samedi 12 août 2017

Petite histoire d'une vocation (partiellement) ratée

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Ce mardi 25 juillet, il achève la quatrième et dernière des cures de ce qu'il appelle sa "potion magique". Dans son cas, cette métaphore drôlatique semble correspondre à la réalité, ce qui, malheureusement, n'est pas toujours le cas. Le passage dans le tuyau, lui aussi magique, il y a quatre mois, à la fin de la précédente cure, avait indiqué une régression des nodules péritonéaux, de surcroît "non fixants" (entendez qu'ils ne fixaient pas le glucose radioactif dont son friandes les cellules déviantes).

Cette fois, huit jours se passent sans que le grand manitou ait validé le signal d'un nouveau passage dans le tuyau. Il est vrai qu'il était en vacances. Mais, deux semaines sont maintenant passées, il est revenu de vacances, et toujours pas de signal.

Il a beau se dire que, si le signal arrive, ce sera le début d'une nouvelle séquence de crises d'angoisse (quel sera le verdict du tuyau ?), il commence à se faire des films : le grand manitou l'a oublié, ou bien (pour une raison mal connue) il ne l'aime pas, ou il y a des choses qu'on veut lui cacher. Le mail et l'appel téléphonique adressés au grand manitou sont restés sans réponse. Or une date butoir (le 23 août) se rapproche à toute allure, celle où il doit se rendre à Marseille prendre l'avis du grand manitou n° 2 (ou n° 1) qui décidera s'il y a lieu d'ouvrir aux fins de nettoyage, ou non. Le passage dans le tuyau doit donc avoir eu lieu avant, et l'avis de son confrère éclairé par les lumières du tuyau doit lui être parvenu avant.

Le jeudi 8 au soir, submergé par l'angoisse, après avoir longuement tergiversé, il décroche le téléphone  et appelle le grand manitou sur son portable, pour en avoir le coeur net. Il est onze heures du soir. Il le trouve chez lui, peut-être au pieu. Pas content, le grand manitou, qui lui signifie sèchement que, si tout le monde en faisait autant, vous comprenez que ça deviendrait invivable. Il s'excuse platement. L'autre lui a tout de même indiqué que, son tuyau, il s'en occupe. Le lendemain, aux heures ouvrables, il rappelle le grand manitou pour renouveler ses excuses ; l'autre lui confirme que, du tuyau, il s'occupe.

De fait, ce samedi, il reçoit le mail libérateur. L'angoisse se dissipe instantanément, comme nuée d'orage. Ben, tu vois qu'on ne t'avait pas tout-à-fait oublié. Va donc l'aider à sortir de son lit, à rejoindre son fauteuil, à lui préparer son repas. Il n'est que temps.

Il revoit ce vieux dans sa chaise roulante, que le grand manitou s'apprêtait à pousser jusqu'à la radio. Ben, qu'est-ce que vous attendez, pignait le vieux, qu'est-ce que vous attendez pour m'y emmener, à la radio ? Il s'était dit, l'entendant hurler, que tout de même, il n'en était pas là. Ben si, il en est là.

Il a deux ans. C'est un petit garçon aimant et très sage. Il paraît qu'il aimait beaucoup chanter, devant un public acquis d'avance à son talent. Un jour, il déclare tout de go, sans prévenir, qu'il ne chantera plus. Malgré son jeune âge, sa mère l'envoyait régulièrement dans le village acheter du pain, le journal. Maintenant, il refuse obstinément d'y aller.

Le secret de ces revirements n'était pas bien malaisé à percer : une petite soeur était née, et le petit garçon, jusque là le petit roi de la maison, était jaloux. Sa mère était sans doute la mieux placée pour le comprendre, surtout qu'elle était institutrice, et même directrice d'école. Mais Françoise Dolto n'avait pas encore expliqué aux mères ces choses-là, et puis la maman du petit garçon était fort occupée. Elle n'avait pas de temps à perdre. Elle a donc résolu, pour briser la résistance de son fils, de recourir à la manière forte, selon une méthode digne de la rue Lauriston : il est vrai qu'on était en 1942. Elle a donc rempli d'eau bien froide une grande bassine, celle qui servait aux lessives, elle a soulevé son petit garçon par les pieds, la tête en bas, et elle l'a descendu doucement, jusqu'à ce que le bout de son nez effleure l'eau froide.

Le petit garçon est terrifié. Il croit que sa maman chérie va le noyer, il croit que sa maman chérie veut le tuer. Du coup, lui, il veut bien tout ce qu'elle voudra.

Car cette mère tortionnaire, cette mère imbécile, il l'adore. Il  continuera de l'adorer longtemps, même après ça. Mais dès lors une malédiction s'est installée en lui : l'adoration se double d'une défiance glacée. Quand on a au fond de soi ce noeud de vipères, cela ne vous prépare pas à éviter de trop voyantes contradictions dans les relations amoureuses ou amicales qu'on aura plus tard.

Le grand manitou  et son confrère (celui de Marseille) ne sont pas sa mère. Ils ne l'ont pas mis au monde. Mais ils lui ont sauvé la vie ; ils l'ont rendu à la vie ; ils lui ont fait ce cadeau royal de sept  (bientôt huit) années de vie. C'est pourquoi, à eux deux, ainsi qu'à tous les membres de leurs équipes qui l'ont aidé à se maintenir à flot, il se sent une reconnaissance sans réserve. Il les aime, sans réserve. Du moins le croit-il. Car cette reconnaissance qui ressemble à de l'amour, au fond de lui s'entrelace à une défiance glacée.

On passe sa vie à oublier à quel point on dépend des autres. à quel point on ne saurait exister sans les autres. Ce sont les autres qui, à chaque instant, et de mille et une manières, vous maintiennent à la surface du flot de la vie. Ces multiples liens de dépendance, c'est la chance et la malédiction de toute vie.

C'est ainsi que, depuis le premier jour de leur rencontre, elle n'a cessé, à chaque instant, de l'aider à vivre, d'illuminer  sa vie de sa présence d'ange de Roublev. Et quand, voici sept ans, la question de la survie s'est posée pour lui, elle a toujours été près de lui, affairée à aplanir les difficultés du quotidien.

Mais c'est maintenant son tour à elle. Cela s'appelle les séquelles d'un AVC. C'est le langage massacré. C'est la marche hésitante, presque impossible sans le secours d'une main, ou du déambulateur. Ce sont les mille et une difficultés du quotidien.

Il est devenu ce qu'on appelle un aidant, presque vingt quatre heures sur vingt quatre. Ce n'est pas une corvée, c'est une  joie-souffrance de tous les instants. Il est près d'elle ; il rit avec elle ; ils sont ensemble ; ils sont heureux.

C'est ainsi qu'il cède à l'appel d'une vocation que, jadis (ou naguère ?) l'ignorance, le peu de sensibilité, le manque d'imagination d'une mère avait failli faire taire en lui, pour toujours. Mais cette  vocation-là était peut-être, en lui, plus forte que tout.


( Posté par : L'aidé-aidant, avatar eugènique (parfois) contradictoire

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