant d'être enregistré ont été horribles ; je craignais d'arriver trop tard au rendez-vous ; puis le médecin m'a fixé un rendez-vous de tep-scanner, quinze jours plus tard. Je m'étais promis de vivre cette quinzaine dans l'insouciance mais je ne parviens pas à vaincre une sourde et inquiète fébrilité. Puis ce sera, une semaine plus tard, le nouveau rendez-vous avec le médecin, puis... puis... Quand j'étais bien portant, je ne connaissais pas ma chance ; je ne savais pas ce qui m'attendait.

Près d'elle, l'autre jour, dans le couloir des urgences, j'ai attendu longtemps. J'ai dû finir par la laisser seule affronter l'attente. Puis j'ai dû la laisser seule, à la fin de chaque visite, seule face au mur aveugle. Le chat et moi, on l'a attendue, seuls à la maison. Depuis qu'elle est rentrée, elle est le plus souvent dans son fauteuil, devant la télévision ; ou bien je lui mets de la musique ; souvent je dois la laisser seule pour aller faire des courses. Heureusement, des infirmières, des femmes de ménage, une kiné, une ergothérapeute se relaient et lui évitent le tourment de l'attente. C'est plutôt moi qu'elle qui guette l'heure du passage de ces professionnelles.

Elle et moi, comme dix millions de Français au moins -- dix millions ! quand j'ai lu ce chiffre, je n'en croyais pas mes yeux -- souffrons d'une de ces maladies que l'on dit "chroniques ; pour nous deux, cela dure depuis plusieurs années. L'un des effets pervers indirects de ces maladies, c'est l'attente : l'attente de la visite du médecin, l'attente du rendez-vous avec le spécialiste, l'attente de la prise de sang, l'attente du scanner, l'attente du verdict.

Depuis qu'au quotidien, je m'occupe d'elle, j'ai au moins trouvé un remède à mon attente à moi. Remède modérément efficace mais efficace tout de même. Je bouge, je vais, je viens, j'ai des tâches. Mais il reste l'attente de ce qui va lui arriver à elle, l'attente du pas irréversible qu'elle franchira, mais peut-être ne serai-je plus là pour le vivre.

Il existe, bien sûr, une solution radicale pour tuer à la fois l'attente et le temps : celle que choisit le mari, dans Amour, le film de Michael Haneke. Mais il faut s'en sentir capable ; ce n'est pas mon cas. Je crois que je n'ai pas la vocation. Elle non plus. Le chat, encore moins.

En attendant, délivrons-nous de l'attente, ce poison de l'esprit et du coeur. Ainsi soit-il.