mardi 28 novembre 2017

Dieux ! Que ne suis-je assise à l'ombre des forêts !

s1479 -


On interprète le plus souvent ce regret de Phèdre à la lumière des deux vers suivants :

Quand pourrai-je au travers d'une noble poussière
Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière ?

Ce qu'elle dit là, en effet, dans ces trois vers qui comptent parmi les plus beaux que Racine ait écrits, Phèdre l'interprète elle-même un instant plus tard comme l'aveu indirect et involontaire de sa passion pour Hippolyte.

Pourtant, il est rare que l'on se rende compte que, dans le premier de ces trois vers, Racine nous propose la formule d'un art de vivre où les moments de contemplation au sein de la nature, moments de silence, de recueillement et de paix, vous guident avec sûreté loin des mécomptes, des ratages, des dérapages et des souffrances qu'ils provoquent, et des bonheurs fallacieux et aléatoires auxquels la plongée dans l'existence sociale vous expose incessamment. Phèdre elle-même rêve de vivre sa passion à distance, dans une innocente contemplation de l'être aimé.

Rappelons que la contemplation, phase de rêverie, d'abandon  plein de douceur aux rencontres non concertées de choses vues, d'impressions et d'idées, est fort différente de la méditation, active, concertée, volontaire. C'est Rousseau, bien sûr, qui, dans la Cinquième Promenade, a  formulé la plus profonde analyse de la contemplation, en évoquant ses heures de rêverie au bord du lac de Bienne. Disons que, dans ce texte célèbre, il propose une méditation sur le sens de son expérience de la contemplation.

Plus heureux que Phèdre, j'ai moi-même vécu nombre d'instants heureux, assis à l'ombre des forêts. Ma première expérience dans ce domaine remonte au début de l'été 1945. J'avais cinq ans. Ma mère nous emmenait, ma petite soeur et moi, passer l'après-midi dans une belle et vaste pinède  ensoleillée, à quelque distance de notre village de la Sarthe. Je revois les fûts élancés des arbres dont les ramures allaient chercher très haut la lumière, au-dessus d'un sous-bois libre de broussailles. J'ai encore presque dans les narines son parfum ensorcelant. L'orée donnait sur un ciel bleu où, un jour, un Lightning de l'aviation américaine passa à basse altitude, dans un ronronnement paisible.

Le souvenir de ces instants fondateurs est aujourd'hui bien plus vif et clair en moi que celui de tant d'autres épisodes de ma vie, pourtant beaucoup plus récents. Plus tard, j'ai eu la chance de renouveler souvent cette expérience heureuse, au cours de nombreuses promenades. Je me revois encore à l'orée de cette autre pinède, au sommet de la haute dune qui dominait le rivage marin ; les cris des baigneurs, affaiblis par la distance, montaient jusqu'à moi. Ou encore à l'orée d'une autre forêt, aux essences mélangées celle-là, qui s'ouvrait sur un immense panorama où l'on reconnaît presque toutes les montagnes de Provence.

Dieux ! Que ne puis-je encore m'asseoir à l'orée de cette forêt, dont m'éloignent désormais les hasards cruels de la vie ! A l'instar de Rousseau, il m'en reste heureusement le souvenir qui me rend la tranquille griserie de ces instants bénis.


Jean-Jacques RousseauLes Rêveries du promeneur solitaire

( Posté par : Jeannot Lapin, avatar eugènique bucolique )

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci,Jeannot.

Anonyme a dit…

J'aime pas me promener dans les forêts !
On se fait aborder par des migrants qui vous piquent le portable, le sandwich, et la crémière si on proteste !
Quand c'est pas par des sangliers venus velus dopagus par des anabolisants interdits ....

Contemplation, mon culte !

La nature n'est plus ce qu'elle était : la mère est devenue marâtre...

JC..... a dit…

Raté ! Anonyme 2, c'est JC.....