dimanche 4 novembre 2018

L'antisémitisme, complot contre l'Amérique ?

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Le récent attentat de Pittsburgh a ravivé les craintes d'une recrudescence de l'antisémitisme aux Etats-Unis. Selon Maurice Samuels, professeur à l'Université Yale, les agressions contre des Juifs ont augmenté de près de 60% entre 2016 et 2017. Il analyse les causes du phénomène dans un article publié dans Le Monde du 1er novembre 2018. La politologue Célia Bertin, de son côté, y décrit la résurgence de la violence politique dans un pays où de multiples déclarations du président en exercice n'ont cessé de jeter de l'huile sur le feu.

" Aux Etats-Unis, l'antisémitisme n'est pas mort ", écrit Maurice Samuels. Au vrai, y est-il jamais mort ? Sa persistance et la violence de ses manifestations, au moins depuis le  début du XXe siècle, n'ont guère à envier à ce qui s'est passé dans les divers pays d'Europe occidentale, et pour des motifs tout-à-fait semblables. On observe une recrudescence particulièrement forte aux approches de la Seconde Guerre mondiale : les Juifs sont accusés de pousser à la guerre un pays qui n'y aurait que trop à perdre. En 1940, à l'instigation du sénateur Burton K. Wheeler, est créée la ligue America First, dont le président Trump a récemment repris le mot d'ordre. Ses membres se posent en partisans de la non-intervention et dénoncent régulièrement les Juifs comme fauteurs de guerre.

A l'époque, parmi les antisémites les plus virulents et les plus influents, on compte notamment le magnat de l'industrie Henry Ford, les prédicateurs catholiques Charles Coughlin et Gerald L.K. Smith, ou Fritz Kuhn, leader du Bund, organisation nazie qui compta jusqu'à 25 000 membres, etc.

A cette période troublée, Philippe Roth a consacré en 2004 un de ses meilleurs romans, Le complot contre l'Amérique ( The Plot against America ). L'oeuvre est singulière et particulièrement excitante car il s'agit d'une uchronie ( un récit remplaçant les événements historiques réels par d'autres, inventés ). Roth imagine qu'aux élections de la fin de l'année 1940, Roosevelt, qui avait fait campagne comme adversaire résolu du nazisme et du fascisme, est battu par Charles Lindbergh, le célèbre aviateur, qui le premier traversa l'Atlantique sur son Spirit of Saint-Louis.

Or Charles Lindbergh est connu pour son admiration pour Adolf Hitler et le nazisme. IL a fait plusieurs séjours en Allemagne et a été décoré par Goering en 1938 pour services rendus. Même si son attitude envers les Juifs est loin d'être aussi hostile que celle d'un Henry Ford, il les dénonce régulièrement comme fauteurs de guerre. Arrivé au pouvoir, il ne tarde pas à donner des gages aux nazis : signature d'un pacte de non-agression avec Hitler, réception en grande pompe de Ribbentrop à la Maison Blanche. Il prend une série de mesures d'une inquiétante ambiguïté à l'égard des Juifs dont elles semblent viser à saper la cohésion. Cela s'accompagne dans le pays d'une montée des déclarations et actes antisémites qui culmine à la fin de l'année 1942, lorsque Lindbergh disparaît à bord de son avion personnel. Le vice-président Wheeler dénonce clairement les Juifs comme coupables de cette disparition. On procède à des arrestations de personnalités juives, dont certaines étaient pourtant associées de près au pouvoir de Lindbergh, et des pogroms antisémites se déchaînent dans tout le pays. Heureusement pour les Juifs et pour les Américains, Roosevelt est réélu président à la fin de l'année 1942.

Ce dénouement en forme de happy end n'est sans doute pas la trouvaille la plus heureuse du romancier. Elle s'accompagne d'autres inventions peu vraisemblables, comme le déplacement à la fin de l'année 1942 de l'attaque de Pearl Harbor par les Japonais, attaque qui donna le signal de l'entrée en guerre des Etats Unis aux côtés des Alliés. Roth aurait été mieux inspiré, à mon avis, de laisser son lecteur, à l'instar des personnages du roman, dans l'expectative et dans la crainte de ce qui risquait d'arriver, avec un Lindbergh toujours au pouvoir et des antisémites toujours plus influents et actifs.

L'essentiel du  roman décrit les effets de ces événements et de cette atmosphère sur une famille juive de Newark, banlieue de New-York où  vit une importante communauté juive. Cette  famille est celle de Philip Roth, âgé de neuf ans en 1942 et narrateur de l'histoire. Bien sûr, c'est un Philip Roth septuagénaire qui raconte, mais le narrateur semble encore très proche du gamin qu'il a été et que j'aurais pour ma part tendance à considérer comme un surdoué assez exceptionnel.

La force, l'intensité et la beauté du  roman, son pouvoir d'emporter la conviction tiennent certainement au  fait que la narration repose sur des souvenirs d'enfance encore très vifs. J'ai beaucoup admiré la précision concrète d'un récit qui entremêle autant d'informations avec une rigoureuse clarté, fait vivre avec autant de vraisemblance et de présence les personnages ( le père et la mère de Philip Roth, son cousin Alvin, la tante Evelyn etc. ). La vigueur et la verdeur d'une écriture qui donne une large place à l'humour sont pour beaucoup dans la réussite de l'ensemble et dans le plaisir qu'on prend à la lecture.

Dans une ambiance d'inquiétude virant à l'angoisse et à la peur hystérique, les uns et les autres affichent  leurs choix personnels. Le père exprime avec force son amour pour sa patrie américaine et sa fierté d'être citoyen américain qu'il concilie sans problème avec son attachement à son identité juive et à sa communauté. La politique menée par Lindbergh lui paraît une trahison des idéaux inscrits dans la Constitution des Etats-Unis. Son neveu Alvin en vient au contraire à renier violemment cette identité juive au cours d'un affrontement avec son oncle qui tourne au pugilat sanglant. La tante Evelyn, quant à elle, soutient, aux côtés de son mari, le rabbin Bengelsdorf, une politique dont le but affiché d'assimilation des Juifs à la société américaine dissimule sans doute une démarche de rejet.

Ainsi, à travers les réactions des uns et des autres se trouve posée, au coeur du roman, la question de la situation individuelle et collective des Juifs américains dans un pays travaillé depuis toujours par des tentations antisémites qui connaissent un regain de vigueur exceptionnel dans le contexte d'une crise politique et géopolitique elle-même exceptionnelle.

Travaillé par l'angoisse engendrée par un climat d'antisémitisme de plus en plus agressif, au coeur du désordre des  réactions violemment contrastées des membres de sa famille, l'enfant qu'était Philippe Roth en vient, dans les dernières pages du roman, à envisager de fuguer loin de chez lui pour rejoindre dans le Nebraska le refuge créé par le père Flanagan pour venir en aide aux enfants abandonnés :

" Le père Flanagan leur tenait lieu de père à tous, sans distinction de race ou de confession. la plupart d'entre eux étaient catholiques, certains protestants, mais il y avait aussi quelques petits Juifs nécessiteux, cela je le savais par mes parents, qui comme des milliers d'autres familles américaines avaient regardé le film (1) la larme à l'oeil et faisaient depuis un don annuel autant qu'oecuménique au Village des Garçons. Du reste je ne me présenterais pas comme Juif en arrivant à Omaha. je dirais -- m'exprimant enfin à voix haute -- que je ne savais pas qui j'étais ni d'où je venais. Que je n'étais rien ni personne  [...] "

Mon nom est Personne. Comment échapper à la haine et à la violence meurtrière qu'elle engendre autrement qu'en rejoignant l'utopie d'une société où l'on ne demanderait pas constamment à chacun de décliner son appartenance à un groupe défini par ses caractères raciaux, ethniques ou religieux ?

On connaît la triple question -- qui n'a pas seulement une visée métaphysique -- posée par Pascal dans les Pensées : " Que sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ". 

A quoi un autre philosophe non moins sagace répondit un jour :

" Je suis moi, je viens de chez moi, et j'y retourne ".

C'est bien suffisant.

En tout cas, le questionnement posé par Philip Roth dans ce roman paru en 2004 reste absolument actuel.


Philip Roth ,   Le complot contre l'Amérique   ( Gallimard )

Philip Roth,   La tache   (Gallimard )

Pierre Dac ,   Mes pensées


(1)  Des Hommes sont nés,  avec Spencer Tracy




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