mercredi 11 septembre 2019

Un bon coup de Sérotonine (3) : la solution habituelle

Dans les parages du club naturiste de seconde zone où il a échoué, le narrateur prête assistance à deux grognasses court-vêtues fort appétissantes, mais n'ose pas pousser plus loin que le coup de gonflette une relation dont les perspectives érotiques se dessinaient pourtant avec une certaine précision. Faute de mieux (?), il a recours à la solution habituelle dans ces cas d'urgence :

" Nous étions dans la réalité, de ce fait je suis  rentré chez moi. J'étais atteint par une érection, ce qui n'était  guère surprenant vu le déroulement de l'après-midi. Je la traitai par les moyens habituels. "

J'adore ce " j'étais atteint par une érection " qui assimile la chose à un accès violent d'une pathologie chronique. Eros est une des formes les plus évidentes de notre dépendance. Décidément ce roman semble s'orienter vers une réflexion sur la liberté. Liberté mon cul ?

Si je déchiffre correctement ce message non subliminal, j'ai  eu personnellement  recours aux mêmes "moyens habituels" dès l'âge de treize ans, avec constance et obstination. Je me rappelle que ma  première expérience provoqua une forte angoisse : je me vis atteint d'une MS non transmissible, mais heureusement cette crainte absolument pas fondé (je venais de me laver les mains) ne se renouvela pas et je pus m'adonner en toute sérénité (?) à cette façon de me libérer (très provisoirement) d'une dépendance parmi les plus puissantes auxquelles j'ai été soumis. Elle s'amoindrit fortement, hélas, avec l'âge et je n'y ai pas eu recours depuis plusieurs mois, j'en conclus que la fin approche.

dimanche 8 septembre 2019

Un bon coup de Sérotonine (2) : à qui les prénoms ?

Dépendances ... Mes deux prénoms sont Jean et Gérard. Je ne me suis jamais vraiment interrogé sur les raisons qui avaient conduit mes parents à les choisir et ne les ai pas non plus interrogés là-dessus. Il semble que c'étaient des prénoms (surtout le premier) assez fréquemment choisis à l'époque. Je doute que le fait de m'appeler Jean plutôt que Pierre, Paul ou Robert ait eu une influence quelconque sur ma destinée, mais qui sait.

Le personnage central et narrateur du roman de Houellebecq s'appelle Florent-Claude Labrouste. Il nous fait part de son peu de goût pour cette association et s'en explique de façon savoureuse. Mais son père spirituel, le romancier, qu'en pense-t-il ? Au fait, les romanciers se confient rarement sur les raisons qui les ont amenés à choisir tel patronyme pour leur héros plutôt que tel autre. Pourquoi Julien Sorel, Frédéric Moreau ou Meursault ? Pourquoi Florent-Claude Labrouste ? En tout cas, en refilant à son (anti- ?) héros-narrateur un questionnement qui a sans douté été d'abord  le sien, Houellebecq trouve une occasion de le faire exister.

L'enfance et  l'adolescence sont les époques de la vie où les formes de dépendance sont les plus évidentes (avec la vieillesse). Né en 1940, si je n'ai pas choisi mes prénoms ni mon baptême, les circonstances de ces années d'occupation et de guerre ont bien davantage pesé sur ma destinée. En tout cas, je leur dois bon nombre de souvenirs d'enfance marquants.

mercredi 4 septembre 2019

Un bon coup de Sérotonine (1) : dépendances

La dépendance : c'est cette cigarette matinale qui procure au narrateur un soulagement "immédiat, d'une violence stupéfiante". Cependant, il n'indique pas la marque du paquet. On apprend, en revanche, que la dépendance ne se limite pas à la cigarette. Outre ce "petit comprimé blanc, ovale, sécable", sur la nature duquel on n'en saura pour le moment pas davantage, le narrateur indique d'autres dépendances précises : le café Malongo, le comprimé de Captorix avec un verre de Volvic.

Ce n'est évidemment qu'un début et que les premiers éléments d'une longue série. J'ai énuméré, quant à moi, les éléments de ma dépendance matinale : un comprimé de metformine (Janumet, plus exactement), un de dicodin (qui atténue ma dépendance à la douleur), avant d'avaler mon bol de café lyophilisé Carrefour, où je trempe mes biscottes Heudebert (96% de céréales) tartinées à la confiture Paquito, marque du groupe Intermarché où je me réapprovisionne hebdomadairement.

Ce n'est qu'un début. Toute la journée s'égrèneront les formes précises, sous les espèces de marques et de sous-marques, de ma dépendance au système économique, industriel et commercial, dominant. A ce titre, je ne diffère guère de l'immense majorité de mes contemporains.

Est-ce un thème récurrent et dominant du roman de Houellebecq ? A suivre.

Je n'ai pu m'empêcher de consulter Google pour en savoir plus sur le Captorix. J'y ai appris qu'il s'agissait d'un antidépresseur imaginaire censé augmenter la sérotonine, hormone du bonheur. Il s'agit sans doute du petit comprimé blanc auquel le romancier réserve la première ligne. Du coup, ma dépendance à Google a court-circuité les effets d'attente et de surprise sur lesquels comptait le romancier. Elle s'exerce aux dépens de ma dépendance à son art. Mon plaisir de lecteur s'en trouve diminué. On me dira que les informations qui circulent sur la toile à propos d'une oeuvre  littéraire ne diffèrent guère, en nature, de celles qu'on trouve dans n'importe quel manuel à l'usage des lycéens. Peut-être... J'en conclus que mes plus grands plaisirs de lecteur, je les ai connus à l'époque où je n'allais pas encore à l'école, en tout cas lorsque je n'étudiais pas encore la littérature : Voyage au centre de la Terre, lu à sept ans, ou la case de l'oncle Tom, visitée à dix.

dimanche 1 septembre 2019

Edith Piaf ou l'amour bestiau

Il y avait chez l'Edith Piaf une disposition assez immonde qui s'étale indécemment dans les dernières chansons. L'amour, c(était pour elle être aimé, point final. Le ronron animal de la connasse à qui on a dit qu'on l'aimait et ça lui suffisait bien. Voir le " Quand il me prend dans ses bras, je sens mon coeur qui bat, je vois la vie en rrrôôseuh". RrrronrrrhonGrrrroin ! Cet art de vivre (si on peut dire) authentiquement porcin culmine dans le ressassement inepte du "Que m'importeuh si tu m'aimeuh jeu meuh fous du monde entier / Mon âmour puisque tu m'è-é-meuh!"

La popularité de ces rengaines montre que, pour bon nombre de nos contemporains, l'amour, ça reste ça, et rien d'autre. Quelle misèreuh !

J'ai eu vingt ans en 1960. mes goûts musicaux se sont globalement définis à l'adolescence et dans les années qui suivirent. Même si je reconnais le talent d'une Piaf, d'un Trénet, ces artistes sont ceux d'une génération qui n'est pas la mienne. Je fais exception pour Brel et surtout Brassens, bien sûr. Moi, c'est Souchon, Voulzy, Nino Ferrer, Julien Clerc et quelques autres qui ont suivi (Bruel, Cabrel, Maurane).

samedi 10 août 2019

L'Innocente de Lorgues

A la Une du journal d'aujourd'hui, on nous informe que le village de Cotignac, voisin de chez nous, se prépare à célébrer le cinq centième anniversaire de l'apparition de la Vierge ; on attend la foule des grands jours.

Je dois dire que je n'ai pas attendu cinq cents ans pour rencontrer la Vierge à Cotignac, et ailleurs. Chaque fois que j'ai déambulé dans les rues de ce charmant village, j'ai bien dû en croiser quelques unes, entre sept et soixante dix-sept ans. Plus près de sept que de soixante dix-sept, certes, mais le miracle se renouvela plusieurs fois.

Je n'ai jamais gobé les billevesées des Evangiles à propos de la virginité de Marie. Compte tenu de la multiplicité des coups qu'elle a dû tirer avec son Joseph, il me paraît peu probable qu'elle l'ait conservée au-delà de la nuit de noces. Je la soupçonne d'avoir fait courir le bruit d'un enfantillage par Dieu le Père pour avoir voulu dissimuler une quelconque aventure avec un voisin ; mais baste, je ne suis qu'un vil mécréant.

Pas tant que cela pourtant, puisque, il n'y a pas si longtemps, l'Innocente m'est apparue à Lorgues, où je réside. Et, ô miracle, elle renouvelle  au moins deux fois par jour ses apparitions, pour mon salut.

La manifestation évidente de son Innocence, s'est son rire. Un rire presque permanent, le rire, tantôt émerveillé, tantôt moqueur, gouailleur, mais presque toujours action de grâces, devant la drôlerie du monde,  d'une enfant de cinq ans, cette enfant qu'elle est redevenue par la grâce de la maladie. Les médecins appellent ça une neuropathie dégénérative, consécutive à des AVC. Incurable, selon eux.

Eh bien, soit. Don de la maladie, ce rire illumine l'EHPAD où j'ai dû me résoudre à la faire admettre ; cet endroit où personne, presque jamais, ne rit, sinon, parfois, d'un rire sardonique et désespéré. Il la protège, il me protège de l'horreur violente de la souffrance et de l'approche de la mort. Près d'elle, je me baigne dans sa source pure. Dans son regard lucide et tendre, je bois la joie d'exister. Comme on voudrait que les mots soient encore là. Comme on voudrait que ses jambes  la portent encore. Mais ce rire, ce rire-bénédiction, ce rire divin, apporte une lumineuse consolation, pétrie d'allégresse et d'insouciance.

Une fois par semaine, elle assiste à la messe, dans une salle de l'EHPAD. Hier, l'animatrice m'a dit qu'elle avait dû la remonter dans sa chambre, parce qu'elle riait pendant l'office. C'est vrai : est-ce qu'on rit de ces choses-là, même avec toute la bienveillance de ce rire ? " C'est sa pathologie", a remarqué l'animatrice. Pathologie, dites-vous ? Ah ! comme je voudrais être frappé de cette pathologie-là.

En attendant, chaque jour, j'apprends à partager le rire divin.

Rire divin ? Rire des dieux. les dieux de l'Olympe, s'entend. Chez Dieu le Père  et sa demi-vierge, on ne rit pas. Restons sérieux, nom de dieu.



Elle a beau rire à la messe, la vivacité de ce rire et la lucidité du regard qui le double (ou plutôt c'est la vivacité du rire qui double la lucidité du regard) vérifieraient ce que pensait Malebranche de la faculté d'attention : que c'est une forme de prière, en forme d'action de grâces. C'est une leçon et un remède quotidiens pour moi, qui tente, avec les moyens du bord, de me battre contre ma misère intime.

samedi 3 août 2019

Péter la gueule des " amis " de Steve ?

Steve est mort noyé. Il ne savait pas nager ; cela s'apprend facilement. Il fut d'abord victime de son imprudence ; c'est  trop facile de le démontrer.

On ne connaîtra probablement jamais les circonstances exactes de sa mort. Peut-être a-t-il chuté dans la Loire bien avant l'intervention des forces de police. Peut-être a-t-il été victime d'une agression perpétrée par un de ses petits copains drogués et avinés.

Lesdits " copains " vont encore se manifester, probablement de façon violente. Quoi qu'il arrive, c'est du côté des forces de l'ordre que nous nous rangeons sans hésiter. Les " violences policières " sont la réplique légitime et légale aux violences de ces salopards. Cela dit, je m'associe entièrement à la douleur de sa famille et de ses vrais amis, non violents.

" Tout le monde déteste la police! ", ont braillé quelques abrutis dans les rues de Nantes. La vérité est que tous les bons citoyens de ce pays -- autrement dit l'immense majorité des Français -- aiment leurs forces de police, qui les protègent de toutes sortes d'exactions. Vive la police française !

Oui à la légitime défense de nos policiers ! Oui à l'ordre public !

vendredi 12 juillet 2019

Les parents Lambert et le "crime d'Etat"

Dès l'annonce du décès de leur fils, les parents de Vincent Lambert et leurs avocats ont dénoncé un crime d'Etat. Qu'est-ce à dire ?

Selon toute vraisemblance, la mort de Vincent Lambert est le résultat d'une procédure mise en place dans le strict respect de la loi Leonetti/Claeys.

Cette loi a été votée à l'unanimité en 2016 par les deux  Chambres. Les députés et sénateurs qui les composaient avaient été élus par les citoyens de ce pays, dont elle a recueilli et continue de recueillir l'approbation, dans leur très large majorité.

Dans une République démocratique comme la nôtre, l'Etat, c'est l'ensemble des citoyens. L'Etat, c'est nous. Nous pouvons donc considérer que dans leur très grande majorité, les citoyens français sont , aux yeux des parents Lambert, responsables et complices du prétendu crime dénoncé par eux.

Entre les valeurs de notre démocratie laïque et celles du catholicisme de choc de ce couple fanatisé comme de certains de leurs avocats et soutiens, l'incompatibilité est flagrante.

C'est pourquoi il serait logique que nous, citoyens français, directement accusés par le couple Lambert d'avoir trempé dans un crime d'Etat, nous unissions pour déposer plainte pour dénonciation calomnieuse. J'attends avec intérêt les éventuelles réactions sur ce blog à ma proposition.

mercredi 3 juillet 2019

Sur l'hypocrisie des parents de Vincent Lambert et de ceux qui les soutiennent

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L'affaire semble en voie de règlement rapide, mais qui sait... Les parents de Vincent Lambert semblent avoir épuisé tous les recours possibles et l'arrêt des soins va sans doute mettre rapidement un terme à ce sinistre feuilleton. Certes on comprend la douleur des parents, et notamment celle de la mère, par ailleurs farouchement opposés, en bons catholiques intégristes qu'ils sont, aux dispositions de la loi  sur la fin de vie. Mais enfin, ces braves gens ne semblent voir aucun inconvénient à ce que, depuis près de dix ans, leur fils, plongé dans un coma irréversible, occupe aux frais de la collectivité un lit d'hôpital qu'on aurait pu attribuer à des patients dont on pouvait espérer la guérison, pour y être artificiellement maintenu en vie, dans une inconscience totale. Le tout, insistons-y encore, aux frais de la Sécu et du contribuable.

Pourtant, il existerait bien une solution, qui permettrait aux parents de maintenir leur fils en vie : ce serait de le placer, avec l'accord de l'épouse qui, dès lors, se désintéresserait de la suite, dans une clinique privée, en France ou ailleurs, qui appliquerait le protocole de survie jusqu'ici respecté par le CHU de Reims, mais totalement à leurs frais. Ce serait cher, trop cher peut-être pour leurs moyens . Mais qu'à cela ne tienne : leurs partisans, à commencer par leurs fanatiques avocats, pourraient les aider en mettant la main à la pôche.

Allons, mes braves cathos de choc, un bon geste ! Le bon dieu vous le rendra !

Avouons en tout cas que, si la sécurité sociale n'existait pas et si les contribuables ne finançaient pas les hôpitaux publics, ces bons tartuffes auraient sans doute été les premiers à réclamer l'arrêt des soins !

dimanche 23 juin 2019

Les cent romans du "Monde" et moi

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Dans la dernière décennie du précédent siècle, à l'époque où je vivais les dernières années de ma carrière de prof de lettres, je me suis amusé plus d'une fois en constatant à quel point, pour nombre de mes élèves, le sens du mot "roman" paraissait devenir de plus en plus flou au point que le genre était considéré par eux comme un fourre-tout où ils pouvaient aussi bien faire entrer une autobiographie ou un ouvrage d'histoire que des textes auxquels je m'obstinais, moi, à réserver l'appellation de romans.

Aussi ai-je bien ri en découvrant que, parmi les ouvrages que les critiques du Monde considéraient comme les 100 romans les plus remarquables de 1940 à nos jours figurait Les Mots, de Jean-Paul Sartre ; or ce texte où son auteur évoque ses années d'enfance n'a rien d'un roman mais relève de la stricte autobiographie. Dans cette liste, qui revendique sa dimension subjective, je n'aurais certes pas fait figurer Les Mots, mais pas non plus les romans de Sartre dont je ne considère pas qu'ils comptent parmi les chefs-d'-oeuvre incontestables du genre, pour la période considérée. En revanche j'aurais certainement retenu L'Inquisitoire, de Robert Pinget, texte magistral, qui n'est pas seulement un grand roman mais nous propose aussi une réflexion sur ce qu'est au juste qu'un roman, sur comment ça fonctionne.

De la liste du Monde sont absents quelques grands noms du roman d'après-guerre, comme  Raymond Queneau, dont l'inoubliable Zazie dans le métro reste un de mes textes fétiches, ou le grand Peter Handke ( Mon année dans la baie de Personne, Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, etc.). Je m'étonne aussi que soient oubliés quelques grands du roman français, qui certes avaient débuté leur carrière bien avant 1940, mais ont publié quelques chefs-oeuvre majeurs après 1945 : Giono, pour l'éblouissant Hussard sur le toit, Céline pour l'admirable "trilogie allemande" ( D'un Château l'autre, Nord, Rigodon ) ; Céline, l'inventeur de l'autofiction, bien avant le mot ne soit entré en circulation, prend d'ailleurs soin de qualifier de "roman" chacun de ces trois récits. Notons aussi l'absence de Nathalie Sarraute, dont Le Planétarium ou Disent les imbéciles, méritaient, parmi d'autres titres, d'être retenus.

Parmi d'autres titres : les ouvrages des auteurs retenus ne me paraissent pas toujours dominer la production de leur auteur : au lieu de L'Amant, de Marguerite Duras, j'aurais choisi Le Ravissement de Lol V. Stein ou le superbe Après-midi de Monsieur Andesmas. Dora Bruder est à coup sûr un chef-d'ouvre, mais quid des Dimanches d'août du même Modiano, sans parler de quelques autres de ses titres. De même, le choix de l'Acacia, de Claude Simon, paraît incontestable, mais Histoire, texte virtuose et prenant, reste pour moi au sommet de son travail.

Ces miennes considération revendiquent, bien sur, leur entière et passionnée subjectivité.


samedi 22 juin 2019

La Corse, la France et Rousseau

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C'est au milieu du XVIIIe siècle que le peuple corse parvient à secouer le joug de l'occupation génoise pour s'organiser en libre république, sous la conduite de Pascal Paoli. Dans ces années où la Corse lutte pour sa liberté, le rôle de la France n'est pas reluisant. Sa collusion avec Gênes est patente. Le colonisateur français finit par relayer l'italien ; après les défaites militaires essuyées par Pascal Paoli, la Corse est annexée à la France en 1769.

Avec cette annexion, qui suit  celle de la Louisiane, la France s'engage dans une ère coloniale qui ne prendra fin -- avec quelles difficultés --  qu'au milieu du XXe siècle. Est-elle seulement terminée, puisqu'on peut considérer que la Corse reste la dernière colonie française, puisque jamais le peuple corse n'a été véritablement consulté par des voies démocratiques ? On peut, on doit approuver la revendication des nationalistes corses pour l'instauration d'une procédure d'autodétermination. N'oublions pas non plus la collusion de la France avec l'Espagne dans le démembrement de la Catalogne et du pays Basque et dans la soumission des peuples basque et catalan. A quand, là encore, le recours à l'autodétermination ?

Au moment où la Corse conquiert enfin sa liberté, Jean-Jacques Rousseau, sollicité par des patriotes corses, esquisse un projet de constitution pour la Corse. Non publié de son vivant, le manuscrit de son travail ne sera publié qu'au début du siècle suivant. Rousseau n'a pas eu l'occasion de faire en Corse le voyage qu'il avait envisagé et qui lui aurait sans doute permis de corriger des vues quelque peu simplistes. Elles ne sont pas seulement simplistes s'agissant de la Corse mais aussi de toute société, particulièrement de toute société moderne. Même dans le cas de la Corse, l'idée d'une société presque exclusivement rurale vivant pour l'essentiel de l'agriculture, dans une autarcie qui exclut à peu près complètement le commerce, relève d'une utopie passablement naïve. Le texte laisse d'ailleurs apparaître des contradictions qu'il se garde d'explorer : de l'aveu de l'auteur lui-même, la Corse ne saurait se passer d'une industrie, en particulier d'une extraction minière : que devient dans ce cas l'harmonieuse simplicité d'une société rurale dépourvue de classe ouvrière ? Du reste, le texte de Rousseau intéresse sans doute surtout aujourd'hui dans la mesure où il préfigure les réflexions ultérieures des divers théoriciens du communisme.

Si naïf que cela le souhait rousseauiste de voir la Corse retrouver un mode d'organisation sociale et de production fondé sur l'agriculture, dans le cadre de petites exploitations ? A une époque où le genre humain s'interroge de plus en plus anxieusement sur ses chances de survie si ne sont pas corrigées en profondeur les conditions économiques, écologiques et démographiques que nous connaissons ? Voire ...

dimanche 16 juin 2019

Pour le faire court : de Régis Jauffret à Hubert Reeves

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Ma bibliothèque regorge de livres. Il y en partout, jusque dans les placards où il m'arrive d'en retrouver que je croyais avoir lus sans l'avoir jamais fait ou dont j'ai oublié totalement le contenu juste après les avoir lus. Naguère (jadis) il m'arrivait de passer des heures à lire, au point de dévorer des pavés en quelques jours. Aujourd'hui, je n'ai plus guère que l'envie et la force nécessaires pour ingurgiter quelques pages. C'est pourquoi je me rabats volontiers sur des ouvrages qui n'ont besoin que de ces quelques pages pour épuiser (voire...) leur sujet. C'est le cas des Microfictions 2018 de Régis Jauffret. J'avais lu autrefois ses Microfictions (sans date) qui m'avaient donné du plaisir sans me donner le moyen de ne pas les oublier. Dans cette resucée, aucune des histoires (elles sont nombreuses!) ne dépasse les deux pages : c'est à la portée d'un cacochyme tel que moi. Par contre, il faut avoir envie d'y revenir, ce qui n'est pas toujours le cas, selon l'humeur du moment : il arrive que je ne parvienne pas à en rire, et c'est l'antidote indispensable pour s'accommoder de cet humour noir (si humour il y a) dont l'auteur semble avoir fait sa spécialité. Ces histoires en formes de confidences rédigées à la première personne vous dégoûteraient en effet rapidement de la vie de famille, de la vie de couple et, à vrai dire, de toute forme de vie. Elles abondent en épisodes scabreux, macabres, épouvantables : de quoi mitonner d'innombrables sujets à l'intention d'auteurs de polars en mal d'imagination. Elles ne sont pas  sans vous donner l'envie de leur ajouter une suite, par exemple sous la  forme de réponses qu'adresseraient à qui les met en scène les personnages qu'on y voue aux gémonies. 

Lire Microfictions 2018 à petites gorgées, comme je le fais, exige qu'on leur oppose un antidote. Je le trouve par exemple dans J'ai vu une fleur sauvage /  l'Herbier de Malicorne, d'Hubert Reeves. Le célèbre astrophysicien y décrit une série de plantes sauvages, plus belles et passionnantes les unes que les autres, qui poussent au bord des chemins ou dans les sous-bois de ce village de Bourgogne où il vit : ses descriptions, soutenues par une écriture harmonieuse et sereine, à la vérité opposée en tous points à l'écriture de Jauffret, sont illustrées par des photographies, elles aussi fort  belles . De quoi vous réconcilier avec une vie dont l'autre semble résolu à nous dégoûter. Et comme, dans le pavé de Jauffret, y a pas photo, le choix est vite fait. Découvrir, guidé par Reeves et  sa photographe, la merveilleuse existence de la berce commune, c'est autrement jouissif que suivre les aventures et mésaventures moisies des tordus sortis de l'imagination de Jauffret. " J'ai vu une  fleur sauvage " : il y a voir et voir. Hubert Reeves nous apprend à bien voir. Tout un art, humblement attentif, le même que celui que notre astrophysicien met en oeuvre pour découvrir le cosmos.

En tout cas, vivez la lecture à petites doses, c'est une façon de vous réconcilier avec elle et avec la vie !


N.B. -- Signalons au marseillais Jauffret qu'on ne dit pas " Le Lubéron mais "Le Luberon"/


Régis Jauffret ,    Microfictions 2018     (Gallimard)

Hubert Reeves ,   J'ai vu une fleur sauvage / L'Herbier de Malicorne  (Seuil/Points)

dimanche 9 juin 2019

Caroline renvoie l'ascenseur

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Dans la dernière décennie du siècle dernier, j'ai animé, avec un collègue, un atelier-théâtre dans le lycée de l'Est-Varois où j'enseignais les lettres. Caroline et son frère Laurent étaient élèves de ce lycée. Ils habitaient avec leurs parents un beau village qui propose chaque année un festival de théâtre scolaire aux premières sessions duquel nos troupes participèrent. Laurent, le frère aîné, puis Caroline, nous firent l'honneur et l'amitié de monter sur les planches avec leur camarades.

Depuis, tous deux ont fait  leur chemin dans le théâtre. J'ai vu que Laurent participait aux activités de la compagnie que sa soeur a fondée.

De mon côté, j'ai pris ma retraite, il y aura bientôt dix-neuf ans. Le souvenir de ces années heureuses où mes élèves et moi communiâmes dans la fièvre d'une activité créatrice m'aide à tenir le coup dans le combat que je mène depuis quelques années contre une de ces maladies "chroniques" auxquelles la médecine n'a pas encore tout-à-fait trouvé la parade. Chaque jour, je m'en vais rejoindre, à l'EHPAD distant seulement de quelques centaines de mètres de notre domicile, celle qui a partagé ma vie, et qui la partage encore dans la mesure où les séquelles des AVC qu'elle a subis le lui permettent. Je suis devenu, comme on dit, un "aidant".

Comme tous ceux qui fréquentent un de ces établissements qui accueillent celles et  ceux que leur âge et leur état de santé empêche de rester à leur domicile, je sais quels sont les grands ennemis des résidents : la solitude, l'inactivité, l'insuffisante sollicitation des ressources en énergie, en imagination, en créativité, le silence. Et cela quels que soient les moyens mis en oeuvre par les responsables des EHPAD pour y remédier. Et Dieu sait si celui qui accueille ma femme dispose d'un personnel dévoué, actif et imaginatif. Les sessions et les modalités des diverses formes d' animation y sont nombreuses et attrayantes. N'empêche ; on peut toujours faire mieux, et les aidants comme moi peuvent offrir leur contribution.

C'est là qu'après toutes ces années Caroline m'a sans doute renvoyé l'ascenseur. Ayant fait du théâtre son activité professionnelle après d'être formée au TNS, elle est intervenue, notamment, dans un EHPAD. Dans un récent entretien avec une journaliste du Monde, elle évoque cette expérience en ces termes :

"  [...] Je suis allée faire une pièce avec des dames en maison de retraite, et tout s'est débloqué chez moi. Là, j'avais un autre grain de voix, d'autres histoires, d'autres visages, un autre lieu, un autre rythme. Cette expérience m'a ouverte sur ce que je voulais faire : rencontrer des gens qui allaient venir peupler mes récits. "

L'entretien de Caroline avec Fabienne Darge porte pour titre une de ses formules :  " Il est urgent de remettre l'imaginaire en marche ". Or, faire du théâtre, c'est toujours remettre l'imaginaire en marche. L'imaginaire, mais aussi, forcément, le corps qui l'exprime, le rend vivant, le communique.

Il se trouve qu'une de nos anciennes à l'atelier-théâtre du lycée travaille à l'EHPAD où j'ai mes habitudes. Je lui ai proposé de se joindre à moi pour y faire vivre un atelier, avec l'aval des responsables de l'établissement.

Merci, Caroline.


" Il est urgent de remettre l'imaginaire en marche "    ( Le Monde du 6 juin 2019 )


( Posté par : le petit théâtreux épisodique, avatr eugènique agréé )





dimanche 2 juin 2019

Une espèce en voie de disparition : le gilet jaune

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Parmi les nombreuses espèces en voie de disparition, l'une d'elles, endémique sur notre territoire, semble affectée par un  déclin particulièrement rapide : il s'agit du Gilet Jaune (Gilet Jaune Vulgaris) dont le nombre d'exemplaires se montait, au dernier recensement, à moins de dix mille, soit une petite centaine par département (bien moins que les moustiques tigres). On s'interroge sur les causes du phénomène,  sans doute lié -- outre les facteurs environnementaux -- à des facteurs génétiques engendrant une dégénérescence accélérée. Justement, je me suis laissé dire que, ce dimanche, les services zoologiques du Jardin des Plantes ont pris le parti d'exhiber dans les rues de Paris, histoire d'éclairer la lanterne de nos concitoyens, quelques uns de ces spécimens dégénérés, parmi lesquels le Pipo-N'A- Qu'-Un-Oeil et le Mollo-le-Manchot.

Certes, le Gilet Jaune est fréquemment classé parmi les espèces nuisibles, et d'aucuns estiment qu'on peut légitimement se féliciter de sa disparition. Mais, ne serait-ce qu'à titre de curiosité muséale, on pourrait  conserver -- en cage -- quelques individus. Cela compenserait la disparition des dinosaures.


( Posté par : le petit entomologiste amateur, avatar eugènique agréé )


mercredi 22 mai 2019

Mon opinion sur l'affaire Vincent Lambert

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Sans être végétarien au sens strict, j'apprécie les légumes. Tout dépend des variétés. S'agissant de celle-ci, plutôt que fraîche en salade, je la préfère hachée menu en conserve.

J'ai lu sur les réseaux sociaux que certains pensent que la meilleure façon de mettre un terme à l'affaire Vincent Lambert serait d'euthanasier les parents. Je leur laisse la responsabilité de cette opinion, que je ne partage pas.


( Posté par : Tata Nasique, avatar eugèthananique )

mercredi 8 mai 2019

Né le 9 mai 1940, que faisais-je le 8 mai 1945 ?

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Il est clair que je ne fêtais pas la capitulation de l'Allemagne, que nous venions, au mieux, d'apprendre. Les premiers défilés, décorations et apéros commémoratifs, ce serait pour l'année suivante. Je devais plutôt me préparer à fêter mon cinquième anniversaire, qui aurait lieu le lendemain.

Je ne me souviens donc plus ce que je pouvais faire ce huit mai 45, ni où j'étais. Pour pallier cette regrettable lacune, j'ai décidé d'écrire un roman autobiographique provisoirement intitulé : "Moi et le huit mai ou les aléas du destin". En voici l'esquisse résumée :

Chapitre 1/

Né  le 9 mai 1940,  je n'étais pas en France le 8 mai 45, mais en Espagne que mes parents, adonnés à la dénonciation militante des Juifs et des résistants aux représentants locaux de la  Gestapo, avaient décidé de rallier, quelques mois auparavant, avec la bénédiction de Franco. De ce séjour, qui se prolongea quelques années après la "libération", je conserve une maîtrise fort convenable de la langue de Cervantès et une prédilection pour le Moscatel.

Chapitre 2/

Né à Paris le 9 mai 1940, je n'étais pas en France le 8 mai 45, mais à Los Angeles, que mes parents, Juifs Allemands, avaient rallié, quelques jours après ma naissance. De ce séjour, qui se prolongea quelques années après la Libération, je conserve une maîtrise fort convenable de la langue d'Edgar Poe et une prédilection pour le bourbon.

Chapitre 3/

Né à Paris le 9 mai 1940, je n'étais pas en France le 8 mai 1945 mais à Moscou, où mes parents, militants communistes, avaient rejoint Maurice Thorez, peu après la brouille avec nos éphémères amis allemands. De ce séjour, qui se prolongea quelques années après la Libération, je conserve une maîtrise fort convenable de la langue de Pouchkine et une prédilection pour la vodka.

Chapitre 4/

Je nais le 9 mai 1940. Aussitôt informé par les services secrets, l'état-major allemand, donne l'ordre d'attaque pour le lendemain : effectivement, il n'y avait pas de temps à perdre. Peu me chaut : le 8 mai 1945 à Berlin, je reçois l'acte de capitulation allemande des mains du général Von Bronchitt soi-même. De cette journée mémorable je conserve une prédilection marquée pour le schnaps.

Chapitre 5/

Né le 9 mai 1940 dans un patelin de la Sarthe, situé approximativement à mi-distance des limites Ouest et Est du département, des oeuvres d'une mère venue de Sillé-le-Guillaume (sur la frontière Ouest) et d'un père accouru de La Ferté-Bernard (sur les confins Est), je suis l'enfant des contraires et des extrêmes ; on devine sans peine à quelles difficultés je me heurtai au cours de mes années d'enfance et d'adolescence. Après avoir passé le 8 mai 45 dans ce trou du cul du monde, je vécus sans broncher nombre d'années dans ces contrées plouquesques. J'en conserve une maîtrise approximative de la langue de Scarron (1) et une prédilection pour le cidre bouché.


Note 1 -  Et pourquoi Scarron et pas Molière ? Cherchez, tas d'incultes !


( Posté par : L'Enfant du désastre (2), avatar eugènique historique  )


Note 2 -- Et pourquoi "l'Enfant du désastre" ?  Le 9 mai 40, c'est pas le 8 mai 45, tas d'ignares !

dimanche 5 mai 2019

Les malicieux Plick et Plock

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Nous sommes à peu près tous beaucoup trop jeunes pour nous souvenir des Malices de Plick et Plock, série de bandes dessinées publiées par Christophe jusqu'en 1904. Cependant, je me suis avisé qu'entre les black blocs et les flics flak, une place était à prendre pour les activistes résolus, dont je fais partie. J'ai donc décidé de créer un group(uscul)e éventuellement (dés)armé que je baptise incontinent Les Malicieux plick plocks. Ni le programme de nos interventions ni leurs finalités ne sont encore clairement établis mais ça devrait déménager ; ça fait du reste un moment que je déménage.

Rejoignez-nous ! Longue vie aux Malicieux plick plocks !







samedi 4 mai 2019

Suicider les black blocs et les gilets jaunes radicaux ?

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Les débordements violents provoqués régulièrement par les black blocs appuyés par  les gilets jaunes les plus radicaux incitent certainement un grand nombre de citoyens, soucieux de voir rétabli l'ordre public dans l'intérêt de toute la société, à prêter main forte aux forces de police pour y contribuer. On peut imaginer la création de groupes structurés, bénéficiant des informations fournies par des membres de la police et de la justice, et intervenant dans les manifestations et, surtout, en-dehors d'elles. C'est ainsi que j'ai rêvé cette nuit que je participais à quelques unes de ces interventions. Vêtus de noir et masqués, tels les black blocs eux-mêmes, mais pouvant nous repérer grâce à des signes de reconnaissance discrets, nous intervenions dans les manifestations, notamment en traitant au couteau (dans le dos) les fauteurs de troubles. Puis, dûment informés, nous nous rendions nuitamment au domicile de black blocs/gilets jaunes pour les éliminer. Dans une de séquences de mon rêve, quelques membres du groupe et moi, après nous être introduits dans l'appartement d'un couple de black blocs/gilets jaunes, saisissaient par les pieds leurs deux moutards en bas âge avant de leur fracasser la tête contre les murs sous les yeux des parents. Nous  procédions ensuite à l'exécution de ces derniers, en les égorgeant après les avoir suspendus par les pieds, au-dessus d'un récipient qui recueillait leur sang (1), que nous nous proposions de donner à boire à nos chiens. Je me suis réveillé dans un état d'extase qui n'a pas été sans m'inquiéter. On peut penser cependant que mon rêve était prémonitoire. On verra.


Note 1 -- Le détail du bol de soupe semble avoir été inspiré par une scène particulièrement gore de La Débâcle,  roman d' Emile Zola . La victime y est un soldat allemand capturé par des paysans français. Il est vrai que black-blocs et gilets jaunes radicalisés peuvent être assimilés par certains à des ennemis de la France, envahisseurs de notre pays. On comprend que leur liquidation puisse être envisagée par d'aucuns comme un acte patriotique.

Un de mes bons amis me souffle : " Péter la gueule d'un gilet jaune, c'est utile, c'est facile et c'est jouissif  " : voilà en tout cas un mot d'ordre facile à retenir.


( Posté par : un malicieux plic-ploc, avatar eugènique résvolu)


Quiz : ce personnage est-il : a/ un gilet jaune moyen - b/ le même radicalisé  - c/ un vilain black-bloc - d/ un faux black-bloc membre des birigades spéciales  - e/ un sot zizi de Macron   - f/ un malicieux plic-ploc ? - g/ autre

jeudi 25 avril 2019

Suicidez-vous !

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J'ai lu sur les réseaux sociaux (je ne dirai pas lesquels) qu'un nombre considérable de gilets jaunes et de leurs amis black blocs (c'est comme ça qu'on dit ?) ont formé le projet, à l'occasion de leurs prochaines manifestations (samedi 27 avril) de se suicider collectivement sur le parvis de Notre-Dame, au nez et à la barbe des CRS. Déçus, en effet, qu'aucun de ces derniers n'ait répondu à leur invitation de samedi dernier, ils  auraient décidé de leur donner l'exemple, en espérant que celui-là serait suivi.

L'appel au suicide  lancé l'autre jour aux policiers par des gilets jaunes et black blocs a provoqué, comme on pouvait s'y attendre, l'indignation de nombreuses personnalités et simples citoyens -- appel jugé par eux immonde. En fait, les protestataires auraient été mieux inspirés, me semble-t-il, de dénoncer la sottise d'un tel appel, qu'on pourrait expliciter de la façon suivante : " suicidez-vous, car êtes policiers ; vous êtes policiers, donc vous devez vous suicider ". Or un policier, comme tout un chacun, ne se définit pas seulement par sa profession. Chacun d'entre eux, comme chacun de nous, en plus de son activité professionnelle, se définit par une multitude de traits -- dont, à vrai dire, il est impossible d'épuiser le nombre. Chacun est marié ou célibataire, père de famille ou pas, croyant ou pas, amateur de bons vins ou pas, jardinier ou motard (ou les deux) ; les uns aiment aller au cinéma, d'autres préfèrent les promenades en forêt, d'aucuns trouvent leur jouissance à rêvasser au clair de lune, d'autres à se prélasser entre des cuisses, etc. etc. Toute cette complexité humaine fait que la question du suicide reste, pour l'immense majorité des humains, excessivement difficile à résoudre de façon simple, claire, univoque, collective.

On ne peut en effet inviter autrui au suicide en invoquant UN SEUL des traits (indénombrables) qui composent sa multiforme et mystérieuse humanité. On ne saurait l'inviter au suicide que parce qu'il est LUI, et personne d'autre. Mais au  nom de quoi juger qu'il ne mérite pas de vivre, que sa vie ne vaut pas la peine d'être vécue, puisqu'on ne connaît que très approximativement cette vie ? On ne peut donc l'appeler au suicide que parce qu'on a décidé que LA vie -- toute vie humaine -- ne valait pas d'être vécue. Donc, autant que la vie de l'autre, sa vie à soi.

Les gilets jaunes et assimilés qui ont appelé les CRS au suicide n'ont donc pas vu que leur appel n'était légitime que dans la mesure où ils avaient, au préalable, décidé que la vie humaine ne valait pas la vie d'être vécue; ainsi, en invitant les CRS à se suicider, ils s'y préparaient eux-mêmes.

Le Mythe de Sisyphe, d'Albert Camus, s'ouvre sur l'affirmation suivante : le seul problème philosophique sérieux, c'est celui du suicide. Car il s'agit de savoir, avant toute chose, si la vie vaut ou non d'être vécue. Nos gilets jaunes et assimilés ont manifestement répondu que non. Mais ils n'ont manifestement pas réfléchi à ce qu'impliquait cet appel au suicide adressé à d'autres. Ils n'ont pas vu non plus que la réponse à la question posée par Camus ne saurait être qu'individuelle, jamais collective.

Pauvres gilets jaunes. En dépit de leurs velléités révolutionnaires, ils n'ont décidément pas inventé la poudre.

mardi 16 avril 2019

L'incendiaire de Notre-Dame,c'est moi !

1561 ---


Gilet jaune à mes heures et black bloc aux autres, j'informe le public que l'incendiaire de Notre-Dame, c'est moi.

Hier soir, après l'apéro, ne sachant que faire mais convaincu que je devais laisser de mon passage sur terre une trace aussi indélébile qu'ardente, j'ai décidé de passer à l'action. 

Président d'honneur à vie du club des contrefaits, que j'ai fondé, je me devais de protester, par un acte symbolique à la mesure de l'injustice subie, contre l'indifférence séculaire de mes "semblables" à l'égard de tous les contrefaits et de toutes les contrefaçons.

Un flacon d'alcool à brûler et un briquet en poche, j'ai entrepris d'escalader, fort de mon agilité proprement simiesque, une façade dont ces foutus pompons pompiers n'ont pas été fichus d'atteindre le sommet, risiblement juchés qu'ils étaient au bout de leurs échelles.

Histoire de rire, alors que ça cramait ferme, j'ai appelé l'archevêché pour leur proposer de participer aux efforts des pompons pompiers. J'ai proposé qu'on m'ouvre une des tours de la façade pour que je puisse compisser directement les flammes, ou bien qu'on me juche sur un drone, de façon que je puisse les arroser directement.

-- Quel est votre nom ? , m'a demandé l'autre au bout du fil.

-- Quasimodo, pour vous servir.

-- Gaz y moto ? Connais pas.

-- Quasimodo !

-- Désolé. Nous ne recrutons que ceux qui pissent droit.

Décidément, comme le constata naguère Juliette, y  aura jamais que Totor qui m'aura rendu justice.

Je m'en vais rejoindre Gavroche, tiens. On va voir ce qu'on va voir samedi prochain, sur les barricades, à la manif !


( Posté par : Vazymodo , avatar eugènique ardent )


C'est pas Quasimodo mais ça lui ressemble




jeudi 11 avril 2019

Les amitiés méconnues

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L'autre jour, inspectant les parois de ma superbe véranda fermée, j'ai été consterné de leur état de saleté : partout s'étalaient ces abominables toiles, constellées de mouches, moustiques et papillons, avec, bien entendu, dans un coin, la coupable de cette installation, l'affreuse  araignée, bien vivante, elle. Je branchai l'aspirateur et me mis en devoir de lui faire avaler le tout, prédatrices et victimes mêlées. Puis je débranchai l'engin et m'assis avec un ouf de soulagement et le sentiment apaisant du devoir ménager rempli.

Crétin.

Pas un instant, en effet, ne m'est venu à l'esprit que, plutôt que de les massacrer, je devais remercier ces araignées de m'avoir débarrassé quotidiennement de l'intrusion de  tout un tas de bestioles volantes, éventuellement piqueuses.

Dans les premières années après que nous  eûmes commencé à habiter la maison nouvellement construite (c'était il y a près de trente ans), les soirs d'été, lorsque nous dinions sur la terrasse couverte (pas encore fermée par une véranda), des chauves-souris passaient rapidement sous les tuiles, au-dessus de nos têtes. A l'époque, il ne me  vint pas non plus à l'esprit qu'elles venaient gober les moustiques attirés par la lumière ; de fait, nous n'étions jamais piqués. Puis elles ne se montrèrent plus : sans doute les constructions de plus en plus nombreuses sur ces terrains naguère plantés de vignes les avaient-elles chassées de leurs habitats.

Tant pis pour nous.

Un soir, un gros papillon de nuit vint voleter autour d'une des appliques lumineuses fixées au mur. Soudain, de sous le cache abritant les fils électriques, apparut une grosse tête aux yeux écarquillés, encadrée de deux pattes crochues qui ne tardèrent pas à immobiliser le papillon et à l'entraîner dans sa tanière. Tête et patte appartenaient à l'un de ces sympathiques lézards que, par chez nous on nomme des tarentes. Une nuit, j'en repérai une, immobile, sur un mur de ma chambre et entrepris incontinent de la déloger. Elle s'enfuit dans le couloir pour se retrouver nez à nez avec le chat, qui n'en fit qu'une bouchée. Cette fois non plus, je ne m'étais pas dit, avant d'agir, que la  jolie bestiole avait été attirée là par quelque insecte dont elle projetait de faire son ordinaire, en attendant paisiblement l'arrivée des autres. Ainsi me privai-je bêtement d'une cohabitation profitable pour l'une comme pour l'autre.

Obsédés par nos phobies héritées de l'enfance et entretenues par notre ignorance et nos préjugés, nous n'avons plus conscience que nous vivons en symbiose avec de multiples êtres vivants qui, s'ils ne nous veulent sans doute pas particulièrement du bien, du moins nous rendent de signalés services, sans compter qu'ils nous laissent admirer leur beauté. Je me souviens avec émotion de ma rencontre, dans le jardin, avec ces épeires diadème que, comme les chauves-souris, je n'ai plus revues depuis des années.

J'ai pris conscience de mes erreurs en lisant, avec délectation, le récit que Sue Hebbell fait, avec précision et humour, de son expérience du fascinant et multiforme monde vivant dans lequel nous sommes plongés, pour le meilleur presque toujours et pratiquement jamais pour le pire.


Sue Hebbell , Une année à la campagne, traduit de l'anglo-américain par Janine Hérisson (il faut le faire), avec une préface de J.M.G. Le Clézio  ( Folio )


( Posté par : Jeannot Lapin peu agile, avatar eugènique écocologisant )


Tarente de Maurétanie







mercredi 3 avril 2019

Vivre comme si l'on ne devait jamais mourir

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Coup de téléphone d'une amie. Elle me donne des nouvelles d'une amie commune, hospitalisée au service d'oncologie de l'hôpital où j'ai mes habitudes depuis une petite dizaine d'années : elle ne supporte plus les chimiothérapies, ne s'alimente plus, vomit tout ce qu'elle parvient péniblement à ingurgiter, refuse de se soumettre à de nouveaux traitements, ce qui signifie la fin à brève échéance.

Je songe à mes réveils où la pensée obsessionnelle du suicide refait surface : pourquoi continuer encore, alors que je suis persuadé de l'imminence de la dégradation décisive ? Pour gagner  une ou deux années, quelques mois seulement peut-être ? A quoi bon.

Mais que sais-je réellement de la proximité relative de l'échéance ultime ? Rien, à vrai dire. La mort nous attend tous et aucun de nous ne peut dire quand elle viendra. Ce sera à son heure, et nous ignorons laquelle.

Aussi est-il absurde de se morfondre dans l'attente de l'irrémédiable. Que nous ayons vingt ans ou que, comme moi, on s'approche des 80 ans, l'avenir s'ouvre devant nous. Et qu'importe la mort puisque, comme nous le dit Epicure, nous ne saurions la rencontrer. A tout âge, vivre, c'est faire des projets, c'est travailler à  leur réalisation. A l'instar du Caligula d'Albert Camus, chacun de nous peut s'écrier "Je suis toujours vivant ! " et jouir de sa présence au monde, puisque cela seul compte. Il suffit d'ouvrir sa porte, de faire un pas, un seul, et voici que renaît l'émerveillement d'être au monde. Il n'y a pas de mode d'emploi du suicide pour moi.

C'est pourquoi j'admire la sagesse qu'exprime cette fable de La Fontaine, une des plus belles, Le Vieillard et les trois jeunes hommes :

                                        Un octogénaire plantait.
                           " Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge ! "
                           Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;
                                         Assurément il radotait.
                                         Car, au nom des dieux, je vous prie,
                           Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
                           Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.
                                         A quoi bon charger votre vie
                           Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?
                           Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées ;
                           Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
                                         Tout cela ne convient qu'à nous.
                                         -- Il ne convient pas à vous-mêmes,
                           Repartit le vieillard. Tout établissement
                           Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
                           De vos jours et des miens se joue également.
                           Nos termes sont pareils par leur courte durée.
                           Qui de nous des clartés de la voûte azurée
                           Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
                           Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?
                           Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
                                          Eh bien, défendez-vous au sage
                           De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?
                           Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui :
                           J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
                                          Je puis enfin comper l'aurore
                                          Plus d'une fois sur vos tombeaux. "
                           Le vieillard eut raison  : l'un des trois jouvenceaux
                           Se noya dès le port, allant à l'Amérique ;
                           L'autre, afin de monter aux grandes dignités,
                           Dans les emplois de Mars servant la république,
                           Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
                                          Le troisième tomba d'un arbre
                                          Que lui-même il voulut enter ;
                          Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
                                          Ce que je viens de raconter.



Planter un arbre : quoi de plus simple, de plus beau, de plus utile à ceux qui nous suivront et qui nous devront cet ombrage ?   Nous le savons encore mieux que le vieillard de La Fontaine. Être utile à soi-même et aux autres ; jouir de ce qui est simple et beau, jouir du présent et travailler à un futur heureux, pour soi-même et pour les autres : toute une éthique, tout un art de vivre.

Jouir de la vie, tant qu'elle est là. Comme dans bien d'autres fables se fait sentir l'influence d'Epicure. Ce qui compte, c'est le plaisir, le plus simple, le moins tributaire des passions. Au diable les regrets, les remords du vieillard qui ne songe  désormais qu' à ses erreurs passées, battant bien inutilement sa coulpe dans l'espoir d'obtenir le pardon d'un dieu qui lui fera, sans aucun doute, la blague de s'absenter le jour du jugement dernier.

Planter des arbres, qu'on soit octogénaire ou pas, c'est là le mot d'ordre d'un art de vivre, à condition de donner à l'arbre et à l'art de le planter toute leur valeur métaphorique : planter un arbre, c'est faire tout ce qui vous apporte du plaisir et du profit mais aussi, le plus souvent possible, ce qui apporte plaisir et profit à autrui ; ce qui exclut, évidemment, toute entreprise susceptible de lui causer déplaisir, souffrance et tort. C'est d'ailleurs  bien ainsi que l'entend le vieillard de La Fontaine.

Dans un de ses récents numéros, Le Monde publiait un reportage sur un agriculteur de la Mayenne qui, dégoûté des ravages induits sur l'environnement par l'agriculture moderne, s'est tourné vers des démarches plus respectueuses de celui-ci et a entrepris de planter sur ses terres mille arbres -- chênes, châtaigniers, mûriers -- . Le journaliste écrit : " Les arbres en devenir de Christophe Piquet ont à peu près la taille d'un enfant de 5 ans. L'âge d'un de ses sept petits-fils. Il faudra attendre "vingt à trente ans" pour en ressentir les effets bénéfiques : "Vous ne plantez pas un arbre pour vous mais pour le bien commun." [...] A la Toussaint, comme son  père et le père de son père l'avaient fait avant lui, Christophe Piquet transmettra son exploitation à son fils aîné, Antoine. Christophe restera vivre là, avec son épouse. Sur la terre de ses aïeux. A regarder pousser  ses arbres, grandir ses sept petits-enfants. "

Il y  aura bientôt quatre siècles, le vieillard de La Fontaine ne disait et ne pensait pas autre chose.


( Posté par : Le petit fontainier , avatar eugènique vieillissant )

                                     


mardi 26 mars 2019

Actualité de La Fontaine

1558 ---


C'était il y a ... longtemps. A la fin des années 50 du précédent siècle, pour être plus précis. Je venais de commencer mes études supérieures de lettres dans des établissements bien connus du Quartier Latin et, comme beaucoup de mes petits camarades, j'allais me fournir en ouvrages utiles chez Gibert Jeune, au bas du boulevard Saint-Michel. Me fournir, ce qui ne veut pas dire que je les présentais à la caisse et les payais. C'était l'époque heureuse où les objets vendus dans les magasins ne portaient pas cette satanée marque, qui fait sonner à la caisse pour peu qu'on tente de le glisser en douce au passage. Chez Gibert jeune, par exemple, il suffisait de présenter un ou deux livres à la caisse et de les payer. Le reste, dissimulé dans les poches intérieures d'un imperméable ou d'un manteau suffisamment ample, passait à l'as.

C'est ainsi que j'achetai (volai ?) l'édition brochée des Fables de La Fontaine dans les Classiques Hachette, établie par l'honorable René Radouant et publiée pour la première fois en 1929. Elle m'aura accompagné toute ma vie et continue de me rendre des services. Radouant fit, à l'époque, un fort bon travail, même s'il m'arrive de ne pas être d'accord avec certains de ses choix ou de ses jugements. C'est ainsi qu'il juge médiocre une fable pourtant fort connue, Le rat des villes et le rat des champs, au motif qu'elle est écrite en quatrains d'heptasyllabes. En quatrains ou non, l'heptasyllabe, mètre impair, est assez fréquemment utilisé par le fabuliste. Radouant aurait bien dû s'apercevoir que La Fontaine est, à ce titre, un précurseur de Verlaine : de la musique avant toute chose, n'est-ce pas. Plus étonnant encore, il arrive à Radouant de ... censurer un texte pourtant aussi canonique que Le jardinier et son seigneur : on sait que le seigneur, venu chasser un lièvre importun chez le jardinier, en profite, lui et ses gens, pour y prendre toutes ses aises. On lit qu'il " boit son vin, caresse sa fille". Le pusillanime Radouant a dû penser qu'une telle version allait provoquer l'indignation, sinon des collégiennes et lycéennes auxquelles, en particulier, était destiné son travail, du moins à leurs professeurs. Et le voilà qui transforme le "caresse sa fille" en un plus anodin "entretient sa fille" !

Toujours est-il que grâce à mon Radouant, j'ai, juste à temps, fini par m'apercevoir qu'en dépit de mon âge avancé, je ne connaissais de La Fontaine qu'à peu près une fable sur dix, sur les quelque trois cents que compte le recueil, divisé en douze livres. Cela m'a permis, entre autres plaisirs, de constater à quel point La Fontaine reste actuel. On s'amusera sans doute de me voir faire cette découverte, alors que cette actualité est une évidence, puisque, par l'entremise des animaux, ce sont les hommes qu'il peint.

Il n'empêche. J'ai notamment eu le bonheur de prendre la mesure de cette actualité, en découvrant, au livre X, la fable intitulée Le loup et les bergers. En général, le fabuliste peint le loup sous des jours peu sympathiques. Ce n'est pas le cas ici :

       "            Un loup rempli d'humanité
                    ( S'il en est de tels dans le monde )
                    Fit un jour sur sa cruauté,
          Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité,
                    Une réflexion profonde.
          " Je suis haï, dit-il, et de qui? d'un chacun.
                    Le loup est l'ennnemi commun :
          Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte ;
          Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris :
          C'est par là que de loups l'Angleterre est déserte,
                    On y mit notre tête à prix.
                    Il n'est hobereau qui ne fasse
                    Contre nous tels bans publier ;
                    Il n'est marmot osant crier
          Que du loup aussitôt sa mère ne menace.
                    Le tout pour un âne rogneux,
          Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,
                    Dont j'aurai passé mon envie.
          Eh bien, ne mangeons plus de chose ayant eu vie :
          Paissons l'herbe, broutons, mourons de faim, plutôt.
                    Est-ce une chose si cruelle ?
          Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle ? "
          Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt,
                    Mangeant un agneau cuit en  broche.
                    " Oh ! oh! dit-il, je me reproche
           Le sang de cette gent : voilà ses gardiens
                    S'en repaissant, eux et leurs chiens ;
                    Et moi, loup, j'en ferai scrupule ?
           Non, par tous les dieux! non ; je serais ridicule :
                    Thibaut l'agnelet passera,
                    Sans qu'à la broche je le mette ;
           Et non seulement lui, mais la mère qu'il tette,
                    Et le père qui l'engendra. "

           Ce loup avait raison. Est-il dit qu'on nous voie
                    Faire festin de toute proie,
           Manger les animaux ; et nous les réduirons
           Aux mets de l'âge d'or autant que nous pourrons ?
                    Ils n'aurons ni croc ni marmite ?
                    Bergers, bergers ! le loup n'a tort
                   Que quand il n'est pas le plus fort :
                   Voulez-vous qu'il vive en ermite ?               "


Le plus acharné prédateur des deux n'est pas celui qu'on pense. Il faudrait faire lire et méditer cette fable à ces bergers du Mercantour qui, selon un article que j'ai lu récemment, poursuivent les loups d'une haine inexpiable. Quant à la haine inexpiable du loup pour l'homme, personne n'en a jamais entendu parler.

Longue vie à nos amis les loups !

   





mardi 19 mars 2019

Dédicace et contrat de lecture : de La Fontaine à Laurence Sterne

1557 --


J'ai entrepris une lecture exhaustive des Fables de La Fontaine. Il était temps, en vérité, que je m'avise que je n'en connaissais vraiment jusqu'ici qu'une sur dix, -- et encore. 

J'ai donc commencé par la dédicace à Monseigneur le Dauphin. Certes, on y trouve les compliments d'usage, semblables à ceux qu'on trouve au début de quelques autres ouvrages célèbres du temps, -- ici :

" ILLUSTRE REJETON D'UN PRINCE aimé des cieux,
Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,
Et qui, faisant fléchir les plus superbes têtes,
Comptera désormais ses jours par ses conquêtes [...] " etc.

Mais le plus intéressant, dans cette dédicace, est le programme qu'y définit l'auteur :

" Je chante les héros dont Esope est le père,
Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère,
Contient des vérités qui servent de leçons.
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons :
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes ;
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. "

On pourrait dire que La Fontaine pose ici, à l'intention de son lecteur, les termes d'un contrat : ce qu'il annonce qu'il va écrire (qu'il a écrit), c'est aussi ce à quoi il s'engage, envers son lecteur. Ce lecteur lambda, il arrivera qu'il s'adresse à lui, mais sans plus. Du côté du lecteur, le contrat reste implicite et, somme toute, fort simple : " lecteur, semble lui dire La Fontaine, le contrat qui nous lie implique pour toi cette seule obligation : lire ces Fables dans l'esprit où je les ai composées. Libre à toi, par ailleurs, d'y greffer les pensées qui te viendront.

Cependant, cette liberté du lecteur, La Fontaine n'y fait pas allusion, à ma connaissance du moins.

                                                                                *

J'ai, depuis, découvert une dédicace, à mon sens plus complexe et plus drôle que toutes celles qui ouvrent les textes de nos auteurs classiques : c'est celle qu'au début de La vie et les opinions de Tristram Shandy, Laurence Sterne adresse à William Pitt. La voici, dans son intégralité :

                                        AU TRES-HONORABLE MONSIEUR PITT.

MONSIEUR,

Jamais pauvre Hère de Dédieur dédicant ne fonda moins d'espoir sur une Dédicace que je n'en fonde sur la mienne ; songez donc ! une dédicace adressée d'un petit trou perdu du royaume, et de surcroît commise dans une chaumière à l'écart de tout, où ma vie se résume à un constant effort pour me défendre contre les altérations incessantes d'une santé chancelante, et autres maux de l'existence, avec mon alacrité pour toute arme, fort de cette conviction inébranlable que chaque fois que l'on sourit, ----- et plus sûrement encore chaque fois que l'on rit, ce sourire ou ce rire ajoute quelque chose au Fragment de vie qui nous est départi.
    Je vous supplie humblement, Monsieur, de vouloir bien accorder à ce livre l'honneur de le prendre ---- non sous votre Protection, ---- car il ne laissera point de se protéger lui-même, mais) ---- sous votre bras pour l'emporter à la campagne ; et si j'apprends quelque jour qu'il a su vous y faire sourire, ou si je puis jamais me flatter de l'espoir qu'il a su vous y distraire de quelque peine passagère ----- je m'estimerai aussi heureux qu'un ministre d 'Etat ; ---- beaucoup plus heureux peut-être qu'aucun de ceux (sauf un) dont il me fut jamais donné de lire ou d'entendre conter la chronique.

                                              Je suis, Monsieur, de votre Grandeur,
                                                ( et plus encore, Monsieur le Ministre )
                                                            De votre Bienveillance
                                                             Le Très-dévoué
                                                              Très-humble et fidèle Serviteur,
                                                                              L'AUTEUR.                     "


"  Votre Grandeur ", "L'Auteur ", voici encore, comme chez La Fontaine, les deux partenaires du contrat de lecture, le premier, cependant, restant hypothétique, puisqu'on n'est pas assuré qu'il lira. Mais l'auteur en a-t-il jamais l'assurance ? De là, peut-être, son humilité à l'égard de celui qui, en dernier ressort, reste toujours le maître du jeu : le lecteur.

Il me semble, cependant, que Sterne, qui, au fil de ses lectures, avait dû se taper plus d'une  dédicace, nous propose ici de ce passage obligé une discrète et humoristique parodie. Il n'en pose pas moins un terme essentiel de son contrat, côté auteur. Convaincu, autant que Rabelais, que le rire est le propre de l'homme, il se dit :

" [...] fort de cette conviction inébranlable que chaque fois que l'on sourit, ---- et plus sûrement encore chaque fois que l'on rit, ce sourire ou ce rire ajoute quelque chose au Fragment de vie qui nous est départi ".

Affirmation d'une sagesse et d'un art de vivre, de laquelle chacun de nous ferait bien de méditer la justesse et la profondeur, mais aussi affirmation d'un art d'écrire et d'un parti-pris qui sera le sien, tout au long du livre : lecteur, tiens pour certain que mon propos essentiel, dans ce livre, a été de susciter, aussi souvent que possible,  ton sourire ou, mieux, ---- ton rire. Ce qui ne veut pas dire pour autant que je n'ambitionne de n'être pour toi qu'un amuseur. Le rire est aussi un moyen privilégié de sonder la profondeur.


Mais ce lecteur aurait tort de croire, au moment où il s'engage dans la lecture de Tristram Shandy, qu'il en a fini avec les dédicaces. Après tout, celle que l'auteur adresse à William Pitt est aussi adressée à tout lecteur, que l'auteur supplie de prendre le livre sous son bras pour l'emporter à la campagne. C'est pourquoi, dans les premières pages, fertiles en digressions surprenantes tout autant que logiques, dans un texte qui adopte le style à bâtons rompus d'une conversation amicale, c'est cette fois au lecteur qu'il adresse une nouvelle dédicace , l'appelant à plusieurs reprises Monsieur, puis Votre Grandeur, puis Milord . On pourrait considérer qu'il s'adresse encore à William Pitt, mais celui-ci n'est plus, à ce stade, que l'un des lecteurs potentiels. Chacun d'entre nous est Votre Grandeur et Milord, à qui l'auteur fait humblement l'offrande de son livre, en espérant qu'il le lira. Car, à la vérité, le lecteur, quel qu'il soit, possède, à l'égard de ce livre-ci (et de tout autre), une toute-puissante prérogative, assortie à d'immenses responsabilités : c'est lui qui, par sa lecture, le fera exister, lui donnera le sens, la couleur, la beauté, qu'il lui plaira (qu'il sera capable) de lui donner. Un livre que personne ne lit n'existe pas. Et n'existe, s'il est lu, que dans l'exacte mesure où son lecteur le fait exister. Il va sans dire que, chaque fois, la mesure est différente.

Et c'est ainsi que Laurence Sterne, par l'entremise de sa tante Artémise, entendons son héros Tristram Shandy, se fend, à la fin du huitième chapitre du premier livre, d'une seconde dédicace, manifestement, cette fois, adressée au lecteur (à tout lecteur) :

"   Milord,

Je soutiens que ceci est une dédicace, nonobstant son caractère incongru à l'égard des trois grandes règles canoniques du sujet, de la forme et du lieu ; si, donc, j'ai une prière à vous adresser ici, c'est que vous me fassiez la grâce de la vouloir bien accepter comme telle, et me permettiez de la déposer, avec la plus respectueuse humilité, aux pieds de Votre Seigneurie, ---- lorsque, redescendu de selle,
vous serez de nouveau sur vos deux jambes, ----- dans cette position si assurée, si inébranlable que vous pouvez prendre à volonté, ------ j'entends, Milord, chaque fois que les circonstances l'exigent, et j'ajoute : toujours avec une réussite inégalable. J'ai l'honneur d'être  

                                                                                   Milord,
                                                                          De Votre Grandeur le très obéissant
                                                                                    Très dévoué
                                                                                          et très-humble serviteur,
                                                                                                 TRISTRAM SHANDY       "


On aurait tort de négliger, dans la formulation de ce contrat entre  deux partenaires égaux, tout ce qui renvoie, implicitement ou non, aux responsabilité qui incombent au lecteur à tout moment de sa lecture.

A condition, bien entendu, qu'il lise le livre, de préférence jusqu'au bout. Ce dont l'auteur ne sera jamais sûr. A la différence de son héros, Tristram Shandy, qui, lui, n'hésite pas à afficher à cet égard  un optimisme résolu que son créateur n'oserait faire sien :

" [...] une fois que le récit complet de ma Vie et de mes Opinions aura été dûment lu par tout le ... monde (mais attention, désormais, au sens de ce mot monde), oui, je dis bien par tout le monde ! ----- car, soit dit entre vous et moi, je vous donne mon billet qu'en dépit de tous les gros bonnets de la Critique de Grande-Bretagne et de tout ce que leurs Seigneuries se feront fort d'écrire ou de déclamer là-contre, ---- je suis bien décidé à ce qu'il le soit ! -------- Inutile de préciser à Votre Grandeur que tout ceci est confidentiel.   "


J'emprunte les citations à la traduction de Guy Jouvet.


Laurence Sterne , La vie et les opinions de Tristram Shandy, traduction de l'anglais, préface et notes par Guy Jouvet   ( éditions Tristram )

jeudi 14 mars 2019

La révolution du string

Quelques uns de mes amis ne cessent de s'étrangler d'admiration devant les réalisations d'anciennes civilisations. Ah! le miracle des pyramides égyptiennes ou mayas ! Ah! la grande muraille de Chine !

Bof bof. Allons donc. Aucune de ces cultures n'a été en mesure d'atteindre les sommets technologiques de la nôtre. Aucune n'a été capable d'inventer la bicyclette ni le préservatif.

Parmi les révolutions décisives que nous devons aux temps modernes -- les nôtres -- et à aucun autre : la révolution du string !

Ben oui. Pendant des millénaires, il a fallu écarter la culotte pour voir la foufoune. Aujourd'hui, il faut écarter la foufoune pour voir la culotte !

Il nous faut l'admettre. Le génie des modernes surpasse celui des temps anciens. Prenez Trump, par exemple. Eh bien, en dépit de son air suprêmement crétin, il est en passe, pour peu que les Démocrates consentent à faire un petit effort de compréhension, à édifier une muraille qui fera oublier celle de Chine. Et pourtant, il n'a pas inventé la poudre, comme les Chinois.

lundi 4 mars 2019

Qui lit encore Louis Nucéra ?

Mort en 2000 à 72 ans dans un accident de la route, Louis Nucéra peut être considéré comme un écrivain régionaliste. Ses ouvrages les plus connus, qui lui valurent des prix littéraires, Chemin de la lanterne, le Ruban rouge et Avenue des Diables Bleus, évoquent la région niçoise, où il naquit, et diverses figures de la population immigrée d'origine italienne qui vivait, nombreuse, dans certains quartiers de Nice.

En fouinant dans ma bibliothèque, je suis tombé sur un exemplaire du Chemin de la lanterne, que je n'avais jamais lu. Le narrateur (Nucéra lui-même, sans aucun doute) y évoque ses déambulations dans le pays niçois en compagnie de son oncle Antoine, ancien combattant de la Grande Guerre. L'oncle évoque souvent les épisodes, plus dramatiques et atroces les uns que les autres, de son séjour au front. Le reste du livre fait revivre, pour l'essentiel, les figures pittoresques d'un petit peuple d'origine italienne, dans une ville bien éloignée de l'ambiance touristique, sans doute entre les deux guerres pour l'essentiel . L'adolescence de l'oncle a été fortement marquée, dans les années qui ont précédé la guerre, par l'influence de son instituteur, Monsieur Masséglia, laudateur sans concession de la patrie française, à une époque où, pour beaucoup de Niçois,  la France commençait à la rive droite du Var.

Plein d'intérêt surtout quand il évoque des épisodes de la Grande Guerre et les manières  d'être d'un certain nombre de membres du petit peuple niçois. le livre manque cependant d'humour ; il baigne par trop dans une tonalité mélancolique, pour ne pas dire dans cette  nostalgie à la con que récuse Jerry, le frère du Suédois, dans Pastorale américaine, de Philip Roth.

J'ai repéré des points communs entre les deux livres, au début du moins. Le livre de Roth commence lui  aussi en évoquant la fascination du narrateur, Nathan Zuckerman, ce romancier si proche de Philip Roth lui-même , pour le Suédois, un aîné, remarquable sportif, vers la fin des années quarante du siècle dernier. Cela se passe à Newark,  banlieue de New York, où  vit une importante communauté juive, animée du désir de se fondre dans la citoyenneté américaine, à l'instar des immigrés italiens de Nice.. Cependant, la ressemblance s'arrête là. Apparemment, le livre de Nucéra n'a rien d'une fiction  et se borne à rassembler choses entendues et vues. En revanche, après des retrouvailles avec un ami de jeunesse et des échanges de souvenirs, la fiction prend le relais et triomphe dans le roman de Philip Roth. La méditation sur la vie qu'il nous y propose est d'une toute autre profondeur et d 'une toute autre richesse que ce qu'on trouve chez Nucéra. Les deux écrivains ne jouent pas sur le même terrain. Honnête talent chez le Niçois. Puissance d'un créateur de haut niveau chez Philip Roth.

vendredi 1 février 2019

Avez-vous lu Condillac ?

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Dans le supplément Science et médecine du Monde en date du 30 janvier, l'éthologue et primatologue Franz de Waal insiste sur notre proximité avec les autres animaux. Tout comme nous, ceux-ci ressentent des émotions -- joie, peur, colère... -- qui structurent leur vie sociale. Il dénonce " le désir de mettre les humains à part et de renier leur animalité. [...] Des domaines universitaires entiers, tels que l'anthropologie, la philosophie, les sciences sociales, semblent s'attarder sur ce qui nous distingue des animaux, mais le message qui émane des sciences naturelles -- médecine, neurosciences, biologie -- est bien différent : les humains sont comme les animaux et les animaux sont comme les humains. Pour le dire avec des mots plus simples : nous sommes des animaux. ". Il ajoute : " quand on voit à quel point les animaux ont les mêmes réactions physiologiques que nous, les mêmes expressions faciales et possèdent le même type de cerveau, n'est-ce pas étrange de penser que leurs expériences intérieures sont radicalement différentes des nôtres. "

Et s'il ne s'agissait que des émotions. Mais tout se tient dans l'expérience animale -- la nôtre comme celle de tous les animaux . Si je toque du doigt sur une table avec l'intention de l'y enfoncer, je me heurte à la dure résistance de sa surface et comprends que mon désir est irréalisable. Au départ, donc, une sensation. A partir de cette sensation, une opération psychique de compréhension, autrement dit un acte d'intelligence (le mot latin intelligere veut dire comprendre, et un acte d'intelligence n'est rien d'autre qu'un acte de compréhension). Cette séquence sensation-intelligence de la sensation engendre la fixation dans la mémoire d'une ou plusieurs images ( au moins deux : celle de l'acte que j'ai fait, de la rencontre de mon corps avec la table ; celle de la table elle-même, avec ses divers attributs -- dureté, couleur, forme etc.). Ces images ne sont pas autre chose que des idées ( le mot grec eïdos veut dire image ). On obtient donc la séquence : sensation - intelligence de la sensation - image - idée - stockage de l'expérience et de l'image-idée dans la mémoire ( qui rendra possible dans l'avenir d'autres expériences non-erronées ).

Qu'il soit encore nécessaire, comme le fait Franz de Waal, d'enfoncer, en ce début de XXIe siècle, de telles portes ouvertes peut paraître sidérant. En effet, voici plus de trois siècles que, dans son Traité des animaux, l'abbé Condillac décrit brillamment ces processus fondamentaux qu'on retrouve les mêmes dans le psychisme de tous les animaux, nous comme les chats et les poissons. Du reste, le mot animaux est employé par lui pour désigner tous les êtres vivants animés. Pour lui, les humains sont donc des animaux parmi tous les autres.

Voici comment, au premier chapitre de la Seconde partie de son Traité des animaux, Condillac décrit le processus qui conduit les animaux de la sensation à l'idée :

" Au premier instant de son existence, un animal ne peut former le dessein de se mouvoir. Il ne sait seulement pas qu'il a un corps, il ne le voit pas, il ne l'a pas encore touché.
   Cependant les objets font des impressions sur lui ; il éprouve des sentiments agréables et désagréables : de là naissent ses premiers mouvements ; mais ce sont des mouvements incertains ; ils se font en lui sans lui ; il ne sait point encore les régler.
   Intéressé par le plaisir et par la peine, il compare les états où il se trouve successivement. Il observe comment il passe de l'un à l'autre, et il découvre son corps et les principaux organes qui le composent.
   Alors, son âme apprend à rapporter à son corps les impressions qu'elle reçoit. Elle sent en lui ses plaisirs, ses peines, ses besoins ; et cette manière de sentir suffit pour établir entre l'un et l'autre le commerce le plus intime. En effet, dès que l'âme ne se sent que dans son corps, c'est pour lui comme pour elle qu'elle se fait une habitude de certaines opérations ; et c'est pour elle comme pour lui que le corps se fait une habitude de certains mouvements.
   D'abord le corps se meut avec difficulté ; il tâtonne, il chancelle ; l'âme trouve les mêmes obstacles à réfléchir ; elle hésite, elle doute.
   Une seconde fois les mêmes besoins déterminent les mêmes opérations, et elles se font de la part des deux substances avec moins d'incertitude et de lenteur.
   Enfin les besoins se renouvellent, et les opérations se répètent si souvent, qu'il ne reste plus de tâtonnements dans le corps, ni d'incertitude dans l'âme : les habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées.
   C'est ainsi que les besoins produisent d'un côté une suite d'idées, et de l'autre une suite de mouvements correspondants.
   Les animaux doivent donc à l'expérience les habitudes qu'on croit leur être naturelles. [...] ".


Je rappelle que par animaux, Condillac désigne l'ensemble des êtres vivants animés, c'est-à-dire ceux que nous appelons animaux, et les  humains. Il n'y a pas de différence pour lui dans la formation des uns et des autres.


Bien entendu, Condillac récusait la fameuse théorie cartésienne des animaux machines. Pour lui, le métaphysicien qu'était Descartes avait commis l'erreur de généraliser aux animaux les conséquences de son système, au lieu de commencer par les observer :

" C'était peu pour Descartes d'avoir tenté d'expliquer la formation et la conservation de l'univers par les seules lois du mouvement, il fallait encore borner au pur mécanisme jusqu'à des êtres animés. Plus un philosophe a généralisé une idée, plus il veut la généraliser. Il est intéressé à l'étendre à tout, parce qu'il lui semble que son esprit s'étend avec elle, et elle devient bientôt dans son imagination la première raison des phénomènes.
   C'est souvent la vanité qui enfante ces systèmes, et la vanité est toujours ignorante ; elle est aveugle, elle veut l'être, et elle veut cependant juger ; les fantômes qu'elle produit ont assez de réalité pour elle : elle craindrait de les voir se dissiper.
   Tel est le motif secret qui porte les philosophes à expliquer la nature sans l'avoir observée, ou du moins après des observations assez légères. Ils ne présentent que des notions vagues, des termes obscurs, des suppositions gratuites, des contradictions sans nombre ; mais ce chaos leur est favorable : la lumière détruirait l'illusion ; et s'ils ne s'égaraient pas, que resterait-il à plusieurs ? Leur confiance est donc grande, et ils jettent un regard méprisant sur ces sages observateurs qui ne parlent que d'après ce qu'ils voient, et qui ne veulent voir que ce qui est : ce sont à leurs yeux de petits esprits qui ne savent pas généraliser. "


L'oeuvre considérable de Condillac est fort peu connue et lue. Une réédition en est en cours chez Vrin.


Humain présomptueux que je suis, j'aurais aisément tendance à me considérer comme supérieur à mon chat. Mais je ne suis pas du tout sûr que lui se considère comme inférieur à moi.


Condillac ,    Traité des animaux   ( Vrin )