jeudi 25 avril 2019

Suicidez-vous !

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J'ai lu sur les réseaux sociaux (je ne dirai pas lesquels) qu'un nombre considérable de gilets jaunes et de leurs amis black blocs (c'est comme ça qu'on dit ?) ont formé le projet, à l'occasion de leurs prochaines manifestations (samedi 27 avril) de se suicider collectivement sur le parvis de Notre-Dame, au nez et à la barbe des CRS. Déçus, en effet, qu'aucun de ces derniers n'ait répondu à leur invitation de samedi dernier, ils  auraient décidé de leur donner l'exemple, en espérant que celui-là serait suivi.

L'appel au suicide  lancé l'autre jour aux policiers par des gilets jaunes et black blocs a provoqué, comme on pouvait s'y attendre, l'indignation de nombreuses personnalités et simples citoyens -- appel jugé par eux immonde. En fait, les protestataires auraient été mieux inspirés, me semble-t-il, de dénoncer la sottise d'un tel appel, qu'on pourrait expliciter de la façon suivante : " suicidez-vous, car êtes policiers ; vous êtes policiers, donc vous devez vous suicider ". Or un policier, comme tout un chacun, ne se définit pas seulement par sa profession. Chacun d'entre eux, comme chacun de nous, en plus de son activité professionnelle, se définit par une multitude de traits -- dont, à vrai dire, il est impossible d'épuiser le nombre. Chacun est marié ou célibataire, père de famille ou pas, croyant ou pas, amateur de bons vins ou pas, jardinier ou motard (ou les deux) ; les uns aiment aller au cinéma, d'autres préfèrent les promenades en forêt, d'aucuns trouvent leur jouissance à rêvasser au clair de lune, d'autres à se prélasser entre des cuisses, etc. etc. Toute cette complexité humaine fait que la question du suicide reste, pour l'immense majorité des humains, excessivement difficile à résoudre de façon simple, claire, univoque, collective.

On ne peut en effet inviter autrui au suicide en invoquant UN SEUL des traits (indénombrables) qui composent sa multiforme et mystérieuse humanité. On ne saurait l'inviter au suicide que parce qu'il est LUI, et personne d'autre. Mais au  nom de quoi juger qu'il ne mérite pas de vivre, que sa vie ne vaut pas la peine d'être vécue, puisqu'on ne connaît que très approximativement cette vie ? On ne peut donc l'appeler au suicide que parce qu'on a décidé que LA vie -- toute vie humaine -- ne valait pas d'être vécue. Donc, autant que la vie de l'autre, sa vie à soi.

Les gilets jaunes et assimilés qui ont appelé les CRS au suicide n'ont donc pas vu que leur appel n'était légitime que dans la mesure où ils avaient, au préalable, décidé que la vie humaine ne valait pas la vie d'être vécue; ainsi, en invitant les CRS à se suicider, ils s'y préparaient eux-mêmes.

Le Mythe de Sisyphe, d'Albert Camus, s'ouvre sur l'affirmation suivante : le seul problème philosophique sérieux, c'est celui du suicide. Car il s'agit de savoir, avant toute chose, si la vie vaut ou non d'être vécue. Nos gilets jaunes et assimilés ont manifestement répondu que non. Mais ils n'ont manifestement pas réfléchi à ce qu'impliquait cet appel au suicide adressé à d'autres. Ils n'ont pas vu non plus que la réponse à la question posée par Camus ne saurait être qu'individuelle, jamais collective.

Pauvres gilets jaunes. En dépit de leurs velléités révolutionnaires, ils n'ont décidément pas inventé la poudre.

mardi 16 avril 2019

L'incendiaire de Notre-Dame,c'est moi !

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Gilet jaune à mes heures et black bloc aux autres, j'informe le public que l'incendiaire de Notre-Dame, c'est moi.

Hier soir, après l'apéro, ne sachant que faire mais convaincu que je devais laisser de mon passage sur terre une trace aussi indélébile qu'ardente, j'ai décidé de passer à l'action. 

Président d'honneur à vie du club des contrefaits, que j'ai fondé, je me devais de protester, par un acte symbolique à la mesure de l'injustice subie, contre l'indifférence séculaire de mes "semblables" à l'égard de tous les contrefaits et de toutes les contrefaçons.

Un flacon d'alcool à brûler et un briquet en poche, j'ai entrepris d'escalader, fort de mon agilité proprement simiesque, une façade dont ces foutus pompons pompiers n'ont pas été fichus d'atteindre le sommet, risiblement juchés qu'ils étaient au bout de leurs échelles.

Histoire de rire, alors que ça cramait ferme, j'ai appelé l'archevêché pour leur proposer de participer aux efforts des pompons pompiers. J'ai proposé qu'on m'ouvre une des tours de la façade pour que je puisse compisser directement les flammes, ou bien qu'on me juche sur un drone, de façon que je puisse les arroser directement.

-- Quel est votre nom ? , m'a demandé l'autre au bout du fil.

-- Quasimodo, pour vous servir.

-- Gaz y moto ? Connais pas.

-- Quasimodo !

-- Désolé. Nous ne recrutons que ceux qui pissent droit.

Décidément, comme le constata naguère Juliette, y  aura jamais que Totor qui m'aura rendu justice.

Je m'en vais rejoindre Gavroche, tiens. On va voir ce qu'on va voir samedi prochain, sur les barricades, à la manif !


( Posté par : Vazymodo , avatar eugènique ardent )


C'est pas Quasimodo mais ça lui ressemble




jeudi 11 avril 2019

Les amitiés méconnues

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L'autre jour, inspectant les parois de ma superbe véranda fermée, j'ai été consterné de leur état de saleté : partout s'étalaient ces abominables toiles, constellées de mouches, moustiques et papillons, avec, bien entendu, dans un coin, la coupable de cette installation, l'affreuse  araignée, bien vivante, elle. Je branchai l'aspirateur et me mis en devoir de lui faire avaler le tout, prédatrices et victimes mêlées. Puis je débranchai l'engin et m'assis avec un ouf de soulagement et le sentiment apaisant du devoir ménager rempli.

Crétin.

Pas un instant, en effet, ne m'est venu à l'esprit que, plutôt que de les massacrer, je devais remercier ces araignées de m'avoir débarrassé quotidiennement de l'intrusion de  tout un tas de bestioles volantes, éventuellement piqueuses.

Dans les premières années après que nous  eûmes commencé à habiter la maison nouvellement construite (c'était il y a près de trente ans), les soirs d'été, lorsque nous dinions sur la terrasse couverte (pas encore fermée par une véranda), des chauves-souris passaient rapidement sous les tuiles, au-dessus de nos têtes. A l'époque, il ne me  vint pas non plus à l'esprit qu'elles venaient gober les moustiques attirés par la lumière ; de fait, nous n'étions jamais piqués. Puis elles ne se montrèrent plus : sans doute les constructions de plus en plus nombreuses sur ces terrains naguère plantés de vignes les avaient-elles chassées de leurs habitats.

Tant pis pour nous.

Un soir, un gros papillon de nuit vint voleter autour d'une des appliques lumineuses fixées au mur. Soudain, de sous le cache abritant les fils électriques, apparut une grosse tête aux yeux écarquillés, encadrée de deux pattes crochues qui ne tardèrent pas à immobiliser le papillon et à l'entraîner dans sa tanière. Tête et patte appartenaient à l'un de ces sympathiques lézards que, par chez nous on nomme des tarentes. Une nuit, j'en repérai une, immobile, sur un mur de ma chambre et entrepris incontinent de la déloger. Elle s'enfuit dans le couloir pour se retrouver nez à nez avec le chat, qui n'en fit qu'une bouchée. Cette fois non plus, je ne m'étais pas dit, avant d'agir, que la  jolie bestiole avait été attirée là par quelque insecte dont elle projetait de faire son ordinaire, en attendant paisiblement l'arrivée des autres. Ainsi me privai-je bêtement d'une cohabitation profitable pour l'une comme pour l'autre.

Obsédés par nos phobies héritées de l'enfance et entretenues par notre ignorance et nos préjugés, nous n'avons plus conscience que nous vivons en symbiose avec de multiples êtres vivants qui, s'ils ne nous veulent sans doute pas particulièrement du bien, du moins nous rendent de signalés services, sans compter qu'ils nous laissent admirer leur beauté. Je me souviens avec émotion de ma rencontre, dans le jardin, avec ces épeires diadème que, comme les chauves-souris, je n'ai plus revues depuis des années.

J'ai pris conscience de mes erreurs en lisant, avec délectation, le récit que Sue Hebbell fait, avec précision et humour, de son expérience du fascinant et multiforme monde vivant dans lequel nous sommes plongés, pour le meilleur presque toujours et pratiquement jamais pour le pire.


Sue Hebbell , Une année à la campagne, traduit de l'anglo-américain par Janine Hérisson (il faut le faire), avec une préface de J.M.G. Le Clézio  ( Folio )


( Posté par : Jeannot Lapin peu agile, avatar eugènique écocologisant )


Tarente de Maurétanie







mercredi 3 avril 2019

Vivre comme si l'on ne devait jamais mourir

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Coup de téléphone d'une amie. Elle me donne des nouvelles d'une amie commune, hospitalisée au service d'oncologie de l'hôpital où j'ai mes habitudes depuis une petite dizaine d'années : elle ne supporte plus les chimiothérapies, ne s'alimente plus, vomit tout ce qu'elle parvient péniblement à ingurgiter, refuse de se soumettre à de nouveaux traitements, ce qui signifie la fin à brève échéance.

Je songe à mes réveils où la pensée obsessionnelle du suicide refait surface : pourquoi continuer encore, alors que je suis persuadé de l'imminence de la dégradation décisive ? Pour gagner  une ou deux années, quelques mois seulement peut-être ? A quoi bon.

Mais que sais-je réellement de la proximité relative de l'échéance ultime ? Rien, à vrai dire. La mort nous attend tous et aucun de nous ne peut dire quand elle viendra. Ce sera à son heure, et nous ignorons laquelle.

Aussi est-il absurde de se morfondre dans l'attente de l'irrémédiable. Que nous ayons vingt ans ou que, comme moi, on s'approche des 80 ans, l'avenir s'ouvre devant nous. Et qu'importe la mort puisque, comme nous le dit Epicure, nous ne saurions la rencontrer. A tout âge, vivre, c'est faire des projets, c'est travailler à  leur réalisation. A l'instar du Caligula d'Albert Camus, chacun de nous peut s'écrier "Je suis toujours vivant ! " et jouir de sa présence au monde, puisque cela seul compte. Il suffit d'ouvrir sa porte, de faire un pas, un seul, et voici que renaît l'émerveillement d'être au monde. Il n'y a pas de mode d'emploi du suicide pour moi.

C'est pourquoi j'admire la sagesse qu'exprime cette fable de La Fontaine, une des plus belles, Le Vieillard et les trois jeunes hommes :

                                        Un octogénaire plantait.
                           " Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge ! "
                           Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;
                                         Assurément il radotait.
                                         Car, au nom des dieux, je vous prie,
                           Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
                           Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.
                                         A quoi bon charger votre vie
                           Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?
                           Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées ;
                           Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
                                         Tout cela ne convient qu'à nous.
                                         -- Il ne convient pas à vous-mêmes,
                           Repartit le vieillard. Tout établissement
                           Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
                           De vos jours et des miens se joue également.
                           Nos termes sont pareils par leur courte durée.
                           Qui de nous des clartés de la voûte azurée
                           Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
                           Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?
                           Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
                                          Eh bien, défendez-vous au sage
                           De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?
                           Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui :
                           J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
                                          Je puis enfin comper l'aurore
                                          Plus d'une fois sur vos tombeaux. "
                           Le vieillard eut raison  : l'un des trois jouvenceaux
                           Se noya dès le port, allant à l'Amérique ;
                           L'autre, afin de monter aux grandes dignités,
                           Dans les emplois de Mars servant la république,
                           Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
                                          Le troisième tomba d'un arbre
                                          Que lui-même il voulut enter ;
                          Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
                                          Ce que je viens de raconter.



Planter un arbre : quoi de plus simple, de plus beau, de plus utile à ceux qui nous suivront et qui nous devront cet ombrage ?   Nous le savons encore mieux que le vieillard de La Fontaine. Être utile à soi-même et aux autres ; jouir de ce qui est simple et beau, jouir du présent et travailler à un futur heureux, pour soi-même et pour les autres : toute une éthique, tout un art de vivre.

Jouir de la vie, tant qu'elle est là. Comme dans bien d'autres fables se fait sentir l'influence d'Epicure. Ce qui compte, c'est le plaisir, le plus simple, le moins tributaire des passions. Au diable les regrets, les remords du vieillard qui ne songe  désormais qu' à ses erreurs passées, battant bien inutilement sa coulpe dans l'espoir d'obtenir le pardon d'un dieu qui lui fera, sans aucun doute, la blague de s'absenter le jour du jugement dernier.

Planter des arbres, qu'on soit octogénaire ou pas, c'est là le mot d'ordre d'un art de vivre, à condition de donner à l'arbre et à l'art de le planter toute leur valeur métaphorique : planter un arbre, c'est faire tout ce qui vous apporte du plaisir et du profit mais aussi, le plus souvent possible, ce qui apporte plaisir et profit à autrui ; ce qui exclut, évidemment, toute entreprise susceptible de lui causer déplaisir, souffrance et tort. C'est d'ailleurs  bien ainsi que l'entend le vieillard de La Fontaine.

Dans un de ses récents numéros, Le Monde publiait un reportage sur un agriculteur de la Mayenne qui, dégoûté des ravages induits sur l'environnement par l'agriculture moderne, s'est tourné vers des démarches plus respectueuses de celui-ci et a entrepris de planter sur ses terres mille arbres -- chênes, châtaigniers, mûriers -- . Le journaliste écrit : " Les arbres en devenir de Christophe Piquet ont à peu près la taille d'un enfant de 5 ans. L'âge d'un de ses sept petits-fils. Il faudra attendre "vingt à trente ans" pour en ressentir les effets bénéfiques : "Vous ne plantez pas un arbre pour vous mais pour le bien commun." [...] A la Toussaint, comme son  père et le père de son père l'avaient fait avant lui, Christophe Piquet transmettra son exploitation à son fils aîné, Antoine. Christophe restera vivre là, avec son épouse. Sur la terre de ses aïeux. A regarder pousser  ses arbres, grandir ses sept petits-enfants. "

Il y  aura bientôt quatre siècles, le vieillard de La Fontaine ne disait et ne pensait pas autre chose.


( Posté par : Le petit fontainier , avatar eugènique vieillissant )