dimanche 16 septembre 2018

Aussaresses = Barbie

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L'EHPAD que je fréquente régulièrement accueille deux anciens soldats de l'armée française qui, tous deux,  participèrent aux opérations en Algérie. L'un appartenait à un régiment parachutiste qui fut engagé dans la bataille d'Alger. Ont-ils eux-mêmes torturé ? Je n'en sais rien et ils ne se sont pas confiés à moi à ce sujet. Mais, alors que je leur faisais part de mon approbation des récentes déclarations d'Emmanuel Macron, ils ne m'ont pas caché leur hostilité à sa prise de position. L'un d'eux, désireux de justifier l'emploi de la torture, l'a présentée comme une réponse aux atrocités perpétrées contre les soldats et civils français par les rebelles algériens, reprenant ainsi un argument soutenu à l'époque par le colonel Trinquier dans son livre La Guerre moderne : selon lui, ces "terroristes" ou "guerilleros", dissimulés au sein de la population, s'excluaient de la protection des lois de la guerre proclamées par la Convention de Genève, dont la France était signataire. Un tel argument devrait pouvoir être identifié sans difficulté dans les propos tenus, pour se justifier, par les agents de la Gestapo et  autres sbires nazis, militaires notamment, en particulier par ceux qui furent traduits en justice après la guerre.

Si  des acteurs de la torture en Algérie avaient été traduits en justice après 1962 -- sanction à laquelle tous échappèrent en vertu des lois successives d'amnistie, notamment dans l'affaire Audin -- certains d'entre eux auraient certainement eu recours à un argument qu'on retrouve  dans la défense d'un Klaus Barbie ou d'un Adolf Eichmann : j'obéissais aux ordres ; je ne pouvais m'y soustraire sous peine de m'exposer -- ainsi que ma famille -- à de lourdes représailles.

On peut trouver sidérant qu'une dizaine d'années seulement après la chute du nazisme et la révélation des sinistres méthodes utilisées par la Gestapo contre la Résistance, les opposants politiques, les Juifs, les forces armées de la France, Etat démocratique signataire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme inspirée par notre propre Déclaration des Droits, se soient abaissées à les reprendre, tout en les "perfectionnant". Elles n'avaient d'ailleurs pas attendu le début de la guerre d'Algérie pour les mettre en oeuvre, notamment en Indochine. Dès 1951, dans un article du Nouvel Observateur, Claude Bourdet posait la question : Y a-t-il une Gestapo en Algérie ?

Cette question du reniement par la France des principes fondateurs et fondamentaux de sa démocratie et des responsabilités multiples et complexes des uns et des autres reste largement ouverte, même si beaucoup de recherches et de découvertes ont fait avancer la cause de la vérité. L'ouverture des archives officielles, annoncée par le Président de la République, notamment dans l'affaire Maurice Audin, y contribuera grandement.

Mais sans aucun doute l'avancée essentielle de la déclaration d'Emmanuel Macron, c'est la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français. Si la torture a été systématiquement utilisée en Algérie contre des Algériens et contre des Français, c'est que l'Etat l'a permis, c'est que l'Etat l'a voulu. L'Etat : non une abstraction mais les responsables politiques de l'époque, membres du gouvernement, députés des Assemblées, membres notamment d'un parti socialiste qui, en cette affaire, tourna le dos à ses principes humanistes.

Cependant, ceux qui torturèrent en Algérie ne sauraient s'exonérer de leurs propres responsabilités, en les rejetant sur ceux qui le leur permirent et le leur commandèrent : ils renieraient ainsi leur propre liberté. Ils pouvaient toujours refuser d'exécuter des ordres injustes et humainement monstrueux, même s'ils n'étaient pas protégés, comme le sont nos soldats d'aujourd'hui, par la reconnaissance du droit de refuser d'exécuter des ordres contraires aux conventions internationales existantes. Certains le firent, du reste. Le cas le plus connu est celui du général Pâris de Bollardière, mais il fut loin d'être le seul . Gloire et honneur à lui et à eux.

Le caractère systématique de l'emploi de la torture en Algérie est frappant. Systématique aussi fut son emploi par la Gestapo. Des deux côtés, les arguments pour le justifier sont au fond les mêmes. Il y eut bien, comme le pressentait Claude Bourdet, une Gestapo française en Algérie. Pourtant, un monde semble séparer la démocratie française des années 50/60 et la dictature nazie. Comment deux systèmes apparemment antagonistes ont-ils pu se rejoindre pour exercer contre des êtres humains la pire des violences ? C'est  que l'emploi systématique de la torture en Algérie est lui aussi, parmi d'autres formes de violence, le produit d'un système fondé sur la violence, produit de la  violence et ne subsistant que par la violence : le système colonial. Jusqu'au milieu des années 60, les diverses formes que prend l'Etat français après 1945 sont prises au piège d'une situation qui remonte au milieu du XIXe siècle. C'est en 1848 que le territoire de l'Algérie est divisé en départements français. Aucun régime, aucun gouvernement, jusqu'en 1962, n'a osé remettre en question cette monstruosité. Applaudissons Emmanuel Macron pour avoir déclaré, lors d'une visite en Algérie, que le colonialisme est un crime contre l'humanité. Quand on a volé sa terre à un peuple et qu'on lui dénie tout droit sur elle, on peut s'attendre au pire. Le pire aurait été pour la France le triomphe, sur son sol, d'une tyrannie militaire semblable à ce qu'ont connu divers pays d'Amérique latine.

Il n'y a pas de différence entre un Klaus Barbie et un général Aussaresses. C'est qu'il n'y a pas de différence entre les Résistants français, entre 1940 et 1944, et les patriotes algériens qui combattirent pour la libération de leur terre. Les uns et les autres embrassèrent la même cause et, dans une lutte inégale, eurent recours aux mêmes armes.

Crime contre l'humanité, la torture en Algérie fut le produit de cet autre crime contre l'humanité : la colonisation de l'Algérie.


On lira avec profit sur la question (sans jeu de mots) le remarquable article de l'encyclopédie en ligne Wikipedia, Torture pendant la guerre d'Algérie .


Frédéric GrosDésobéir    ( Albin Michel )

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