vendredi 30 juin 2017

L'effet tapis volant

" A son âge, que pouvait-il bien désirer sinon des surprises et des histoires bien racontées ? ... "

Quand j'ai lu ça, j'ai cru qu'il s'agissait de moi et, d'ailleurs, il s'agit bien de moi (entre autres) puisque le personnage dont il s'agit est assimilé ici aux hommes qui ont à peu près le même âge que lui, ce qui est mon cas.

Cette remarque m'a rappelé une réflexion de je ne sais plus qui à propos du roman, dont l'inépuisable succès serait dû à l'irrépressible besoin des humains qu'on leur raconte des histoires. Cette addiction remonte, bien sûr, à l'enfance. Ainsi nous annonce-t-on pour la rentrée 581 nouveaux romans.

Mais tous ces romans sauront-ils capter et retenir l'attention de leurs lecteurs ? Car encore faut-il que les histoires, comme le note ici l'auteur de celui-ci, soient bien racontées.

L'homme dont il est question ici s'appelle Benjamin Franklin. Tout le monde croit connaître Benjamin Franklin  mais que savons-nous au juste de lui,  sinon qu'il fut l'inventeur du paratonnerre ? Quelques uns se souviennent qu'il fut un des principaux rédacteurs de la Déclaration d'Indépendance américaine. Moins nombreux sans doute encore sont ceux qui savent qu'il fut l'ambassadeur en France du nouvel Etat pendant près de onze ans.

Ce qui m'a émerveillé, lorsque j'ai lu les toutes premières pages de ce roman, c'est que j'ai été magiquement transporté, en un instant, sans aucun effort, sur le tapis volant de l'imaginaire, auprès de ce vieil homme, tourmenté par ses rhumatismes, attendant, comme chaque jour, que soit introduite auprès de lui la cohorte de ses solliciteurs, dont Richard, son secrétaire, lui présente la liste. J'étais là, visiteur silencieux, immobile, attentif. Tout cela existait si fort pour moi, allongé sur mon lit et dégustant les premiers centilitres de ma potion magique, que, positivement enthousiaste, je n'ai pu me retenir de lire à l'occupant du lit voisin le début de ce récit si bien raconté.

Ce qu'on appelle, de façon quelque peu pédante et scolaire, un incipit, est un moment stratégique de la narration : c'est là que le romancier capte ou non l'intérêt de son lecteur. Captatio benevolentiae, disaient les anciens rhéteurs. Et là, ma bienveillance a été acquise en un tournemain.

Je me suis interrogé sur les moyens de cette réussite. J'ai trouvé le naturel. La simplicité. L'art de faire voir avec une remarquable économie de moyens. Un savoir sans doute  plus considérable que le texte ne le laisse paraître, tant ce savoir est intelligemment et discrètement mais efficacement utilisé. Et puis, pour nous rendre tout proche ce personnage pourtant si prestigieux, un don évident d'empathie. Pour faire exister Benjamin Franklin, il faut devenir soi-même Benjamin Franklin, et plus qu'un peu.

Et puis cet art assez merveilleux, presque insaisissable, que Pascal appelait l'art de placer la balle. Ici, la balle m'a paru être bien placée à chaque phrase, à chaque mot.

Me voilà prêt pour lire la suite !

Jean-Christophe Rufin , Le tour du monde du roi Zibeline    ( NRF Gallimard )

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