mercredi 21 juin 2017

Sisyphe heureux ?

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On connaît la conclusion que tire Albert Camus à la fin de son Mythe de Sisyphe : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Oui, mais quand ? toujours ? ou seulement parfois ? Et dans ce cas, à quels moments de son travail (de Sisyphe) éternellement recommencé ? Et comment ? Est-ce que tout le rend heureux ? ou seulement certaines expériences ?

A ces questions, la légende n'apporte pas de réponses. Et l'essai de Camus, guère non plus ? Voire.

Selon le mythe, la tâche toujours recommencée de Sisyphe comporte -- c'est le cas de le dire -- deux versants. En un premier temps, Sisyphe pousse son rocher jusqu'au sommet d'une montagne. Il peine, il ahane, il sue, il geint. Besogne de forçat. Difficile d'imaginer Sisyphe heureux tant que cela dure.

Ensuite, parvenu au sommet, Sisyphe voit son rocher débouler la pente de la montagne jusqu'en bas. Il sait qu'il va devoir redescendre et recommencer à le pousser jusqu'en haut. Et ainsi de suite.

Sur ce que fait Sisyphe pendant que le rocher déboule, le mythe est muet. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il va redescendre, mais comment ? Il est exclu qu'il redescende à toute allure aux basques de son rocher. Cheminant sur un sentier de randonnée, au creux d'une vallée, j'ai vu un jour débouler vers moi, depuis la crête de la montagne, un rocher, un gros. Tout en faisant des bonds de cabri, qui le projetaient chaque fois à des mètres de hauteur, il ne cessait de prendre de la vitesse. Pas moyen d'imaginer un Sisyphe doté de la pointe de vitesse d'un champion du 110 m haies accompagnant ce rocher dans sa chute. Donc, il faut imaginer Sisyphe descendant, lui aussi, mais à son rythme.

Et c'est là qu'on peut imaginer Sisyphe heureux.

Me référant toujours à mon expérience de randonneur, je puis imaginer Sisyphe à la  montée et Sisyphe à la descente. J'ai à mon actif quelques ascensions de sommets accessibles sans escalade à un randonneur convenablement entraîné. Pour y parvenir, je partais de bon matin et l'ascension se terminait vers  midi. C'était généralement en été, sous un soleil généreux. Il fallait se hâter, car je ne devais pas être de retour trop tard dans la soirée. Collé à la pente par mon sac à dos copieusement garni, je suais et ahanais. J'étais Sisyphe sans le rocher.

La partie vraiment heureuse de la randonnée, c'était la descente. Rien ne me pressait. Je pouvais admirer à ma guise le paysage, écouter les bruits, observer les animaux, ménager des pauses pour contempler et rêver. De la vallée montait une brise bienfaisante. J'ai vécu ces jours-là des moments de communion avec le monde, avec les rythmes du monde, avec la paix du monde, qui firent de moi un modeste cousin du promeneur solitaire de Rousseau.

C'est donc à la descente que j'imagine Sisyphe heureux. Rien ne le presse. Il peut prendre tout son temps. Il peut musarder à sa guise, oublier l'heure, s'abandonner à la jouissance du monde et de soi. Arrivé au bas de la pente, rien ne dit qu'il retrouvera aisément son rocher. C'est capricieux, un rocher qui déboule. Le mien, naguère, avait choisi de m'ignorer et s'était échoué sur le sentier, à quelques dizaines de mètres. Celui de Sisyphe s'est peut-être arrêté dans une sylve ombreuse, où il ne sera pas facile de le dénicher.

En somme, pendant que le rocher déboule, c'est le monde et sa beauté qui s'offrent au bon plaisir de Sisyphe. Ce serait dommage de ne pas en profiter.

Le rocher de Sisyphe, c'est toutes les tâches auxquelles la vie, dans sa dimension naturelle et dans sa  dimension sociale, nous contraint, sans que l'accomplissement de ces tâches s'accompagne nécessairement de plaisir, au contraire. Ainsi, notre bonheur de Sisyphe, c'est quand nous échappons à ces tâches, d'une manière ou d'une autre, et ces manières, on le sait, sont très nombreuses ; à chacun, d'ailleurs, d'en inventer d'inédites. Le bonheur de Sisyphe, c'est tout simplement le bonheur de vivre, dans l'adhésion rieuse à la vie, en oubliant, même momentanément, les rochers qui nous attendent.

Mais, dira-t-on, voilà une façon abusivement réductrice d'interpréter la formule de Camus. Il est clair que, pour lui, Sisyphe est TOUJOURS heureux, même quand il est rivé au cul de son rocher, et sans doute surtout à ce moment-là.

Pour le comprendre, on doit se demander s'il existe des tâches si absolument rebutantes qu'elles excluent celui qui, de gré ou de force, s'y adonne de toute possibilité de bonheur ? A mon avis, non. Le bonheur n'existe pas en dehors de la conscience que nous en avons. Il est une façon de voir les choses. Imaginons que Sisyphe, arc-bouté à son rocher, s'étonne d'être capable de le pousser, ne serait-ce que de quelques centimètres, voire de quelques millimètres. Le voilà déjà bien content. Puis le voilà qui se met à rêver aux myriades d'atomes qui composent ce rocher pas si massif qu'il en a l'air, puisque, comme toute réalité terrestre, il est fait à  99% de ... vide. Je pousse du vide, se dit Sisyphe. Et il rigole.

Et puis, Sisyphe a la chance de posséder la seule chose qui puisse nous rendre heureux sur cette terre : il a une tâche. Il a quelque chose à faire. Et il la fait. Ce qui lui évite, pendant qu'il la fait, de se poser les métaphysiques questions pascaliennes, et les autres.

Me revient à la conscience un souvenir d'enfance. J'étais sur un pont. C'était encore l'époque où les femmes du village venaient laver leur linge à la rivière. Elles étaient une dizaine, agenouillées le long de la planche du lavoir. D'en bas montaient jusqu'à moi les chocs rythmés de leurs battoirs. En choeur, elles chantaient.

Il faut imaginer Sisyphe heureux.


Posté par : le Petit mytheux , avatar eugènique occasionnel



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