vendredi 4 mai 2018

Aujourd'hui comme hier : la vraie cause de l'antisémitisme

1506 -


Lu dans  Le Monde  d’ aujourd’hui un ensemble de quatre articles sur la résurgence de l’antisémitisme en France et en Europe. Quel que soit l’intérêt de ces articles, il me semble qu’ils font tous l’impasse sur la cause profonde — unique ? — de l’antisémitisme. On dénonce à juste titre les stéréotypes et préjugés véhiculés par les antisémites. Mais la médiocrité même de ces pseudo-justifications dévoile qu’elles ne sont là que comme alibis, destinés à justifier la multiplicité des actes et propos antisémites, mais surtout à masquer la vraie raison des agressions diverses contre les Juifs. Or, la vraie raison, on la connaît fort bien, au moins depuis Mircea Eliade et René Girard : c’est la pratique du bouc émissaire.

Au cours de l’Histoire, la stratégie du bouc émissaire, stratégie collective, n’a pas concerné que les seuls Juifs. Pour en comprendre l’utilité — à supposer qu’elle soit utile — on relira avec profit les pages que, dans  Léviathan , Thomas Hobbes consacre à ce qu’il appelle « l’état de nature », dont il donne une définition essentiellement politique : l’état de nature, c’est celui où les hommes, en l’absence de tout pouvoir politique organisé, sont contraints de défendre leurs intérêts et leur vie par leurs seuls moyens ; tous ayant les mêmes intérêts, les mêmes désirs, les mêmes craintes, l’état de nature, c’est la guerre permanente de tous contre tous. Pour en sortir, les hommes ont délégué à l’Etat (quelle que forme qu’il prenne) le pouvoir de les défendre par la force, dont il possède le monopole légal.

Cependant, dans les situations de crise où les craintes et les angoisses renaissent avec force, le pouvoir de l’Etat ne suffit pas. C’est là que le recours à la stratégie du bouc émissaire s’avère utile : on va détourner la colère et la violence des foules contre un groupe, désigné comme responsable de tous les maux.

Avec les Juifs, l’Europe chrétienne s’est découvert, il y a quelque deux mille ans, un bouc émissaire d’une remarquable efficacité, compte tenu des données idéologiques. Le jour où les justifications religieuses ont commencé à battre de l’aile, on en a trouvé d’autres. Ce qui me paraît sûr, en tout cas, c’est que les Juifs restent le bouc émissaire de l’Europe et du monde musulman, sans que jamais ni les responsables politiques ni les intellectuels (même les plus hostiles à l’antisémitisme) n’osent l’avouer.

Montrer que les arguments des antisémites ne valent pas un clou est évidemment nécessaire. Mais dénoncer l’archaïque politique du bouc émissaire ne l’est pas moins. Archaïque et inconsciente — ce qui la rend d’autant plus redoutable.

Je suis de ceux qui trouvent que, dans le rôle du bouc émissaire de nos sociétés, les Juifs ont assez donné. Mais si on les exonère de cette fonction sociale inavouable, ou bien on renonce consciemment à l’inefficace et hypocrite politique du bouc émissaire -- ce qui suppose un considérable effort pour en identifier les formes actuelles et analyser les causes réelles des situations actuelles d'impuissance -- ou on remplace les Juifs dans ce rôle historique : devra-t-on, dans ce cas, organiser un turn-over ? Certains se disent qu’après tout, ce ne serait que justice.