vendredi 1 décembre 2017

Vivement ce soir qu'on se couche !

1480 -


" Vivement ce soir qu'on se couche ! "

 Ce voeu impatient de voir arriver au plus vite ce moment bienheureux qui nous délivrera enfin des préoccupations et des tracas de l'existence diurne, combien de fois l'avons-nous entendu autour de nous, combien de fois l'avons-nous prononcé nous-mêmes. Nous aurions tort cependant de n'y voir que l'expression plaisante d'un coup de fatigue passager ou d'une paresse chronique. Au vrai, il convient d'y lire l'aveu, comme souterrain, de la hiérarchie que nous établissons entre les valeurs. Infiniment moins importantes sont pour nous toutes ces occupations engendrées par les nécessités et les pressions de notre existence sociale que ce doux anéantissement de notre conscience qui nous en délivrera, en nous plongeant dans un sommeil qu'il faut souhaiter sans rêve. Mais ces occupations, il faut dire que nous leur accordons généralement un sérieux qu'elles n'ont pas. Montaigne nous avait pourtant prévenus : toutes nos vacations, écrivit-il, sont farcesques.

Que n'aspirons-nous à nous rapprocher autant que possible de cet état de nature dont Rousseau fit l'éloge et où les besoins de l'homme se réduisaient selon lui, à trois : la nourriture, une femelle, le repos. Ce qui lui simplifiait considérablement l'existence, en faisant de lui un animal parmi d'autres. Et encore, mon chat castré ne connaît plus que deux de ces besoins, et quand je considère tout le temps qu'il accorde au sommeil, je me dis qu'il est le plus heureux des chats et infiniment plus heureux que la plupart des hommes.

Une femelle... Jean-Jacques eut la lucidité de pointer ce besoin qui gâcha cette simplicité de l'existence naturelle, puisque la différenciation sexuelle et la reproduction sexuée sont à la source de toutes les formes de la vie sociale, y compris les plus sophistiquées, si l'on en croit Freud. La sagesse -- réservée, empressons-nous de le dire, à une élite restreinte de happy few -- aurait donc pour condition sine qua non un renoncement radical à toute quête de partenaire sexuel. Mais, après tout, rien n'interdit à personne de pratiquer un célibat rigoureux, et l'on a bien tort de critiquer l'Eglise catholique qui l'impose à ses prêtres.

Dans le billet précédent, j'ai fait de la contemplation immobile et rêveuse du monde naturel l'axe majeur d'un art de vivre heureux, suivant en cela la leçon de la méditation de Rousseau dans la cinquième Promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Mais le second axe de mon art de vivre heureux serait le sommeil, dont Rousseau ne parle pas.

Contemplation solitaire et paisible du monde naturel / Sommeil (si possible sous une couette bien douillette) : voilà ma conception du bonheur le plus pur et je me fais en cela le disciple de La Fontaine, ce maître du lyrisme bucolique, qui nous en a donné l'incomparable et inoubliable formule dans Le Songe d'un habitant du Mogol :

" Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ?
Oh, qui m'arrêtera sous vos sombres asiles ?
Quand pourront les neuf Soeurs, loin des cours et des villes,
M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos moeurs différentes !
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
La Parque à filet d'or n'ourdira point ma vie,
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices,
Quand le moment viendra d'aller trouver les morts,
J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords. "


Mais la poésie, m'objecterez-vous, n'est-elle  pas une activité hautement socialisée ? Hautement subversive ici, vous répondrai-je, puisqu'elle se propose de faire l'éloge du choix de tourner le dos à l'agitation sociale, "loin des cours et des villes", de chercher la solitude, loin des hommes, pour s'y trouver, non dans des activités, mais dans des états qui flirtent avec cette ataraxie que vantent certains philosophes et certains mystiques. Ataraxie qui, dans le texte de La Fontaine, apparaît très clairement -- le commentaire de JC le suggère -- comme une préparation à la mort. Contempler sereinement,dormir sereinement, mourir. La mort : le grand sommeil. Sans rêves.  Quelle paix.

La sagesse que nous propose La Fontaine est de stricte obédience épicurienne. Nés de la rencontre aléatoire d'atomes, nous n'avons pas demandé à vivre. Nous subissons la double fatalité de la sexualité et de  la socialisation. La sagesse consiste à lui concéder le moins possible de place, à entrer le moins possible dans le jeu de la comédie sexuelle et de la comédie sociale. Les moyens d'y parvenir-- simples et à portée de tous --  existent. Que philosopher, c'est apprendre à mourir...


( Posté par : Jeannot Lapin, avatar eugènique bucolique )

2 commentaires:

JC...... a dit…

A cette aune là, le sommeil éternel procuré par la Camarde devient enfin bandant.

JC..... a dit…

Jean d'O s'est endormi cette nuit, à 92 ans, le jeune homme civilisé !