dimanche 23 juin 2019

Les cent romans du "Monde" et moi

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Dans la dernière décennie du précédent siècle, à l'époque où je vivais les dernières années de ma carrière de prof de lettres, je me suis amusé plus d'une fois en constatant à quel point, pour nombre de mes élèves, le sens du mot "roman" paraissait devenir de plus en plus flou au point que le genre était considéré par eux comme un fourre-tout où ils pouvaient aussi bien faire entrer une autobiographie ou un ouvrage d'histoire que des textes auxquels je m'obstinais, moi, à réserver l'appellation de romans.

Aussi ai-je bien ri en découvrant que, parmi les ouvrages que les critiques du Monde considéraient comme les 100 romans les plus remarquables de 1940 à nos jours figurait Les Mots, de Jean-Paul Sartre ; or ce texte où son auteur évoque ses années d'enfance n'a rien d'un roman mais relève de la stricte autobiographie. Dans cette liste, qui revendique sa dimension subjective, je n'aurais certes pas fait figurer Les Mots, mais pas non plus les romans de Sartre dont je ne considère pas qu'ils comptent parmi les chefs-d'-oeuvre incontestables du genre, pour la période considérée. En revanche j'aurais certainement retenu L'Inquisitoire, de Robert Pinget, texte magistral, qui n'est pas seulement un grand roman mais nous propose aussi une réflexion sur ce qu'est au juste qu'un roman, sur comment ça fonctionne.

De la liste du Monde sont absents quelques grands noms du roman d'après-guerre, comme  Raymond Queneau, dont l'inoubliable Zazie dans le métro reste un de mes textes fétiches, ou le grand Peter Handke ( Mon année dans la baie de Personne, Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, etc.). Je m'étonne aussi que soient oubliés quelques grands du roman français, qui certes avaient débuté leur carrière bien avant 1940, mais ont publié quelques chefs-oeuvre majeurs après 1945 : Giono, pour l'éblouissant Hussard sur le toit, Céline pour l'admirable "trilogie allemande" ( D'un Château l'autre, Nord, Rigodon ) ; Céline, l'inventeur de l'autofiction, bien avant le mot ne soit entré en circulation, prend d'ailleurs soin de qualifier de "roman" chacun de ces trois récits. Notons aussi l'absence de Nathalie Sarraute, dont Le Planétarium ou Disent les imbéciles, méritaient, parmi d'autres titres, d'être retenus.

Parmi d'autres titres : les ouvrages des auteurs retenus ne me paraissent pas toujours dominer la production de leur auteur : au lieu de L'Amant, de Marguerite Duras, j'aurais choisi Le Ravissement de Lol V. Stein ou le superbe Après-midi de Monsieur Andesmas. Dora Bruder est à coup sûr un chef-d'ouvre, mais quid des Dimanches d'août du même Modiano, sans parler de quelques autres de ses titres. De même, le choix de l'Acacia, de Claude Simon, paraît incontestable, mais Histoire, texte virtuose et prenant, reste pour moi au sommet de son travail.

Ces miennes considération revendiquent, bien sur, leur entière et passionnée subjectivité.


samedi 22 juin 2019

La Corse, la France et Rousseau

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C'est au milieu du XVIIIe siècle que le peuple corse parvient à secouer le joug de l'occupation génoise pour s'organiser en libre république, sous la conduite de Pascal Paoli. Dans ces années où la Corse lutte pour sa liberté, le rôle de la France n'est pas reluisant. Sa collusion avec Gênes est patente. Le colonisateur français finit par relayer l'italien ; après les défaites militaires essuyées par Pascal Paoli, la Corse est annexée à la France en 1769.

Avec cette annexion, qui suit  celle de la Louisiane, la France s'engage dans une ère coloniale qui ne prendra fin -- avec quelles difficultés --  qu'au milieu du XXe siècle. Est-elle seulement terminée, puisqu'on peut considérer que la Corse reste la dernière colonie française, puisque jamais le peuple corse n'a été véritablement consulté par des voies démocratiques ? On peut, on doit approuver la revendication des nationalistes corses pour l'instauration d'une procédure d'autodétermination. N'oublions pas non plus la collusion de la France avec l'Espagne dans le démembrement de la Catalogne et du pays Basque et dans la soumission des peuples basque et catalan. A quand, là encore, le recours à l'autodétermination ?

Au moment où la Corse conquiert enfin sa liberté, Jean-Jacques Rousseau, sollicité par des patriotes corses, esquisse un projet de constitution pour la Corse. Non publié de son vivant, le manuscrit de son travail ne sera publié qu'au début du siècle suivant. Rousseau n'a pas eu l'occasion de faire en Corse le voyage qu'il avait envisagé et qui lui aurait sans doute permis de corriger des vues quelque peu simplistes. Elles ne sont pas seulement simplistes s'agissant de la Corse mais aussi de toute société, particulièrement de toute société moderne. Même dans le cas de la Corse, l'idée d'une société presque exclusivement rurale vivant pour l'essentiel de l'agriculture, dans une autarcie qui exclut à peu près complètement le commerce, relève d'une utopie passablement naïve. Le texte laisse d'ailleurs apparaître des contradictions qu'il se garde d'explorer : de l'aveu de l'auteur lui-même, la Corse ne saurait se passer d'une industrie, en particulier d'une extraction minière : que devient dans ce cas l'harmonieuse simplicité d'une société rurale dépourvue de classe ouvrière ? Du reste, le texte de Rousseau intéresse sans doute surtout aujourd'hui dans la mesure où il préfigure les réflexions ultérieures des divers théoriciens du communisme.

Si naïf que cela le souhait rousseauiste de voir la Corse retrouver un mode d'organisation sociale et de production fondé sur l'agriculture, dans le cadre de petites exploitations ? A une époque où le genre humain s'interroge de plus en plus anxieusement sur ses chances de survie si ne sont pas corrigées en profondeur les conditions économiques, écologiques et démographiques que nous connaissons ? Voire ...

dimanche 16 juin 2019

Pour le faire court : de Régis Jauffret à Hubert Reeves

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Ma bibliothèque regorge de livres. Il y en partout, jusque dans les placards où il m'arrive d'en retrouver que je croyais avoir lus sans l'avoir jamais fait ou dont j'ai oublié totalement le contenu juste après les avoir lus. Naguère (jadis) il m'arrivait de passer des heures à lire, au point de dévorer des pavés en quelques jours. Aujourd'hui, je n'ai plus guère que l'envie et la force nécessaires pour ingurgiter quelques pages. C'est pourquoi je me rabats volontiers sur des ouvrages qui n'ont besoin que de ces quelques pages pour épuiser (voire...) leur sujet. C'est le cas des Microfictions 2018 de Régis Jauffret. J'avais lu autrefois ses Microfictions (sans date) qui m'avaient donné du plaisir sans me donner le moyen de ne pas les oublier. Dans cette resucée, aucune des histoires (elles sont nombreuses!) ne dépasse les deux pages : c'est à la portée d'un cacochyme tel que moi. Par contre, il faut avoir envie d'y revenir, ce qui n'est pas toujours le cas, selon l'humeur du moment : il arrive que je ne parvienne pas à en rire, et c'est l'antidote indispensable pour s'accommoder de cet humour noir (si humour il y a) dont l'auteur semble avoir fait sa spécialité. Ces histoires en formes de confidences rédigées à la première personne vous dégoûteraient en effet rapidement de la vie de famille, de la vie de couple et, à vrai dire, de toute forme de vie. Elles abondent en épisodes scabreux, macabres, épouvantables : de quoi mitonner d'innombrables sujets à l'intention d'auteurs de polars en mal d'imagination. Elles ne sont pas  sans vous donner l'envie de leur ajouter une suite, par exemple sous la  forme de réponses qu'adresseraient à qui les met en scène les personnages qu'on y voue aux gémonies. 

Lire Microfictions 2018 à petites gorgées, comme je le fais, exige qu'on leur oppose un antidote. Je le trouve par exemple dans J'ai vu une fleur sauvage /  l'Herbier de Malicorne, d'Hubert Reeves. Le célèbre astrophysicien y décrit une série de plantes sauvages, plus belles et passionnantes les unes que les autres, qui poussent au bord des chemins ou dans les sous-bois de ce village de Bourgogne où il vit : ses descriptions, soutenues par une écriture harmonieuse et sereine, à la vérité opposée en tous points à l'écriture de Jauffret, sont illustrées par des photographies, elles aussi fort  belles . De quoi vous réconcilier avec une vie dont l'autre semble résolu à nous dégoûter. Et comme, dans le pavé de Jauffret, y a pas photo, le choix est vite fait. Découvrir, guidé par Reeves et  sa photographe, la merveilleuse existence de la berce commune, c'est autrement jouissif que suivre les aventures et mésaventures moisies des tordus sortis de l'imagination de Jauffret. " J'ai vu une  fleur sauvage " : il y a voir et voir. Hubert Reeves nous apprend à bien voir. Tout un art, humblement attentif, le même que celui que notre astrophysicien met en oeuvre pour découvrir le cosmos.

En tout cas, vivez la lecture à petites doses, c'est une façon de vous réconcilier avec elle et avec la vie !


N.B. -- Signalons au marseillais Jauffret qu'on ne dit pas " Le Lubéron mais "Le Luberon"/


Régis Jauffret ,    Microfictions 2018     (Gallimard)

Hubert Reeves ,   J'ai vu une fleur sauvage / L'Herbier de Malicorne  (Seuil/Points)

dimanche 9 juin 2019

Caroline renvoie l'ascenseur

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Dans la dernière décennie du siècle dernier, j'ai animé, avec un collègue, un atelier-théâtre dans le lycée de l'Est-Varois où j'enseignais les lettres. Caroline et son frère Laurent étaient élèves de ce lycée. Ils habitaient avec leurs parents un beau village qui propose chaque année un festival de théâtre scolaire aux premières sessions duquel nos troupes participèrent. Laurent, le frère aîné, puis Caroline, nous firent l'honneur et l'amitié de monter sur les planches avec leur camarades.

Depuis, tous deux ont fait  leur chemin dans le théâtre. J'ai vu que Laurent participait aux activités de la compagnie que sa soeur a fondée.

De mon côté, j'ai pris ma retraite, il y aura bientôt dix-neuf ans. Le souvenir de ces années heureuses où mes élèves et moi communiâmes dans la fièvre d'une activité créatrice m'aide à tenir le coup dans le combat que je mène depuis quelques années contre une de ces maladies "chroniques" auxquelles la médecine n'a pas encore tout-à-fait trouvé la parade. Chaque jour, je m'en vais rejoindre, à l'EHPAD distant seulement de quelques centaines de mètres de notre domicile, celle qui a partagé ma vie, et qui la partage encore dans la mesure où les séquelles des AVC qu'elle a subis le lui permettent. Je suis devenu, comme on dit, un "aidant".

Comme tous ceux qui fréquentent un de ces établissements qui accueillent celles et  ceux que leur âge et leur état de santé empêche de rester à leur domicile, je sais quels sont les grands ennemis des résidents : la solitude, l'inactivité, l'insuffisante sollicitation des ressources en énergie, en imagination, en créativité, le silence. Et cela quels que soient les moyens mis en oeuvre par les responsables des EHPAD pour y remédier. Et Dieu sait si celui qui accueille ma femme dispose d'un personnel dévoué, actif et imaginatif. Les sessions et les modalités des diverses formes d' animation y sont nombreuses et attrayantes. N'empêche ; on peut toujours faire mieux, et les aidants comme moi peuvent offrir leur contribution.

C'est là qu'après toutes ces années Caroline m'a sans doute renvoyé l'ascenseur. Ayant fait du théâtre son activité professionnelle après d'être formée au TNS, elle est intervenue, notamment, dans un EHPAD. Dans un récent entretien avec une journaliste du Monde, elle évoque cette expérience en ces termes :

"  [...] Je suis allée faire une pièce avec des dames en maison de retraite, et tout s'est débloqué chez moi. Là, j'avais un autre grain de voix, d'autres histoires, d'autres visages, un autre lieu, un autre rythme. Cette expérience m'a ouverte sur ce que je voulais faire : rencontrer des gens qui allaient venir peupler mes récits. "

L'entretien de Caroline avec Fabienne Darge porte pour titre une de ses formules :  " Il est urgent de remettre l'imaginaire en marche ". Or, faire du théâtre, c'est toujours remettre l'imaginaire en marche. L'imaginaire, mais aussi, forcément, le corps qui l'exprime, le rend vivant, le communique.

Il se trouve qu'une de nos anciennes à l'atelier-théâtre du lycée travaille à l'EHPAD où j'ai mes habitudes. Je lui ai proposé de se joindre à moi pour y faire vivre un atelier, avec l'aval des responsables de l'établissement.

Merci, Caroline.


" Il est urgent de remettre l'imaginaire en marche "    ( Le Monde du 6 juin 2019 )


( Posté par : le petit théâtreux épisodique, avatr eugènique agréé )





dimanche 2 juin 2019

Une espèce en voie de disparition : le gilet jaune

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Parmi les nombreuses espèces en voie de disparition, l'une d'elles, endémique sur notre territoire, semble affectée par un  déclin particulièrement rapide : il s'agit du Gilet Jaune (Gilet Jaune Vulgaris) dont le nombre d'exemplaires se montait, au dernier recensement, à moins de dix mille, soit une petite centaine par département (bien moins que les moustiques tigres). On s'interroge sur les causes du phénomène,  sans doute lié -- outre les facteurs environnementaux -- à des facteurs génétiques engendrant une dégénérescence accélérée. Justement, je me suis laissé dire que, ce dimanche, les services zoologiques du Jardin des Plantes ont pris le parti d'exhiber dans les rues de Paris, histoire d'éclairer la lanterne de nos concitoyens, quelques uns de ces spécimens dégénérés, parmi lesquels le Pipo-N'A- Qu'-Un-Oeil et le Mollo-le-Manchot.

Certes, le Gilet Jaune est fréquemment classé parmi les espèces nuisibles, et d'aucuns estiment qu'on peut légitimement se féliciter de sa disparition. Mais, ne serait-ce qu'à titre de curiosité muséale, on pourrait  conserver -- en cage -- quelques individus. Cela compenserait la disparition des dinosaures.


( Posté par : le petit entomologiste amateur, avatar eugènique agréé )